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Full text of "La Bulgarie et la question macédonienne; les causes des guerres balkaniques"

0276 



V/B/2 



UNION DES SAVANTS, ÉCRIVAINS ET ARTISTES BULGARES 



LA BULGARIE 



ET 



LA QUESTION MACEDONIENNE 

LES CAUSES DES GUERRES BALKANIQUES 

PAE 

K. SOLAROFF 

LIEUTENANT-COLONEL DE L'ETAT MAJOR BULGARE 



AVEC CINQ CARTES ET UN FAC-SIMILE 



SOFIA 

IMPRIMERIE DE L'ÉTAT 
1919 



S Et s 



TABLE DES MATIÈRES. 



Page 

Avant propos 1 

Introduction. 

Décadence politique de la Turquie. — Les rapports du pou- 
voir central turc et des musulmans avec les peuples 
chrétiens subjugués . 3 

I. 
Exposé sommaire de la question Macédonienne. 

Les origines et les éléments de la question Macédonienne. 

L'origine de la question Macédonienne et sa nature. — Le 
commencement du différend entre les Bulgares, les Grecs 

et les Serbes 7 

Le régime du Snltan Abdonl Hamid 1«5 

Les insurrections de 1902 et 1903 et la période des réformes. 
L'insurrection de la S-t Elie en 1903. — L'Organisation Révo- 
lutionnaire Intérieure. — L'idée de l'autonomie de la Ma- 
cédoine. — La rencontre à Rêvai et son importance pour 

la Macédoine 20 

Le conp d'Etat des Jennes Turcs et leur action. 

L'influence de la révolution des Jeunes Turcs sur la situation 
en Macédoine. — La politique intérieure du gouvernement 
jeune turc et son influence sur les rapports entre la Tur- 
quie et les Etats Balkaniques voisins 33 

II. 
La Bulgarie et la question Macédonienne. 

L'idée de l'nnité du penple bulgare. 

I es causes de la naissance de l'idée de l'unité. — Le partage 
de la Bulgarie fait par le Congrès de Berlin. — L'assam- 
blée constituante à Véliko Tyrnovo. — Le nationalisme 
bulgare et l'Exarchat 47 



IV — 






La politique de la Bulgarie depuis sa libération jusqu'en 1887. 
La situation politique intérieure de la Bulgarie et le commen- 
cement des luttes de partis. — La situation de la Bul- 
garie par rapport aux grandes puissances et aux Etats 
voisins. — La conduite du gouvernement bulgare. — 
L'union de la Bulgarie du nord et de la Roumélie et ses 
conséquences. — L'impression en Serbie et en Grèce . . . . r )3 

De 1887 jusqu'à 1894. 

L'avènement au trône du roi Ferdinand 1. — L'influence de ce 
fait sur la politique de la Russie envers la Bulgarie. — 
L'intervention du gouvernement bulgare auprès de la Sub- 
lime Porte en faveur des Macédoniens. — Le changement 
dans la politique du gouvernement russe envers la Bul- 
garie et ses suites. — La Roumanie et la question Macé- 
donienne 69 

Depuis 1894 jusqu'à l'insurrection de 1903 en Macédoine. 

L'impression produite en Bulgarie par les violences commises 
en Macédoine. — Le baptême orthodoxe du prince héritier 
Boris. — La politique pacificatrice du gouvernement russe 
et l'idée du partage de la Macédoine. — La visite du prince 
Ferdinand à Constantinople et 'les „berats" en faveur des 
évêques bulgares en Macédoine. — L'intervention du gou- 
vernement bulgare auprès des grandes puissances pour 
l'application du § 23 du Congrès de Berlin en Macé- 
doine. — La révolution de l'île de la Crète au mois de 
juillet 1894 et son influence sur le mouvement en Macé- 
doine. — Le concours du gouvernement russe pour ren- 
forcer la propagande serbe en Macédoine. — Le change- 
ment de la politique extérieure en Serbie et les menaces 
contre la Bulgarie. — Les déclarations du ministre prési- 
dent serbe Vladan Djordjévitch. — L'impression en Serbie, 
en Grèce et en Turquie produite par la demande de la 
Bulgarie concernant l'application du § 23 du Congrès de 
Berlin. — La situation de la Bulgarie vers 1900 90 

La Bulgarie et l'action des réformes en Macédoine. 

L'intervention de la Bulgarie auprès des grandes puissances 
en 1903 au profit des réformes en Macédoine. — Les réfor- 
mes de Murzsteg et leur application. — L'intervention de 
l'Angleterre auprès des grandes puissances pour l'amélio- 
ration du sort des Macédoniens. — L'idée de l'autonomie 
de la Macédoine. — La politique de la Roumanie par rap- 
port à la question Macédonienne après 1903. — L'arme- 



V 



Page 



ment de la Bulgarie et son influence sur ses rapports avec 
la Turquie. — Les déclarations du ministre de l'Autriche, 

le baron Erenthal 120 

La Bulgarie et le régime de jeunes Turcs en Macédoine. 

La politique extérieure des Jeunes Turcs. — L'incident avec 
l'agent diplomatique bulgare à Constantinople. — La décla- 
ration de l'indépendance de la Bulgarie. — Les démarches 
du gouvernement bulgare pour arriver à une entente 
avec les Jeunes Turcs. — La deuxième visite du Roi bul- 
gare à Constantinople et nouvelles démarches au profit 
d'une entente. Ce refus tacite des Jeunes Turcs . . . 138 

III. 

L'alliance Balkanique et les guerres d'affranchisse- 
ment en 1912 et 1913. 

Les traités d'alliance. 

Les pourparlers entre la Bulgarie et la Serbie à propos d'une 
entente. — L'alliance entre la Bulgarie, la Serbie, la Grèce 
et le Monténégro. — L'importance de l'alliance conclue 
pour la politique européenne. — Les bases principales des 
traités d'alliance 153 

La guerre des alliés contre la Turquie. 

La mobilisation générale des armées alliées. — Démarches au 
profit d'une entente pacifique de la part des alliés. — La 
déclaration de la guerre (le 5 octobre 1912). — Les opé- 
rations militaires en Thrace. — Les batailles de Lulé- 
Bourgas et de Tchataldja. — Les opérations militaires en 
Macédoine. — <- Les batailles de Koumanovo et d'Enidjé- 
Vardar. — Le premier armistice. —La reprise de hostilités; 
les batailles de Tchataldja, de Boulaïr et la prise d'An- 
drinople. — Le deuxième armistice. — Les pourparlers pour 
la paix à Londres 163 

La trahison de la Serbie et la guerre entre les alliés. 

La question de l'Albanie. — La politique conquérante de la 
Serbie. — La conduite des Serbes en Macédoine. — Les vio- 
lences serbes et l'impression qu'elles produisirent en Macé- 
doine et en Bulgarie. — L'intention de la Serbie envers la 
Macédoine et sa trahison envers la Bulgarie. — Préparatifs 
politiques intérieurs et extérieurs pour une guerre éven- 
tuelle contre la Bulgarie. — Entente secrète entre la Serbie 
et la Grèce. - La proposition du gouvernement serbe d'une 



- VI - 

révision du traité avec la Bulgarie. — La Serbie propose 
à la Roumanie une alliance contre la Bulgarie. — La presse 
serbe prêche la défection à la Bulgarie. — La Serbie et la 
Grèce préparent la guerre contre la Bulgarie. — Partici- 
pation de la Russie dans le différend. — L'exposé de M-r ■ 
Pachitch du 15 mai 1913. — Futilité des arguments serbes 
concernants la révision du traité. — Ludovic Naudeau, 
journaliste français, sur la situation politique à la veille 
de la guerre. — Rencontre de M-r Guéchoff avec M-r 
Pachitch. — Le télégramme du Tzar russe et la réponse du 
Tzar bulgare. -• Le rôle de l'ambassadeur russe à Belgrad, 
M-r Hartvig. — L'attaque entreprise par les Bulgares le 16 
juin. — La déclaration de la guerre à la Bulgarie. Participa- 
tion de la Roumanie et de la Turquie à la guerre contre la Bul- 
garie. — L'insuccès des Bulgares. — La paix de Bukarest. — 
Le sort de la Macédoine. — Le sort de la Thrace. — M-r 
N. Sourine, correspondant militaire russe, sur la situation 
politique après la guerre 175 



ANNEXES. 

I. Traité de San-Stefano 1878 (Extrait) 225 

II. Traité de Berlin du 13 juillet 1878 (Extrait) 227 

III. Traité d'alliance et conventions militaires entre la Bul- 

garie et la Serbie 

1. Traité d'amitié et d'alliance entre le royaume de Bulgarie 

et le royaume de Serbie du 29 février 1912 .... 229 

2. Annexe secrète au traité d'amitié et d'alliance* entre le 

royaume de Bulgarie et le royaume de Serbie du 

29 février 1912 231 

3. Convention militaire entre le royaume de Bulgarie et le 

royaume de Serbie du 29 avril 1912 233 

4. Arrangement entre les états-majors de Bulgarie et de 

Serbie du 19 juin 1912 . . 238 

5. Avis exprimés par les représentants des états-majors du 

23 août 1912 • • 240 

6. Arrangement entre les états-majors de Bulgarie et de 

Serbie du 15 septembre 1912 241 

IV. Traité d'alliance et convention militaire entre la Bul- 

garie et la Grèce. 
1. Traité d'alliance défensive entre la Bulgarie et la Grèce 

du 16 mai 1912 242 



VII 



Page 

2. Convention militaire entre la Bulgarie et la Grèce du 

22 septembre 1912 244 

V. Traité de Londres du 17 mai 1913 247 

VI. Traité serbo-grec contre la Bulgarie du 19 mai 1918 . . 249 

VII. Traité de Bukarest du 28 juillet 1913 252 

VIII. La Proclamation du Roi Pierre de Serbie du 18 juin 1913 257 
IX. Pac-simile de la proclamation du Roi Pierre de Serbie du 
18 juin 1918. 

CARTES. 

1. La Bulgarie après le traité de San-Stefano et le traité 
de Berlin 1878. 
II. La Macédoine avec la zone contestée d'après lo traité 
d'alliance bulgaro-serbe du 29 février 1912. 

III. Modifications territoriales dans les Balkans pendant 1913. 
1. D'après la conférence de Londres. 2. D'après le traite 

de Bukarest. 

IV. Carte ethnographique de la Macédoine. 







Errata. 






Ligne . 


Au lieu de : 


Lisez : 


1 


dernière 


au Congrès de 


successivement 






Berlin 


jusqu' au Con- 
grès de Berlin 


15 


31 


La régime 


Le régime 


75 


16 


la Vieille bulgare 


la Bulgarie 



flVRNT- PROPOS. 



Depuis nombre d'années, tous les Bulgares 
conscients, et en particulier ceux qui forment la 
classe instruite, ont prodigué leurs forces et leur 
énergie pour réaliser l'idéal commun — l'union 
des terres bulgares. Ils ont travaillé avec ardeur 
à la délivrance de la Macédoine dès l'aube de 
la rennaissance intélectuelle. A partir de 1912 
l'œuvre nationale entre dans sa période la plus 
active et jusqu'aujourd'hui encore le Bulgare n'a 
connu ni la vie normale, ni le repos. Tels un 
énorme bloc, les derniers événements oppressent 
l'âme nationale; une profonde douleur s'est emparé 
du peuple de la Bulgarie libre, inspirée par le sort 
de ses frères d'au-delà le Rilo et les Rhodopes. 

Cette lutte géante qui est toute la vie politique 
de la Bulgarie a de multiples causes, inconnues 
à beaucoup, de gens et, d'autre part, de fausses 
accusations répandues par nos adversaires voilent 
la vérité. L'histoire de cette lutte de la nation 
bulgare, où elle a engagé jusqu'à son existence 
même, ne pourra être entièrement comprise qu'en 
approfondissant les causes qui ont toutes leur ori- 
gine dans l'aspiration du peuple à l'unité politique. 

En étudiant l'histoire des guerres de l'affran- 
chissement de la Macédoine, en ma qualité de 



2 

membre de la Commission historico-militaire atta- 
chée à l'Etat-major de l'Armée, je devais, avant 
tout, m'arrêter plus longuement aux préliminaires 
historiques de la question Macédonienne qui con- 
stituent le point de départ de l'œuvre nationale, 
longue d'un demi siècle. Dans ce but je me suis 
servi, en plus de la littérature spéciale à la portée de 
tous, des archives du Ministère des Affaires Etran- 
gères relatives à la politique extérieure de la 
Bulgarie en connexion avec la question macédo- 
nienne. Le résultat de ces études est le présent 
ouvrage, terminé encore en 1915, que je publie 
avec la conviction qu'il est de nature à jeter 
un peu de lumière sur les événements de notre 
histoire contemporaine. 

A cette occasion, je considère comme mon 
devoir de remercier „ l'Union des savants, des 
écrivains et des artistes bulgares" d'avoir bien 
voulu faire publier cet ouvrage sous ses auspices. 

Sofia, Décembre 1918. 

Lieutenant-colonel: K. Solaroff. 



INTRODUCTION. 



Après , l'échec subi par le sultan Soliman III dans sa 
tentative de s'emparer de Vienne (1683) l'ère de déca- 
dence de l'Empire ottoman commença. Crée par la force 
des armes et élevé à son point culminant grâce aux con- 
quêtes, mais non affermi par les mesures sociales néces- 
saires, il déclina dès que la fortune des armes le trahit. 
Le régime turc, basé exclusivement sur les préceptes du 
Chériat, ne tenait nul compte des désirs d'indépendance 
non seulement des populations étrangères mais encore des 
musulmans mêmes; aussi le premier indice de faiblesse 
fut-il suffisant pour que les mécontentements se fissent 
jour et que commençassent les troubles civils. Les luttes 
intestines caractérisent le plus fortement l'Empire ottoman 
dont, au cours de deux siècles, elles rongèrent l'organisme 
autrefois si puissant ; elles excitèrent les appétits de ses 
voisins du nord qui, aspirant à un avenir politiquement et 
économiquement meilleur, commencèrent à s'immiscer dans 
ses affaires et causèrent ainsi tant de préjudices et. de 
maux à la Turquie que sa décadence devint aussi rapide 
que l'avaient été ses conquêtes. 

L'œuvre des réformes qui s'inaugura plus tard sous 
le poids d'une série de malheurs (suite des luttes conti- 
nuelles contre l'Autriche, la Pologne et la Russie, et des 
révolutions intérieures) et sous l'influence des conceptions 
d'alors, relatives à l'organisation d'Etat dans l'Europe occk 
dentale, lui causèrent encore de plus grands maux. L'unifir 
cation administrative et la centralisation politique étaient 
considérées comme les seuls remèdes contre l'anarchie inté- 
rieure; on ne saisissait pas que la cause du mal n'est pas 
tant dans la forme de gouvernement que dans le principe, 



— 4 



dans l'esprit des lois. Les résultats de cette œuvre 4e ré- 
formes furent l'abolition de l'autonomie féodale des beys^ 
l'institution de la centralisation et la création d'une situation 
privilégiée pour la nation turque. En tant que conquérante, 
elle se réserva les rouages de toute la machine gouverne- 
mentale — elle prit en mains l'administration et l'organi- 
sation de l'armée et ainsi s'écarta de la vie économique 
du pays. Privée cependant de cette sagesse dés conqué- 
rants que possèdent de nos jours l'Angleterre, l'Allemagne 
et la France, la nation turque commença à se servir de la 
force brutale et à exploiter impitoyablement les ressources 
du pays et ainsi prépara un terrain encore plus propice 
au maintien et au développement non seulement de l'abso- 
lutisme, mais encore d'une bureaucratie despotique, cupide 
et corrompue. 

Les plaies qui ravageaient l'organisme de l'Etat ne 
permettaient pas l'application d'un bon système fiscal; les 
ressources financières furent toujours insuffisantes et incer- 
taines, d'autant plus qu'une grande part en était affectée 
aux besoins du pouvoir central — le Sultan; le gouverne- 
ment ayant besoin d'argent, qu'il fallait absolument se pro- 
curer, recourut à un autre système — le système de la 
violence. Trouvant une justification dans les préceptes du 
Coran, les Turcs appliquèrent ce système aux chrétiens, 
qui plus cultivés qu'eux, formaient l'élément le plus pro- 
ductif de l'Etat et d'ailleurs étaient étrangers et vassaux. 
Toutes les charges de l'Empire, rendues plus lourdes par 
l'oppression d'un régime corrompu, retombaient uniquement 
sur les chrétiens; circonstances qui ne pouvaient que pro- 
duire une réaction des opprimés, susciter chez eux le 
désir d'indépendance, et provoquer l'intervention de l'Eu- 
rope chrétienne. Pour ces raisons, la Turquie, dans son 
évolution politique, commença à se heurter sans cesse aux 
problèmes nationaux des populations sujettes, et affaiblie 
par les fréquentes luttes intestines, intransigeante par suite 
du conservatisme et du fanatisme religieux inhérents à la 
race musulmane, elle finit par perdre au Congrès de Berlin 



— 5 — 

ses provinces les plus fertiles : la Slavonie, la Croatie, la 
Transylvanie, la Crimée, la Serbie, la Grèce, la Roumanie, 
la Bulgarie, la Bosnie et l'Herzégovine. 

La tragédie de la Turquie ne devait cependant pas 
se terminer aussi facilement; vains furent les efforts inté- 
ressés de certaines grandes puissances; la Turquie pré- 
voyait le sort cruel qui la menaçait, et que le manque de 
culture entraînerait sa perte; aussi tout l'art de ses diri- 
geants, toute leur expérience diplomatique et gouverne- 
mentale, toutes les réformes apparentes et tous les coups 
d'Etat n'eurent qu'un but — ne fut-ce que provisoirement — 
sauver l'Empire. La Turquie réagissait contre l'intervention 
des puissances européennes, par la force armée, ou par 
la voie diplomatique, en exploitant la complexe et délicate 
question d'Orient, c. à. d. en tirant parti des dissidences 
des grandes puissances. L'esprit de sa politique a toujours 
été d'écarter l'ingérence * étrangère, de sauvegarder et de 
rehausser l'autorité du pouvoir central, d'affermir la souve- 
raineté de la nation et de la langue turque et enfin 
d'étouffer chez les populations sujettes toute aspiration 
à une autonomie nationale, aspiration qui tendant ouver- 
tement vers la décentralisation, menaçait l'intégrité et l'unité 
de l'Empire ottoman. Par suite de ces particularités du 
gouvernement turc, la révolution, citée plus haut, continua 
même après le Congrès de Berlin; les mécontentements 
et les luttes intestines restèrent la caractéristique de l'Empire 
ottoman et suscitèrent les questions bien connues de Macé- 
doine, de Crète, d'Arménie, d'Albanie, du sandjak de 
Novi-Pazar, etc. 

Ces questions devinrent la source de nouvelles diffi- 
cultés non seulement entre la Turquie et les grandes 
puissances, mais encore entre elle et ses vassaux d'hier 
devenus indépendants, la Bulgarie, la Serbie et la Grèce. 
Ces petits Etats, guidés par des considérations ethnogra- 
phiques et politiques, commencèrent à s'ingérer dans les 
affaires de leure ancienne suzeraine, et créèrent ainsi de 
nouvelles complications à sa diplomatie, ce qui aiguillonna 



l'orgueil des ottomans, déjà surexcité, et devint plus tard 
la cause de conflits armés. Par suite de la position 
géographique de la Macédoine, notamment que située dans 
la péninsule Balkanique elle voisine avec les trois Etats 
intéressés — la Bulgarie, la Serbie et Ja Grèce, la question 
de cette province turque a acquis dans les derniers temps 
une importance prédominante. Les groupes européens se 
faisant presque entièrement équilibre par rapport à toutes 
les plus importantes questions sociales et politiques, et 
chacun des grands Etats étant parvenu à l'apogée de sa 
puissance financière et militaire, la solution de la question 
macédonienne exerçait une grande influence sur la politique 
européenne: elle représentait le premier pas vers la solution 
de la „ question turque" ou question d'Orient, au profit de 
l'un ou de l'autre des groupes européens. Mais cette question 
intéressait également les petits Etats balkaniques qui, indé- 
pendamment de la question d'Orient et souvent instigués 
par quelque grande puissance intéressée, prodiguaient toute 
leur ardeur juvénile afin de la résoudre en leur propre 
faveur; c'était pour eux une question d'ordre intérieur, 
mais leurs stimulants étaient différents — pour les uns il 
s'agissait d'une affaire politique, pour les autres d'un haut 
devoir moral. Cette question était la plus importante dans 
la vie politique de la Bulgarie, car elle réglait ses rapports 
avec la Turquie, la Serbie, la Grèce, la Roumanie; reliée 
étroitement à la politique européenne elle exerçait son 
influence sur les relations internationales; enfin la question 
Macédonienne est la cause des" dernières guerres de la 
Bulgarie contre la Turquie en 1912, la Serbie, la Grèce, 
le Monténégro et la Roumaine en 1913, et de sa partici- 
pation dans la grande guerre européenne, où le néfaste 
concours des circonstances politiques la força à repousser 
des coups sanglants, même ceux de ses protecteurs naturels. 



sommaire ne la onestion 



Les origines et les éléments de la question Macédonienne. 

Vers le milieu du XIX siècle, le nationalisme grec 
commença à susciter des difficultés à la Turquie; sous 
l'influence des idées libérales venues de la Grèce indépen- 
dante, le clergé et les écoles grecs avaient réussi à éveiller 
la conscience nationale des Grecs de Turquie, ce qui 
provoqua l'insurrection de l'île de Crète (1867 — 1868). 
En même temps, il se produisait chez les Bulgares un 
mouvement pour l'indépendance religieuse qui après 1860 
se transforma en un conflit aigu entre le Patriarche grec 
et les notables Bulgares, dont l'objet était la sauvegarde 
du nationalisme bulgare. Jusqu'alors les Bulgares n'avaient 
pas émis ouvertement leurs prétentions à des droits poli- 
tiques, vu que beancoup de leurs notables conservaient un 
certain loyalisme envers le Sultan. Devant le danger grec 
la Sublime Porte commença à s'intéresser à la lutte natio- 
nale entre Bulgares et Grecs, et, dans le but d'affaiblir 
l'influence grecque, résolut de se servir des Bulgares: elle 
leur concéda le droit de constituer une Eglise nationale 
qui reconnut seulement nominalement l'autorité du Patriarcat. 
Ainsi furent posés les fondements de l'Exarchat bulgare qui 
en 1870 fut reconnu officiellement par un ferman du Sultan. 

L'amour-propre des Grecs ne leur permettait pas 
de se résigner à cet insuccès, aussi le Patriarche 
refusa de reconnaître le ferman du sultan. Mais d'autre 
part, les Bulgares procédaient à l'élection de leur premier 



— 8 



Exarque et plus tard proclamaient leur Eglise indépendante 
de l'Eglise grecque (11 mai 1872). Devant cette défaite 
de l'hellénisme quatre mois plus tard, le Patriarche déclara 
l'Exarchat bulgare excommunié de l'Eglise orthodoxe, en 
tant que schismatique. Cette hâtive et peu diplomatique mesure 
du Patriache fut plus profitable que nuisible à la cause 
bulgare; les Bulgares obtinrent ainsi ce qu'ils désiraient, 
une Egljse entièrement indépendante et foncièrement natio- 
nale. Il restait à déterminer les diocèses de la nouvelle 
Eglise. Certains d'entre eux étaient déjà designés dans 
le ferman, notamment une partie de ceux qui se trouvent 
dans la Bulgarie d'aujourd'hui; les autres devaient être 
déterminés selon l'article 15 du ferman, en tenant compte 
du vote de la population, c. à d. qu'il fallait recourir au 
plébiscite. Une question de la plus haute importance était 
par là mise à découvert — la question des sphères d'in- 
fluence et des frontières ethnographiques entre le bulga- 
risme et le grécisme. L'Exarchat commença par le plé- 
biscite des rayons d' Uskub et d'Ochrida, et comme plus 
de deux tiers de la population se déclara contre le Patri- 
arcat, la Porte accorda le „bérat" d'investiture pour les 
diocèses à des épiscopes bulgares. De cette manière, il 
était reconnu de fait que dans cette contrée, qui constitue 
la Macédoine occidentale, hormis les Turcs, la population 
prédominante est bulgare. 

Jusqu'en 1873, les Grecs contestaient la Macédoine 
aux Slaves, mais ces derniers — Serbes et Bulgares — 
n'avaient pas encore songé à la contester entre eux, les 
Serbes la reconnaissant comme bulgare. La jeunesse du parti 
radical bulgare et serbe, qui de 1860 à 1870 propageait l'idée 
d'une fédération des Slaves du sud, acceptait comme un 
fait acquis et imposé par les traditions que la Thrace et 
la Macédoine étaient bulgares. Luben Karaveloff, le célèbre 
poète et patriote d'alors, se prononçait ainsi: „Les Grecs 
ne se demandent pas ce qu'est la population de la Macé- 
doine; ils déclarent que du moment que cette contrée a 
appertenue autrefois à la Grèce, elle doit leur appartenir 



maintenant aussi, . . . mais nous vivons au XIX siècle quand 
les droits historiques et canoniques ont perdu leur signi- 
fication. Tout peuple comme tout individu doit vivre 
librement et pour soi. La Thrace et la Macédoine doivent 
donc être bulgares, parce qu'elles sont peuplées de Bul- 
gares." Le Serbe Vladimir Ivanovitch, ami de L. Karave- 
loff, reconnaissait en Turquie comme terres serbes seule- 
ment la Bosnie, l'Herzégovine et la Métochie, c. à d. la 
Vieille Serbie, au sens le plus étroit du terme, et consi- 
dérait la Macédoine comme province bulgare. 

Pourtant vers la même époque, il existait en Serbie 
un autre courant qui prétendait que la dénomination 
Vieille-Serbie englobait toute la Macédoine. Ces nationa- 
listes serbes avaient commencés à instituer en Macédoine 
des écoles, dont les maîtres étaient envoyés par la Serbie 
et qui enseignaient selon des manuels composés à Belgrade; 
ainsi les bases de la propagande serbe en Macédoine 
étaient posées. La population macédonienne acceuillit d'abord 
favorablement ces écoles, parce qu'elles sapaient l'influence 
grecque qui déjà s'était fait haïr; mais quand elle comprit 
que les écoles et les instituteurs serbes travaillaient au 
profit de la nation serbe elle s'en écarta. Aujourd'hui les 
raisons qui amenèrent la Serbie à se tourner si tôt vers 
le sud sont claires: par la fondation de la nouvelle Eglise 
nationale et de l'Exarchat les frontières ethnographiques 
du bulgarisme étaient tracées et, de ce fait, soulignés les 
droits d'un rival dangereux; après que l'Autriche eut occupé 
la Bosnie et la Herzégovine, la possibilité d'une unification 
nationale et d'un débouché sur la mer était retirée à la 
Serbie; enfin, elle voulait obtenir la suprématie sur les 
Slaves des Balkans, désir qu'elle témoigne encore aujourd'hui. 
La nomination d' épiscopes bulgares à Uskub et à Ochrida 
opposa les intérêts bulgares aux intérêts serbes, fut l'origine 
de maints conflits entre eux qui plus tard se développè- 
rent en d'acharnées, en de sanglantes luttes. Se sentant 
faibles en face du bulgarisme qui si brusquement venait 
de se répandre dans toute la Macédoine, les Serbes s'allièrent 



10 



aux Grecs et de connivence avec eux entreprirent la lutte 
contre les Bulgares et l'Exarchat. Dans leur lutte contre 
l'Eglise nationale bulgare ils préférèrent rester subordonnés 
au Patriarcat grec qui, profitant de l'occasion, leur imposa 
des épiscopes grecs, continua à nommer leurs commu- 
nautés «grecques", à considérer l'élément serbe de la Turquie 
comme grec — la communauté de religion étant en Turquie 
synonime de nationalité. Ces circonstances concoururent à sépa- 
rer les Bulgares des Serbes, de sorte que le mot „ exarchistes " 
désignit dès lors les Bulgares, et la population macédo- 
nienne qui depuis des temps immémoriaux porte le nom 
de „Bougaris" commença à se sentir distincte des Grecs. 
Et ainsi à côté de l'Eglise nationale bulgare qui restait 
Tunique Eglise slave en Macédoine, il y avait l'Eglise des 
„patriarchistes" qui réunissait Grecs, Valaques, Serbes et 
autres sous le pouvoir spirituel du patriarche grec de 
Constantinople. 

Les conflits entre ces deux Eglises suscitèrent la 
question Macédonienne, à l'origine sous la forme de lutte 
pour la suprématie religieuse; plus tard, quand la conscience 
nationale s'affermit, parce que le premier pas vers l'affran- 
chissement des Bulgares était fait (la guerre de 1877 — 78) 
ou peut-être parce que l'oeuvre des écoles portait ses fruits, 
elle se transforma en question purement politique - conflit, 
non plus entre Eglises différentes, mais entre peuples 
poussés exclusivement par leurs intérêts nationaux. 

Dans le désir de se servir de la Macédoine pour 
atteindre leurs buts politiques, Serbes et Grecs, aujourd'hui 
encore, dénaturent la vérité et induisent en erreur l'Europe, 
au moyen de leurs soi-disant „ enquêtes scientifiques", qui ne 
laissent en Macédoine qu'une toute humble place à l'élé- 
ment bulgare. 

Pour nous, Bulgares, il est superflu de démontrer que 
la Macédoine est un pays bulgare et que la population 
bulgare y est prédominante; cela devint évident après le 
plébiscite de 1873 qui alarma nos adversaires et fut con- 
firmé par tous les enquêteurs — ethnographes et philologues. 



11 — 



C'est une vérité reconnue par tous les plus importants 
actes diplomatiques des temps derniers, tels que celui de 
la Conférence de Constantinople (1876) et le Traité de 
San-Stefano (1878) qui tracèrent les frontières politiques 
et ethnographiques de la Bulgarie, indirectement par le 
Congrès de Berlin et les pourparlers qui furent engagés 
entre les Cabinets européens au sujet des réformes en 
Macédoine; c'est une vérité qu'atteste toute l'histoire des 
Balkans — luttes sans trêve que les Bulgares de Macé- 
doine, de Thrace et du Danube ont menées en commun 
pour leur affranchissement religieux et politique, innom- 
brables victimes sacrifiées par la Macédoine à „ l'idée" 
bulgare. Que la Macédoine n'est ni serbe ni grecque, même 
les ennemis du bulgarisme — Serbes et Grecs — l'ont affirmé 
aujourd'hui par le régime spécial qu'ils ont imposé à cette 
terre bulgare; quant aux Serbes, il l'ont reconnu par le 
traité de février 1912. Par conséquent, seule la Bulgarie 
a possédé et possède sous tous les rapports des droits 
sur la Macédoine et son devoir est de veiller sur son 
sort et d'en prendre soin 1 ). 

L'annulation à Berlin du Traité de San-Stefano voua 
le peuple bulgare à de nouvelles infortunes; s'étant à peine 
vu uni tout entier dans ses intégrales frontières ethnographi- 
ques et historiques, ayant à peine aspiré à pleins poumons la 
liberté — don fraternel du peuple russe — et déjà il devait 
éprouver la dureté de la diplomatie européenne: guidée 
par des motifs exclusivement égoïstes, elle détruisit toutes 
ses illusions, elle le morcela, et à chaque tronçon fixa un 
sort différent. 

') Selon la statistique bulgare (M. Kentcheff 1900) les populations 
de la Macédoine sont ainsi réparties: 

Turcs 499,204 

Bulgares 1,181,336 

Grecs 228,702 

Albanais 128,711 

Valaques 80,767 

Juifs 67,840 

' Tziganes 54,557 

Serbes 700 

Autres _J 6 > 407 

Total . . 27268^224 



12 



La question d'Orient n'avait pas tardé à marquer 
son influence sur l'important problème d'affranchissement 
de tout un peuple; l'antagonisme et la défiance entre la 
Russie d'une part, l'Autriche et l'Allemagne d'une autre, 
et d'une troisième part l'Angleterre et la France, devaient 
être satisfaits avant tout — avant que ne fut mis un terme 
à l'effusion de sang et aux souffrances du Bulgare qui 
depuis des dizaines d'années, en vain, tendait des mains 
suppliantes vers l'Europe civilisée et chrétienne. Les intérêts 
des grandes puissances exigeaient que les avantages acquis 
par la Russie dans la question d'Orient fussent amoindris 
et diminués les fruits de ses victoires pendant la guerre 
russo-turque (1877 — 1878). La Bulgarie affranchie devait 
être morcelée. Le Congrès de Berlin, en pleine opposition 
avec son époque, où la société européenne et la diplomatie 
reconnaissaient que l'unité nationale est le principe le plus 
légal et le plus logique à appliquer à la formation d'un 
Etat — tels avaient été les cas pour la Roumanie, la Serbie, 
la Grèce et l'Italie — ne tint pas compte de l'évolution 
historique des peuples et condamna la péninsule balka- 
nique à être victime des passions nationales et des 
intrigues politiques. Par la violation du principe des 
nationalités, il créa la „ question Macédonienne" et, de 
ce fait, soumis le peuple bulgare à de nouvelles infor- 
tunes et de dures épreuves. Mais, consolant est l'enseig- 
nement de l'histoire qui nous montre qu'ordinairement c'est 
les événements qui s'imposent à la diplomatie! 

Le courant libéral en Europe et les grands principes 
de la Révolution française ne restèrent pas étrangers aux 
opprimés. L'ascendant de ces grands principes croissait à 
mesure que l'instruction se développait; d'autre part, l'émi- 
gration vers la Bulgarie indépendante, la promiscuité de la 
capitale bulgare qui bientôt devint le centre politique et 
intélectuel du bulgarisme, la réunion de la Bulgarie du Sud 
à la Bulgarie du Nord (le 6 septembre 1885) et la victoire 
de Slivnitza rehaussèrent le sentiment national -et fortifièrent 
les espoirs d'indépendance des Macédoniens. L'Exarchat, en 



13 



la personne de sa Béatitude l'Exarque Joseph I, aida 
puissamment au progrès spirituel et intélectuel des Macé- 
doniens. Dans des circonstances extrêmement difficiles, quand 
les Grecs avaient réussi par leurs intrigues à introduire 
dans la „Loi des vilayets européens" un article, selon lequel 
les Turcs devaient refuser aux communes bulgares les droits 
spirituels accordés auparavent par un ferman du Sultan, 
l'Exarchat réussit à créer un terrain favorable à l'instruction 
dans la Macédoine et dans le rayon d'Andrinople. L'activité 
de l'Exarchat est témoignée par les chiffres suivants: vers 
1887 il disposait de 476 écoles, 675 instituteurs et 2374 
élèves; en 1896 la Macédoine avait 843 écoles, 1306 
instituteurs, 64432 élèvs 1 ), alors que d'après la statistique 
officielle serbe, vers la même année, les Serbes avaient en 
Macédoine 77 écoles, 118 instituteurs et 2873 élèves. 
Malgré les persécutions serbes, grecques et turques auquelles 
était soumis le bulgarisme, l'Exarchat, selon le rapport de 
1912 du Ministère des Affaires Etrangères, avait alors 
sous sa protection 1285 écoles avec 2107 instituteurs et 
77486 élèves, dont 90 écoles secondaires et spéciales 
avec 374 membres enseignants et 5300 élèves. 

Mais la question Macédonienne est complexe, étant, 
en même temps, une question balkanique et une question 
européenne. Le sort de la Macédoine intéresse les petits 
Etats voisins qui, au nom de quelques droits historiques, 
désirent évincer la Turquie dans sa suprématie sur les 
peuples de la péninsule ou, pour le moins, guidés par 
l'expérience de l'histoire des Balkans, y conserver l'équilibre. 
Ils rivalisent en se servant parmi la population macé- 
donienne de moyens d'agitation pacifiques ou violents, 
mènent entre eux une guerre sourde et s'efforcent de 
gagner de l'importance devant la diplomatie enropéenne. La 
question Macédonienne était devenue européenne, car elle 
représentait le dénouement de la question turque et par 



') Rapport adressé en 1896 à l'Exarchat sur l'état de l'enseig- 
nement en Macédoine. 



suite elle décidait de l'équilibre en Orient. Ethnographique- 
ment la péninsule Balkanique (sans la Grèce) peut être 
divisée en deux parties qui répondent aux deux sphères 
d'influence — la bulgare et la serbo-albanaise qui par 
suite de l'évolution de la diplomatie russe et autrichienne 
dans la dernière moitié de ce siècle sont plutôt des sphères 
d'influence de la Russie et de l'Autriche-Hongrie. Par la 
délimitation de la Bulgarie de San-Stefano qui englobait 
tout l'élément bulgare, le gouvernement russe définissait 
sa sphère d'influence; le reste de la péninsule, selon l'esprit, 
des pourparlers de 1876 entre les grandes puissances, 
devait être laissé à l'Autriche-Hongrie. Mais si à San- 
Stefano les frontières intégrales du peuple bulgare furent 
tracées et un avenir lumineux lui fut promis, là fut jeté 
aussi le germe de toutes les épreuves qu'il devait subir 
plus tard. Se jugeant lésée par un tel partage de 
la péninsule, puisque la possibilité d'un débouché sur 
l'Archipel par la voie de Salonique lui était retirée, l'Autriche- 
Hongrie réussit à anéantir la Bulgarie de San-Stefano; une 
autre répartition fut faite à Berlin où la sphère d'influence 
de la Russie était déterminée par les modestes frontières de 
la nouvelle principauté bulgare. Quant à l'Autriche-Hongrie 
elle occupait la Bosnie et l'Herzégovine; plus tard elle 
conclut des traités secrets avec la Serbie (1881 et 1889), 
aux termes desquels à cette dernière étaient promises la 
vallée du Vardar et la partie occidentale de la Macédoine 
ce que précisément l'Autriche désirait pour elle-même. De 
sorte que les intérêts de la Russie et de l'Autriche-Hon-, 
grie se heurtaient en Macédoine; aussi cette contrée de- 
vint-elle le sujet de l'antagonisme des deux grandes puissances 
et, par elles, des deux groupes européens. La question 
Macédonienne est la cause d'une rivalité sourde entre 
l'Allemagne et l'Angleterre — la première au nom de sa 
politique en Turquie et de ses intérêts économiques en 
Asie-Mineure, la seconde au nom de l'équilibre général en 
Europe et principalement à cause de sa politique relative 
à la Méditérannée. Lensemble de ces conditions, plus> 



— 15 — 

toutes sortes de complications étrangères, rendait la poli- 
tique européenne incertaine et lente dans le traitement de 
cette question, et celle-ci difficile à résoudre. 

L'incertitude sur le sort de la Macédoine fournit à la 
Serbie et à la Grèce de bonnes conditions pour travailler 
encore plus activement en faveur de leurs intérêts poli- 
tiques; se basant sur leurs droits „ historiques" ils commen- 
cèrent à préparer le terrain des „ affaires politiques" et à 
créer, au moyen du terrorisme leur „ élément ethnique", 
car ils se rendaient compte que le droit historique ne 
pourrait constituer, au moment du partage, un argument 
assez fort. Devant la prédominance évidente de l'élément 
bulgare en Macédoine, les Grecs s'efforcèrent de conserver 
les avantages acquis pendant leur domination spirituelle, 
en créant les ainsi nommés „ bulgarophones " (grécomanes), 
et les Serbes créèrent les „ serbomanes " . Mais malgré les 
moyens que les adversaires du bulgarisme employaient, le 
sentiment national se développait, évoluait, et même le 
„ schisme" déclaré par le patriarche grec sans aucun 
fondement canonique perdait son importance de jour en 
jour. De sorte que l'élément bulgare en Macédoine qui 
jusqu'à l'ingérence de voisins envieux luttait seulement 
contre la Turquie et s'organisait sans bruit pour le mo- 
ment où il réclamerait sa liberté politique avait déjà 
d'autres ennemis qu'il devait également combattre s'il 
voulait conserver sa nationalité. L'ingérence de la Serbie 
et de la Grèce et plus tard de l'Albanie et de la Rou- 
manie se faisait d'autant plus insinuante que devenait 
plus probable la fin de „ l'homme malade" c. à d. le 
démembrement de la Turquie. 

La régime du sultan Abdul Hamid. 

En laissant la Macédoine sous la domination turque, 
le Congrès de Berlin ne lui donnait aucune autre garantie 
de développement que l'article 23 du Traité de Berlin, 
c. à d. certains droits de demie-autonomie. La conséquence 



16 



fut que, immédiatement après le Congrès de Berlin, comme 
en dérision de l'Europe, la Macédoine devint le théâtre 
des plus sauvages attentats. Les émigrés turcs, les beys 
et les propriétaires ruraux, qui avaient soufferts de la 
guerre, se précipitèrent sur la population chrétienne, privée 
de tout secours, afin de regagner sur elle leurs richesses 
et leurs biens. Le gouvernement, impuissant, laissa libre 
cours aux violences les plus monstrueuses — pillage, mas- 
sacres et déshonneurs — personne n'était sûr de ses biens 
et de sa vie; on eût dit que les temps des kerdjalis et 
des daalis étaient revenus. De son côté, le gouvernement 
turc ne demeurait pas en arrière, et ayant besoin d'argent 
pour couvrir les frais de la guerre, il vendait ou confis- 
quait les biens de beaucoup de chrétiens aisés; les autorités 
civiles et militaires prêtaient leur aide aux bandits ou 
commettaient eux-mêmes les violences. 1 ) 

La Macédoine tomba dans une situation aussi déplo- 
rable alors que les pays frères, la Bulgarie et la Roumélie, 
jouissaient de la liberté et organisaient avec zèle leur foyer; la 
destinée avait été plus que cruelle envers elle et elle 
éprouva encore plus fortement les amertumes du joug 
turc. Privée de secours, la population quitta ses villa- 
ges et ses demeures, se répandit dans les montagnes 
afin de sauver au moins sa vie et son honneur; d'autres 
prirent les armes et l'insurrection du Raslogue éclata. C'est 
ce qu'attendait la Turquie officielle; elle voulait avoir un 
motif légal, pour déclarer devant l'Europe que les Bulgares 
de Macédoine étaient un élément de troubles qui ne lui 
donnait pas la possibilité de mettre en vigueur les décisions 
du Congrès; elle désirait du même coup réprimer toutes 
manifestations en faveur du droit. L'armée, et les Bachi- 



*)' An Congrès de Berlin la Turquie avait promis de faire émigrer 
de la Macédoine ltsTcherkesses, qui étaient ceux qui commettaient le plus 
de violences. En effet elle remplit sa promesse, mais ce fut seulement 
pour montrer à l'Europe qu'elle se soumettait aux décisions du Congrès : 
après 3—4 mois ces mêmes Tcherkesses commencèrent à retourner, par 
petits groupes, et bien entendu, avec encore plus de motifs de venge- 
ance, après les dérangements qu'on leur avait causés. 



17 



bozouks se jettèrent sur la malheureuse population; l'insur- 
rection fut étouffée en peu de temps il est vrai, mais toute 
l'étendue entre la ville de Méhomia et le village de Bania 
fut dévastée et environ 30,000 Macédoniens s'enfuirent 
en Bulgarie. L'Europe resta sourde aux cris de misère et 
de souffrance des Macédoniens, et elle alla même jusqu'à 
justifier les actes de son souverain. Cependant cette insur- 
rection avait montré la marche à suivre au serf de Macé- 
doine et bientôt de nouveaux soulèvements avaient lieu 
dans les rayons de Kitchévo, Ochrida, etc. 

Au malheur des Bulgares de Macédoine, travaillaient 
également les épiscopes et tout le clergé grecs, aidés par les 
„ grécomanes " ; ils ne laissaient pas échapper les terribles 
moments que traversait le bulgarisme, mais en profitaient pour 
lui porter les coups les plus cruels. Par leurs dénonciations et 
leurs calomnies, les Grecs non seulement se posaient en loyaux 
sujets du Sultan et par là gagnaient plus de faveurs et d'avan- 
tages de toutes sortes que les autres „ infidèles", mais 
encore rendaient l'existence de la population bulgare de 
moins en moins supportable et creusaient un plus grand 
abîme entre Bulgares et Turcs. En terrorisant la popula- 
tion rurale bulgare, ils cherchaient à affaiblir le bulgarisme, 
à rehausser le prestige du Patriarche de Constantinople, à 
étendre son pouvoir spirituel, et par là préparaient le ter- 
rain à la réalisation de „ l'idée" hellénique. Malgré ses infor- 
tunes et quoique matérialement épuisé le Bulgare resta ferme 
et, inébranlable dans sa foi en un avenir meilleur, attendit 
que l'école populaire et l'Eglise exerçassent leur influence 
bienfaisante, que le sentiment national se fortifisse, '-avant 
d'entreprendre avec encore plus de ténacité la lutte contré 
la double servitude. Devant un tel état des choses de 
Macédoine, les réformes qui selon l'article 23 du Traité 
de Berlin devaient être introduites, restèrent lettre morte, 
d'autant plus que la commission européenne chargée de 
leur exécution (1880) se montra très négligeante dans 
l'accomplissement de sa délicate mission et abandonna les 
malheureux Bulgares aux soins paternels des Turcs, et à 

2 



- 18 



la bonne volonté de ces derniers le soin d'améliorer la 
situation. 

En vertu de l'article 23 du Traité de Berlin, la Sublime 
Porte s'engageait â établir un règlement organique, adapté 
aux besoins locaux; des commissions spéciales, au sein 
desquelles l'élément indigène serait largement représenté, 
devaient être chargées d'élaborer les détails de ce règle- 
ment dans chaque province. En effet de telles commissions 
furent formées dans les vilayets d'Andrianople, de Salonique 
et de Monastir mais précisément la dernière condition ne 
fut pas remplie: l'élément bulgare qui représentait la ma- 
jorité fut écarté afin qu'il ne put revendiquer ses droits. 
Dans la commission de Salonique il n'y avait pas un seul 
Bulgare, dans celle de Monastir, ou la population bulgare 
est compacte, sur vingt membres un seul était Bulgare; 
de sorte que le règlement devint bientôt la „Loi des 
vilayets de la Turquie d'Europe", les commissions des 
réformes furent dissolues et l'Europe, sereine, se désinté- 
ressa de ce qui se passait en Macédoine et de la mise 
en vigueur de la loi. 

Dans toute cette confusion politique le facteur prin- 
cipal était le sultan Abdul-Hamid qui au moyen de sa 
diplomatie perfide et à double face, de son extrême despo- 
tisme et du terrorisme et de la corruption qu'il avait 
introduits dans le gouvernement du pays, cherchait à con- 
server son autorité devant le monde musulman, en tant 
que descendant de Mahomet; aussi ne faisait-il aucun choix 
dans les moyens d'écrasement des chrétiens détestés. Avant 
tout, il souleva le fanatisme des musulmans, et, menaçant 
les chrétiens d'une guerre sainte du monde musulman, il 
obligea les puissances européennes qui avaient des sujets 
musulmans à être prévenants et conciliants envers lui. Se 
basant sur cette politique, il exploitait le désir de plaire 
des puissances qui, dans le but d'acquerrir plus d'influence 
et de privilèges dans l'Empire, lui faisaient toutes sortes 
de concessions. Il n'hésitait pas à promettre, à signer 
et même à promulguer toutes sortes de fermans et d'iradés; 



19 — \ . 

de réformes, à nommer toutes les commissions voulues etc. 
mais en même temps il suscitait mille obstacles à leur 
application qui toujours se terminait par des massacres de 
chrétiens. Entretenant la rivalité entre les chrétiens il aigui- 
sait la haine des uns contre les autres, en accordant sa 
faveur à la minorité et à tel ou tel des Etats voisins selon 
le cas et le besoin. Afin d'étouffer l'insurrection des 
chrétiens, il armait les Bachi-bozouks, leur donnait pleine 
liberté d'action et comme les Bulgares formaient l'élément le 
plus dangereux il approuvait les massacres et les incendies 
dont ils étaient les victimes; il provoquait différents 
conflits entre les autorités, se servait des Albanais pour 
terroriser la population chrétienne de Macédoine, et intro- 
duisait des mesures extrêmes qui se terminaient par des 
violences et des meurtres au sein de la population paisible. 
L'ensemble des conditions précitées rendait le sort de 
la Macédoine incertain et variable, la question Macédonienne 
étant évidemment insoluble selon les exigeances des Etats 
voisins et selon le désir des Macédoniens — de la masse, 
de l'élément instruit et des chefs du mouvement national 
qui rêvaient la réunion de leur pays à la patrie commune, 
la Bulgarie. Cependant voulant se délivrer de la tyranie qui 
de jour en jour croissait, les Macédoniens aspirèrent à 
former une Macédoine soustraite à l'influence de tel ou tel 
Etat; ainsi naquit l'idée de „la Macédoine aux Macédoniens" 
et l'idée de «l'Autonomie de la Macédoine" sous le sceptre 
du Sultan. Les chefs macédoniens embrassèrent cette idée 
comme un moyen de salut; ils pensaient qu'ainsi, plus 
facilement, pourrait être mis terme aux violences exercées 
contre la population et à ses souffrances, que cette solution 
serait plus acceptable pour les Turcs et, avant tout, que 
l'intégrité de la Macédoine serait par là sauvegardée. Dans 
ces conditions, la réalisation de cette idée était la solution 
la plus équitable et la plus naturelle du problème macé- 
donien. La Serbie et la Grèce l'envisageaient avec mé- 
fiance car, connaissant les sentiments de la majorité ma- 
cédonienne, ils voyaent dans sa réalisation le premier pas 

2 * 



20 



vers un „6 septembre". 1 ) Aussi les partisans de cette idée 
devaient-ils compter exclusivement sur leurs propres forces 
et se préparer à une lutte obstinée, car contre eux se 
soulèveraient non seulement le pouvoir turc mais encore les 
défenseurs des influences étrangères. Cette nouvelle idée 
divisa les révolutionnaires en fractions: l'une — partisane de 
l'autonomie formait l'„ Organisation intérieure" qui, comptant 
sur les forces de la population bulgare de Macédoine, 
cherchait, par une action systématique, à l'organiser, l'exercer 
et la préparer à une lutte de longue durée; l'autre appar- 
tenait à ^Organisation extérieure" et désirait la réunion 
de la Macédoine à la Bulgarie. Les partisans de cette 
dernière espéraient le concours de l'armée bulgare et comptai- 
ent entraîner la Bulgarie à une guerre contre la Turquie 
pour l'affranchissement de la Macédoine. Le résultat fut un 
désaccord complet entre les personnalités dirigeantes et le 
manque d'unité dans leurs désirs; par suite la réalisation 
de leur idée fondamentale — briser le joug — devint encore 
plus problématique. 



Les insurrections de 1902 et 1903 et la période 
des réformes. 

Jusqu'en 1895 la population de la Macédoine attendit 
patiemment la mise en exécution des réformes élaborées 
par la commission internationale encore en 1880. Elle 
vivait dans l'espoir que sa situation allait s'améliorer, que 
l'Europe voyant ce qu'on faisait d'elle lui prêterait son 
aide, que la Bulgarie libre interviendrait les armes à la 
main, etc. Hélas! les atteintes aux libertés individuelles les 
plus sacrées, loin de cesser, se faisaient de plus en plus 
fréquentes et à l'horizon aucun indice de salut n'appa- 
raissait. Le fanatisme turque surexcité qui s'était manifesté 
par un massacre inouï jusqu'alors des Arméniens (1896), 

') Date de l'union de la Bulgarie du Sud avec celle du Nord. 



— 21 



menaçait également la Macédoine. Pour parer à ce danger, 
les Macédoniens, soutenus par l'intercession du gouverne- 
ment bulgare auprès des grandes puissances, demandèrent 
avec encore plus d'insistance les réformes promises. Après 
quinze années d'une intensive action éducatrice, la Macé- 
doine possédait déjà* une génération qui connaissait les 
besoins du pays, qui avait conscience de la légitimité de 
sa cause nationale et comprenait que les essais de réformes 
depuis un siècle étaient restés illusoirs, parce que les 
promesses de Constantinople et les serments du sultan 
étaient mensongers. Cette génération n'avait plus foi que 
dans ses propres forces — dans la révolution. Elle ne se 
contentait plus de réformes, et voulait le plus tôt possible 
anéantir la tyranie turque et conquérir sa liberté politique. 
Déjà en 1893 quelques jeunes Bulgares instruits formèrent 
à Ressen une association révolutionnaire secrète qui fut 
la base du «Comité de l'Organisation intérieure" qui, plus 
tard, se transforma en une ample organisation sous le nom 
„ Organisation intérieure révolutionnaire macédono-andrino- 
politaine". Les dessins de ce comité furent de préparer 
premièrement la population chrétienne de Macédoine à une 
lutte armée contre le gouvernement turc ; de sorte qu'au 
moment propice elle put se soulever et revendiquer une 
plus grande liberté individuelle, exiger la légalité dans 
l'administration et les tribunaux, et tels droits qui pour- 
raient préparer le terrain à une autonomie politique de 
la Macédoine. Comme elle ne poursuivait pas l'idée d'une 
union avec la Bulgarie, cette organisation reçu dans ses 
rangs non seulement des Bulgares, mais en partie des 
membres de nationalités autres et gagna ainsi en force et 
en concorde. En vue de son but, l'Organisation se pour- 
voyait au fur et à mesure d'armes qu'elle distribuait aux 
Macédoniens, les exerçait, les organisait etc. 

Cependant, ces choses ne pouvaient échapper à l'oeil 
vigilant des espions turcs. Encore en 1895 le gouverne- 
ment turc avait commencé à se douter de la préparation 
«le quelque chose de dangereux en Macédoine et avait 



22 



pris les mesures de préservation nécessaires — il avait 
renforcé le contrôle policier, concentré une plus grande 
armée dans la partie européenne de l'Empire, etc.; mais 
cette fois encore il dépassa les limites légales, et les 
mesures préservatives dégénérèrent en cruelles représailles, 
dont les victimes devinrent non seulement les coupables, 
mais aussi des innocents — hommes, femmes et enfants. 
Selon les coutumes turques, la responsabilité d'un crime 
incombe non seulement aux parents des coupables mais 
encore à leurs concitoyens. En vertu de ce principe inouï, 
qui ne put être transformé en loi en 1896, selon le désir 
du gouvernement, grâce à l'opposition des grandes puis- 
sances, les exécutions se transformaient en massacres. 

Vers 1897, le meurtre d'un notable turc fit découvrir 
un dépôt d'armes dans le village de Vinitza; le gouver- 
nement se rendit compte que les complots étaient sérieux; 
de suite, il procéda à des perquisitions accompagnées 
de violences et de cruelles tortures. Le résultat fut que 
d'autres magasins d'armes furent trouvés dans les rayons 
de Kotchané, Chtip, Kratovo. En quelques semaines seule- 
ment plus de 200 personnes devinrent les victimes du 
fanatisme turc. ] ) 

Après sa tournée en Macédoine, le 'secrétaire de la 
Légation d'Angleterre rapporta que certaines personnes 
avaient été brûlées au fer rouge (Archives du Ministère des 
Affaires Etrangères 1897). A la suite des violences exercées 
par les organes de l'administration et l'armée, le Comité 
entreprit une guerre ouverte contre le pouvoir ; quoique la 
saisie des armes et la découverte prématurée des intentions 
des Macédoniens eut porté un coup sérieux aux forces révo- 



J ) Rapport du préfet de Kustendil N<> 8936, le 24 novembre 1897: 

, jusqu'aujourd'hui à Kustendil sont arrivés 7b Bulgares du 

village de Vinitza; ils racontent que la plus grande partie des notables 
bulgares de Vinitza et dts villages environants ont été battus et torturés 
au moyen de coins enfoncés sous les ongles, de pendaison par les 

pieds, etc quelques uns des prisonniers qu'on transférait à 

Kotchani ont été tués en route, Les attentats sont commis par les 
Arnautes, les Turcs indigènes et l'armée" (Archives du Ministère des 
Aff. Etr.) 



23 



lutionnaires, les bandes se répandirent dans les montagnes, 
et, en tirant vengeance des oppresseurs, défendirent la 
population paisible; une grande partie des chefs de l'Orga- 
nisation s'enfuirent, devinrent „ illégaux" et se consacrèrent 
à l'oeuvre d'organisation; les comités locaux furent dissous. 
Mais la population, animée d'un ardent patriotisme, envi- 
sageait avec plus de calme les temps critiques qu'elle 
traversait et considérait comme des héros tous ceux qui 
avaient soufferts pour „la Cause". L'affaire de Vinitza et 
des autres localités popularisa l'idée de l'indépendance qui 
plus tard pénétra dans tous les recoins de la Macédoine 
et fit battre de joie et d'espoir chaque cœur bulgare de 
ce pays infortuné. Toute la contrée fut bientôt saisie par 
la fièvre révolutionnaire et l'incendie embrasa, de nouveau 
la Turquie d'Europe. 

Le Sultan pour détruire les bandes se servit des 
„ Bachi-bozouks" mais cette fois-ci le mouvement n'était 
pas aussi peu préparé que l'avait été l'insurrection du 
Razlogue et ce n'étaient pas des Bachi-bozouks qui pou- 
vaient le réprimer. Ramassis de pillards, les' Bachi-bozouks 
commirent encore plus d'horreurs, la situation s'empira, 
le nombre des bandes s'accrut, les meurtres, les incendies 
se suivirent. 

Effrayés de ces nouveaux troubles dans l'Empire 
ottoman, peut-être émus par les massacres arméniens, les 
représentants des puissances européennes durent prendre 
des mesures, afin d'éviter un plus terrible massacre. Ils 
soumirent au Sultan certaines réformes (1897), plus 
tard lui-même en proposa d'autres qui furent approuvées 
et signées, et ainsi dans l'espace de six années jusqu'en 
1902 furent présentés et approuvés quatre projets de 
diverses réformes dont aucun n'était applicable. Encore 
plus, au mois de mai 1902, le gouvernement turc ordonna 
aux valis et aux kaïmakams de traiter les Bulgares comme 
mis hors la loi et de nommer des instituteurs serbes dans 
des villages et des villes entièrement bulgares; les églises 
et les écoles furent retirées, avec le concours de l'armée, 



— 24 — 

aux Bulgares, et données aux Serbes et aux Grecs. Les 
comités mêmes pour „ l'autonomie de la Macédoine et de 
l'Albanie" proposèrent au Sultan un programme de réformes; 
plus tard au mois de juillet 1902 le Congrès Macédonien 
en présenta un autre; mais ni à l'un ni à l'autre ne fut prêté 
la moindre attention. Le bruit autour des réformes se faisait 
dans un but hypocrite — Abdul Hamid distrayait l'Europe 
avec ses bonnes intentions, tandis qu'il s'efforçait d'autre 
part d'étouffer l'insurrection qu'il savait près d'éclater. En 
effet, encore en automne (octobre 1902) l'insurrection de 
Kresna éclata, soulevée principalement par le comité révo- 
lutionnaire de l'Organisation extérieure. La révolte fut 
bientôt réprimée par l'armée, les bandes se retirèrent en 
Bulgarie, mais tout le poids de la situation retomba de nou- 
veau sur l'innocente population Macédonienne et l'Organi- 
sation intérieure. x ) 

L'Exarque et le gouvernement * national f firent tous 
leurs efforts pour engager la Porte à suspendre les attentats 
et les persécutions contre la population bulgare; ils lui 
déclarèrent que l'ouverture d'écoles serbes dans des villes 
complètement bulgares, telles que Monastir, Uskub et Véless, 
et que la nomination de Firmilian comme métropolite serbe 
à Uskub étaient des provocations manifestes contre le peuple 
bulgare, etc; mais la Porte resta sourde à ces justes pro- 
testations parce qu'elle voulait suivre son plan. Le fait 
que cette insurrection était soulevée par des bandes venant 
de la Bulgarie, à la tête desquelles se trouvait un général 
bulgare (Tzontcheff) et cela après les solennités de Chipka, 
où les plus cordiaux discours au sujet des liens fraternels 
entre, la Russie et la Bulgarie avaint été prononcés, fit 
supposer au gouvernement qu'il se trouvait à la veille 
d'une guerre turco-bulgare; il procéda en conséquence au 
transfèrement d'encore plus d'armées de l'Asie et les con- 
centra en Macédoine. 



l ) Cette insurrection fut soulevée contre la volonté de l'Orga- 
nisation intérieure qui à ce moment n'était pas prête. 



25 



Au ■( début de l'année 1903, une armée d'environ 
100 — 120 mille hommes était concentrée en Macédoine; 
la situation de la population était des plus terribles, l ) au 
cours de 5 — 6 années cette contrée fut exposée à des 
pillages et des incendies continuels; la sécurité' n'était 
assurée ni au commerce ni au travail agricole; partout la 
misère régnait et en plus il fallait nourrir une armée de 
120,000 hommes qui vivait uniquement des ressources 
du pays. 

Etant les plus directement intéressées dans les affaires 
de la Péninsule et en même temps désirant introduire le 
calme en Macédoine, l'Autriche-Hongrie et la Russie élabo- 
rèrent de nouvelles réformes qu'elles soumirent à la Porte 
au mois de février 1903. Les réformes comportaient principa- 
lement la question des gardes champêtres, la nomination 
d'un inspecteur général de la Macédoine (Hilmi Pacha) pour 
une période indéterminée, l'amnistie de tous les accusés ou 
détenus pour des crimes politiques, l'organisation des 
budjets des vilayets, la perception des impots, etc. Par ces 
réformes l'Autriche et la Russie désiraient introduire des 
améliorations dans l'application des règlements existants; 
mais ces réformes ne donnaient aucunes garanties à la popu- 
lation, elles ne lui reconnaissaient aucun des droits politiques 
dont elle sentait depuis longtemps le besoin et pour lesquels 
elle implorait le Sultan et l'Europe. Ces réformes ne 
contentèrent pas les Macédoniens et ils les considérèrent 
comme une trahison de l'Europe à leur cause. L'Organi- 
sation intérieure envoya ses délégués aux cabinets européens, 
afin de demander leur intercession en faveur de réformes 
plus larges et de garanties pour la Macédoine; mais presque 
tous les cabinets se montrèrent peu bienveillants, probable- 
ment parce que la situation politique générale de l'Europe 

*A ce moment, l'Ambassadeur de France à Constantinople a rap : 
porté à son gouvernement : „ . . Selon les renseignements que j'ai receuil- 
lis et qui s accordent pleinement avec les renseignements des autres 
ambassadeurs le nombre des cruautés et des violences exercées par la 
gendarmerie et l'armée n'a jamais été aussi grand qu'aujord'hui" (Livre 
jaune— page 48). 



26 



n'était pas favorable. Au mois d'avril une bombe éclata 
dans la banque de Salonique, plus tard une autre dans un 
navire français sortant du port de Salonique — incidents 
suffisants pour jeter les soupçons sur les Bulgares et 
pour multiplier les persécutions et les arrestations. 

Et la Macédoine devint le pays des conflits sanglants, 
des attentats, des souffrances innombrables; luttes entre .l'armée 
turque et les Bachi-bozouks d'une part et de l'autre les 
révolutionnaires; entre révolutionnaires bulgares d'une part 
et de l'autre les bandes serbes et grecques; entre les patriar- 
chistes et les exarchistes; entre les révolutionnaires de 
l'Organisation intérieure et ceux de l'Organisation exté- 
rieure — luttes auquelles ne pouvaient être étrangères 
certaines grandes puissances qui ne désiraient pas voir la 
paix régner en Turquie, luttes qui avaient pour unique 
résultat la décimation des Bulgares, de leurs prêtres, de 
leurs instituteurs, de leurs notables; luttes qui transformèrent 
cette belle contrée bulgare en un véritable enfer. 

Quoique les grandes puissances eussent attiré l'attention 
de la Sublime Porte sur cet état de choses, cette dernière 
ne suspendit pas les violences et continua à concentrer 
des armées dans ses provinces d'Europe. La population 
était épuisée par les pillages de l'armée et les charges de 
son ravitaillement. L'Organisation intérieure risquait éga- 
lement , d'être détruite, ses membres succombant l'un après 
l'autre, ses armes étant confisquées; tous ses projets allaient 
échouer. Sa position devint critique. Alors elle résolut avec 
les moyens qui lui restaient de soulever une insurrection 
générale, fixant la date de la S-t Elie 20 juillet (1903). 
Cette fois encore l'insurrection fut étouffée: les révolution- 
naires, au nombre de 20 — 30 mille, se heurtèrent à une 
nombreuse armée régulière turque. Le résultat fut que 
l'Organisation intérieure était brisée, que la Macédoine 
donna quelques miliers de victimes, que près de 200 
villages furent dévastés, 12000 maisons brûlées, environ 
3000 femmes violées et près de 76000 personnes pri- 
vées d'abri. 



27 



A l'entrevue de Murzsteg (1903), émus peut-être 
par les cruautés des Turcs, ou parce qu'ils voulaient éviter 
une guerre entre la Bulgarie et la Turquie qui pouvait 
engendrer des complications indésirables, les gouvernements 
d'Autriche-Hongrie et de Russie décidèrent d'insister auprès 
du Sultan pour qu'il appliquât les réformes proposées, plus 
quelques compléments. Le Sultan accepta avec un remar- 
quable empressement la proposition qui lui était faite, 
nomma Inspecteur général des vilayets de Salonique, de 
Monastir et de Kossovo son fonctionnaire dévoué Hilmi 
Pacha, confia la gendarmerie à quelques officiers étrangers^ 
appliqua même d'autres réformes relatives à l'organisation 
de l'administration, de l'armée, de la justice, de l'instruction 
publique, des finances, etc. Mais tout cela n'était qu'apparent; der- 
rière cet empressement même se dissimulait la ruse asiatique 
et la duplicité d'Abdul Hamid. Les réformes en Macédoine, 
et Abdul Hamid, le plus ardent défenseur de la centrali- 
sation absolue, étaient des éléments incompatibles; il 
avait accepté les propositions des grandes puissances mais 
uniquement dans le but d'écarter une plus forte ingérence 
dans les affaires de la Turquie; et, dans son for intérieur,, 
il était convaincu que ces réformes aussi ne donneraient 
pas le résultat désiré. En effet, il ne se passa pas long- 
temps et les réformes de Murzsteg, appliquées soi-disant 
sous le contrôle sévère de la Russie et de l'Autriche,, 
devinrent lettre morte et les organes chargés des réformes 
ne restèrent plus que les spectateurs impuissants du régime 
d'Abdul Hamid 1 ). Les violences les pillages et les meurtres 

') Le ministre des Affaires Etrangères d'Angleterre, le marquis 
de Lansdowne, le '^0 décembre 1904 écrit „. . . . Dans les rapports des 
agents civils en Macédoine sont exposées les difficultés contre lesquelles 
ils doivent lutter dès le début et cela à cause de l'antagonisme des 
différentes races, de l'action des comités révolutionnaires et de la ten- 
dance des Turcs à s'opposer tacitement à toute innovation administra- 
tive .... Jamais les désordres dans la' Turquie d'Europe ne furent 
aussi grands, la gendarmerie aussi impuissante, l'administration aussi 
paralysée, la situation financière aussi pitoyable. Le gouvernement de 
Sôphia n'a jamais fait de telles dépenses pour son armement; la Turquie 
a 130000 hommes sous les armes dans ses provinces d'Europe; la popu- 
lation, ayant foi dans le concours de l'Europe et dans les promesses de 



— 28 ^ 

continuèrent; la population turque, pauvre, paresseuse, habi- 
tuée à vivre aux dépens des chrétiens, ne pouvait se 
résigner aux nouvelles restrictions et ne changeait pas ses 
anciennes mœurs. 

Après les exhortations des puissances, de même que 
les Macédoniens, l'opinion publique dans la Bulgarie indé- 
pendante acceuillit les réformes de Mtirzsteg avec un certain 
soulagement. Malheureusement, les désillusions suivirent 
bientôt et le mouvement révolutionnaire devait être repris. 
La population attendait beaucoup de l'intervention euro- 
péenne — là étaient toutes ses espérances ; mais quand 
l'Europe se montra impuissante, quand elle ne put introduire 
aucune amélioration dans la vie du pays, la population se 
sentit abandonnée de tous et tomba dans le désespoir. Au 
lieu que les injustices diminuassent sinon disparussent com- 
plètement, que les persécutions prissent fin, au contraire 
elles se multipliaient parce que le gouvernement prenait 
des mesures encore plus rigoureuses contre les Bulgares. 

L'ingérence manifeste de la Bulgarie dans les affaires 
de la Turquie, exerça son influence sur les rapports ulté- 
rieurs de ces deux Etats. Mécontente de ce que le 
gouvernement bulgare avait provoqué l'intervention des 
grandes puissances, la Turquie commença à éprouver une 
plus grande défiance envers la Bulgarie, s'entendit avec les 
Serbes et les Grecs, qui étaient également adversaires des 
innovations en Macédoine, donna pleine liberté d'action aux 
bandes serbes et grecques et même les protégea. Par suite 
les dévastations, les incendies de villages bulgares recom- 
mencèrent, la population bulgare fut emprisonnée ou exter- 
minée. Les prisons de la Turquie se remplissaient journelle- 
ment d'innocents, dont une partie succombait sous les coups, 
mourait de faim ou de maladie; les prêtres et les institu- 



réformes est resté tranquille jusqu'au printemps, mais déjà elle suscite des 
inquiétudes. L'Angleterre, qui s'est joint aux réformes de Murzsteg 
sous la condition, que si leur application ne donnait pas de bons résul- 
tats, le concours des grandes puissances serait requis pour les com- 
pléter '..'..* 



29 



teurs étaient massacrés, afin qu'églises et écoles fussent 
fermées; la police organisait elle-même les attentats, 
formait des bandes turques, créait des motifs à des arres- 
tations en masse, à de nouvelles violences. 1 ) Par là la 
Turquie cherchait à se venger de la Bulgarie et en même 
temps à démontrer à l'Europe qu'elle désirait introduire 
l'ordre et le calme dans le pays mais que le séditieux 
élément bulgare ne lui en donnait pas la possibilité. La 
haine de la Turquie contre l'élément bulgare, et par exten- 
sion contre la Bulgarie, ne devait pas seulement se traduire 
par des massacres, des attentats et des incendies; elle était 
décidée à étouffer, à écraser à jamais le bulgarisme et 
dans cet but elle retira aux Bulgares tous les droits qui 
leur avaient été concédés durant les dernières années de 
leur esclavage. Par exemple: 

1) Le droit des vicaires généraux bulgares de siéger 
dans les conseils administratifs — droit garanti par l'article 77 
de la Loi des vilayets de 1867, fut suspendu. 

2) Le droit des métropolites bulgares de siéger dans 
ces mêmes conseils administratifs, quand ils se trouvaieni 
en tournée dans les villes où ils avaient lieu, droit garantt 
par la même loi fut également suspendu. 

3) Les mouavins (fonctionnaires adjoints) de quelques 
valis, les inspecteurs judiciaires et d'autres hauts fonctionnaires 
bulgares furent relevés de leurs fonctions. 

4) La direction des chemins de fer d'Orient fut amenée 
à révoquer les fonctionnaires et les ouvriers de nationalité 
bulgare. 

5) Défense fut faite à tous les Bulgares des vilayets 
d'aller faire le commerce et de gagner leur vie à Constan- 



*) Au moment ou les réformes de Mùrzsteg s'appliquaient furent 
dévastés les villages de Zagoritchani, Zélénitché (région de Costour), 
Messimer etc. et leur population massacrée ; des meurtres furent 
commis dans les villages de Nevoliané et Echlari; des bombes furent 
jetées dans la ville de Voden, dans le Zechtinlique, dans le dépôt de 
Spiro Souroudjieff, dans Bochniak-Han, Saviac etc; les bandes, du capi- 
taine grec Georguaki, Dafatasse, de Baldja, et d'autres encore, — grecques, 
serbes, turques et gréco-turques, sévissaient (A. Shopoff, Comment la 
guerre balkanique nous fut imposée, — page 5). 



M) 



tinople, Andrinople, Smyrne etc. Le nombre de ces Bulgares 
avait été de quelques dizaines de mille. 

6) L'iradé du sultan de 1893 qui accordait aux Bul^ 
gares le droit de procéder à la construction d'églises et 
d'écoles, six mois après la remise de la pétition y relative, 
fut suspendu. 

7. Le droit accordé à l'Exarque de nommer des vicaires 
généraux en place des métropolites décédés et d'en nommer 
de nouveaux aux sièges vacants — droit prévu par le fernian 
du Sultan de 1879, fut suspendu. 

8. Le droit accordé aux habitants des villages patriar- 
chistes de prier et de s'instruire dans leur langue leur fut retire. 

9. La rédaction de journaux et de revues périodiques 
•de n'importe quelle espèce fut interdite dans les vilayets 
(v. Chopoff A., Comment la guerre balkanique nous fut im L 
posée, page 6). 

De cette manière le -gouvernement turque dirigeait 
ostensiblement ses flèches contre la Bulgarie. Les rapports se 
tendirent; de part et d'autre, on se sentait entraîné vers de 
graves complications. Aux tentatives de conciliation du gou* 
vernement bulgare au sujet de quelques questions la Sublime 
Porte répondait avec arrogance, et mêmes quelques fonction- 
naires turcs déclaraient ouvertement: „Une bonne leçon 
doit être donnée à la Bulgarie, comme cela a eu lieu pour 
la Grèce en 1897, — pour clarifier l'eau il faut d'abord 
la troubler". 

L'Angletere, après qu'elle eût perdu sa position pri- 
vilégiée en Turquie et après que l'empereur d'Allemagne 
se fut déclaré l'ami du Sultan au moment précis où 
toute l'Europe était révoltée du massacre arménien, dirigea 
sa politique contre la Turquie. Ce revirement de la poli- 
tique anglaise était favorable au peuple bulgare qui, comme 
nous l'avons dit plus haut, était le plus intéressé au sort 
de la Turquie; il considéra l'Angleterre comme sa pro- 
tectrice contre les violences de la Turquie sa diplomatie 
comme une garantie d'existence en face des aspirations 
de la Russie et de l'Autriche-Hongrie. Profitant de l'état 



31 - 



d'âme de la population macédonienne, l'Angleterre, au moyen 
de son „ Comité balkanique" siégeant à Londres, prit plus 
intimement contact avec elle et commença à mener une 
politique plus active dans les Balkans. La première action 
par laquelle l'Angleterre pouvait nuire à la Turquie et 
aider aux opprimés était d'insister auprès de l'Autriche- 
Hongrie et de la Russie, en tant que les plus intéressées, 
pour qu'elles élaborassent et appliquassent quelques réformes 
en Macédoine. 

L'attention du gouvernement russe était absorbée 
à cette époque par les événements d'Extrême-Orient; 
mais la Russie ne voulait pas que la question balkanique 
fut résolue sans elle, aussi conclut-elle une entente avec 
Y Autriche-Hongrie en 1897 qui visait à maintenir le statu- 
quo dans la Péninsule, et conseillit aux Etats balkaniques 
le calme. A partir de cette année-là, la solution de la 
crise balkanique fut remise d'année en année, la Russie, 
l'un des Etats les plus intéressés, étant engagée ailleurs. 
Mais les oppressés ne pouvaient attendre plus longtemps; 
leur situation ëtait telle, qu'ils devaient au plus tôt la 
modifier. Ils cherchèrent un appui ailleurs — dans l'Angleterre. 
Par son intercession en faveur d'une amélioration de la 
condition des Macédoniens, l'Angleterre gagna le plus 
grand prestige dans la Péninsule: on s'adressait principa- 
lement à elle pour obtenir quelque concours, tandis que la 
Russie et l'Autriche-Hongrie étaient considérées comme des 
puissances qui se contentent de sympathiser. C'est sur l'insis* 
tance de l'Angleterre que les réformes de Miïrzsteg furent 
élaborées par l'Autriche et la Russie, et c'est elle qui 
s'intéressa le plus à leur application. En 1904 et 1905, 
pendant la guerre russo-japonaise, les affaires des Balkans 
restèrent aux soins du „ Concert européen", où continua 
à percer la rivalité entre l'Angleterre et l'Allemagne. 

Par son adhération au programme de réformes de Murz- 
steg, la Turquie avait reconnu le droit de contrôle aux 
Etats européens; mais, ce contrôle portant atteinte à la 
souverainité du Sultan, les représentants des grandes 



— 32 — 

puissances ne pouvaient rien entreprendre de plus pour 
forcer le gouvernement turc à appliquer ces réformes, 
contre son gré, sans risquer de soulever de nouvelles 
complications; leur rôle se résuma donc en contrôles et 
conseils, et bientôt ils ne furent plus que spectateurs et 
témoins de l'arbitraire de l'administration turque. 

Devant l'insuccès de ces réformes et la prévision de 
nouvelles cruautés et de nouveaux troubles, l'Angleterre 
proposa enfin qu'à la tête du gouvernement de la Macé- 
doine fut placé un gouverneur général chrétien ou musulman 
qui ne dépendit pas de l'Ildez et dont' les conseillers ne 
fussent pas rien que ,des contrôleurs, mais au contraire 
de vrais administrateurs avec un pouvoir exécutif. La 
diplomatie russe, cependant, n'approuvait pas les mesures 
proposées par l'Angleterre, car leur mise en exécution signifiait 
l'autonomie de la Macédoine, et une telle solution n'était 
pas conforme à sa politique balkanique, surtout après l'avéne- 
ment des Karagueorguévitch au trône de Serbie. Ces considéra- 
tions, peut-être, amenèrent la Russie à exiger quelques amen- 
dements à la proposition de l'Angleterre, fyui consistaient 
principalement en ce que le gouverneur de la Macédoine 
et ses conseillers dussent être placés dans une certaine 
dépendance envers le Sultan. Ces modifications furent 
acceptées par l'Angleterre à Reval (mai 1918) où les 
deux souverains (russe et anglais) tombèrent entièrement 
d'accord au sujet des nouvelles réformes qui devaient être 
appliquées en Macédoine. Plus tard à cet accord s'unit 
l'Autriche qui au début, guidée par sa politique d'alliée à 
l'Allemagne, gardait la réserve. 

La Turquie se trouva de nouveau, en face d'une 
très sérieuse ingérence de l'Europe, les grandes puis- 
sances signataires du Traité de Berlin (à l'exception de 
l'Allemangne) adhérants à la proposition de Reval qui 
ébranlait la souveraineté du Sultan et sapait son autorité. 
En Angleterre on déclarait ouvertement qu'il s'agissait déjà 
de la liquidation de la Turquie, de la fin de la domination 
turque sur la péninsule balkanique, et même Noël Bukstone, 



— 33 — 

membre en vue du „ Comité balkanique" de Londres dans 
son ouvrage «Europe and the Turks" (1907) démontrait 
que l'occupation de la Turquie par les grandes puissances 
ou encore son partage entre les Etats balkaniques serait 
préférable à la prolongation d'une pareille situation qui 
pourrait amener le partage de la Turquie entre la Russie et 
l'Autriche (P. Milukoff, La Crise Balkanique, 1910, page 12). 



Le coup d'Etat des Jeunes-Turcs et leur action. 

Par suite de la politique désastreuse d'Abdul Hamid 
le sentiment national turque traversait une* crise. Les 
Turcs plus avancés, appelés Jeunes-Turcs, dont l'amour- 
propre national souffrait de l'humiliation qui leur était 
infligée depuis plusieures années, s'étaient convaincus que 
la cause de l'intenable situation intérieure et extérieure de 
la Turquie était le régime introduit par Abdul Hamid et 
ses créatures. Incités par un ardent patriotisme, il avaient 
décidé de provoquer un coup d'Etat en Turquie, au besoin 
même de destituer le Sultan, en tout cas de mettre un 
terme une fois pour toutes aux scandaleux abus de pou- 
voir; ils comprenaient que pour conserver à la Turquie son 
prestige et même son existence en tant qu'Etat indépen- 
dant il était nécessaire de procéder à un renouvellement 
radical de tout le système gouvernemental. Dans un des 
conseils secrets du congrès des Jeunes-Turcs à Paris (dé- 
cembre 1907) il fut décidé que l'action serait engagée à 
1 automne prochaine (septembre 1908) et jusqu'alors que 
la plus active agitation serait menée parmi la population 
de la Turquie. 

De sorte que l'entrevue de Reval surprit les adver- 
saires du régime d'Abdul Hamid avec un programme 
arrêté et la nation à la veille d'un bouleversement 
intérieur; la nouvelle de l'accord réalisé à Reval et la 
découverte du complot à Salonique hâta le soulèvement. 
Dès le 10 juillet, l'état major des révolutionnaires Jeunes- 

3 



34 



Turcs de Monastir envoya un télégramme au Sultan, rédigé 
en forme d'ultimatum, qui demandait l'état constitutionnel 
pour tout l'Empire (la constitution de Mithat Pacha 1876). 
Après de grandes hésitations Abdul Hamid donna une 
réponse concluante et promit la constitution voulue. Et 
ainsi le 1 1 juillet, à l'improviste, la Macédoine fut pourvue 
d'une constitution, événement qui au milieu de l'enfer 
existant déchaîna un enthousisme indescriptible et suscita 
une joie générale. On eût dit que quelque baguette magique 
avait écarté l'antagonisme, la haine entre les anciens adver- 
saires; Turcs et Bulgares, comitadjis et gendarmes, musul- 
mans et chrétiens, Bulgares et Grecs se félicitaient mutu- 
ellement, se donnaient l'accolade. Toutes les bandes qui 
jusqu'alors peuplaient les forêts, les grottes descendaient 
dans leurs villes et leurs villages; des acceuils solennels 
étaient organisés en leur honneur et souvent les autorités 
officielles y prenaient part; par des embrassements, des acco- 
lades on mettait fin aux anciennes haines — Turcs et Bul- 
gares désiraient vivre dorénavant pacifiquement, fraternelle- 
ment et jouir de leur liberté. Le prestige des Jeunes-Turcs 
en Macédoine surtout des héros Niasi et Enver était 
immense; la suspension des luttes et l'évanouissement des 
dissensions entre les nationalités accrurent la confiance de 
la population dans leur politique intérieure et ils gagnèrent 
en peu de temps tant de partisans qu'ils se sentirent entiè- 
rement maîtres de la situation. 

Mais ce succès ne pouvait tranquilliser pleinement le 
parti des Jeunes-Turcs; il savait que la question Macédo- 
nienne était complexe, que les Etats balkaniques y étaient 
intéressés, de même que les puissances européennes. Il devait 
donc régler, le plus tôt possible, ses rapports avec les 
autres Etats et cela de manière à conserver une pleine 
liberté d'action, afin de pouvoir s'adonner à des réformes 
intérieures. Voilà pourquoi, peu de temps après le coup 
d'Etat, il remis un mémorandum aux grandes puissances, 
où il demandait la suspension de leur action réformatrice 
en Macédoine, déclarant que dans le cas contraire les 



35 



Jeunes-Turcs perdraient patience et qu'ils préféreraient une 
mort honnorable à une existence misérable et humiliante. 
Au sujet de la Macédoine les Jeunes-Turcs déclaraient : 
„ En Macédoine, comme dans les autres provinces de l'Empire 
ottoman, tous les habitants sans distinction de nationalité 
ou de religion sont frères en face des intérêts supérieurs 
de la patrie commune. En Macédoine il n'y a ni musulmans 
ni chrétiens, là sont seulement des „ ottomans", qui ont 
des intérêts communs, des aspirations communes, des amis 
et des ennemis communs . . . ; il n'y a pas de Macédoine, 
de même qu'il n'y a pas de Macédoniens . . .; la Macé- 
doine, comme nation distincte, a existé avant deux mille 
années; maintenant existent trois vilayets qui sont partie 
intégrante de l'Empire ottoman et partagent le sort heureux 
ou malheureux des 27 vilayets restants; ils vivront tant 
que vivra l'Empire et à la dernière extrémité périront avec 
lui . . . Ce qu'on appelle „la question Macédonienne" n'est 
qu'un fragment de la grande question ottomane; de spéciales 
infortunes macédoniennes n'existent pas". „ La cause et la 
source de tous les maux dont souffre non seulement la 
Macédoine mais encore toutes les autres provinces de 
l'Empire ottoman est le despotisme du régime existant. 
La différence de religion et de nationalité ne rend pas le 
joug moins pesant; ni en Macédoine, ni dans les autres 
vilayets n'existe une répartition en oppressés et privilégiés; 
le Macédonien endure les malheurs qu'endure son frère de 
l'Anadol, de l'Arabie, de la Tripolitain. Turcs, Albanais, 
Arabes, Tcherkess, Kurdes, Valaques, Juifs, Serbes, Grecs, 
Arméniens, Bulgares — tous ceux que nous sommes en 
droit de nommer „les Ottomans" supportent le même sort". 
„Qui donc a crée la spécifique question de Macédoine?" 
demandent les Jeunes-Turcs. Selon la sensible Europe elle 
a été crée par le «fanatisme turc". L'ainsi nommé «fana- 
tisme turc" est une pure invention, dit plus loin le mémo- 
randum. „ Les musulmans ont assez de raison pour comprendre 
qu'en épuisant leurs forces dans des luttes intestines avec 
les chrétiens — frères par les communes souffrances, enfants 



36 



d'une unique et même patrie — ils perdront tout, et que 
seul l'alliance intime et sincère avec les populations qui 
parlent des langues différentes et appartiennent à d'autres 
confessions religieuses peut garantir le raffermissement et 
la prospérité de la patrie. Les musulmans ont vécu en Macé- 
doine avant même la prise de Constantinople et ont par 
conséquent sur la Macédoine „ d'anciens droits historiques". 
En Macédoine vivent 55% de musulmans c. à. d. la majorité, 
alors qu'il n'y a là que 23°/ de Bulgares. Qui donc a fait 
du sort de la minorité de la population macédonienne une 
question spéciale? Et le mémorandum répond directement 
et résolument aux prétentions de la Bulgarie, de la Grèce 
et de la Serbie: „Si l'Europe veut vraiment mettre fin à 
leurs exigeances, qu'elle leur envoie ses agents civils, ses 
contrôleurs financiers, ses officiers de gendarmerie, etc. 
Leur place est bien plus à Sophia, Athènes et Belgrade 
qu'à Salonique et dans les autres villes turques". 

„Mais une autre raison encore pousse l'Europe à em- 
brouiller les cartes avec ses prétendues réformes. Entre les 
Etats européens il y en a qui ne désirent nullement le calme 
et l'ordre en Macédoine. La Russie d'abord qui, panslaviste 
par excellence, croit qu'un devoir historique lui incombe, 
celui de dominer l'Orient, de conquérir Constantinople, de 
transformer la péninsule balkanique en province slave c. à d. 
russe. Depuis Pierre le Grand jusqu'à nos jours toutes les 
guerres, tous les coups d'Etat qui ont bouleversés l'Orient 
ont été provoqués par des intrigues et des instigations pro- 
venant de St.-Petersbourg. Quand dans les villes et les 
villages de la péninsule balkanique apparait quelque sujet 
qui se signe à chaque carrefour et porte sur lui des icônes — 
on peut être sûr que c'est un agent russe et prévoir l'orage. 
Tous les malheurs que nous avons subi, au cours des 
siècles, sont dûs presque exclusivement à la Russie". 

Ayant foi dans la sincérité et dans le ferme désir des 
Jeunes-Turcs du groupe „ Union et Progrès " de réformer 
leur pays selon les vues les plus modernes et les plus 
libérales, les puissances européennes acceuillirent avec sym- 



37 



pathie le coup d'Etat, et même la Russie qui inspirait de la 
méfiance aux Jeunes-Turcs leur abandonna la question Macé- 
donienne comme une affaire de famille. Ceci était plus que 
suffisant et, on peut dire, un grand succès politique pour 
les Jeunes-Turcs; ayant la garantie de l'Europe, ils se senti- 
rent solidement établis et entrèrent en action. 

Et pourtant, quoique le ciel se fut éclairci en Tur- 
quie, une certaine oppression se faisait sentir et inquiétait 
les nouveaux dirigeants — elle provenait de l'incertitude 
sur la conduite future des Etats balkaniques et en particulier 
de la Bulgarie. Ils savaient que le texte du mémorandum 
blesserait profondément l'amour-propre de la Bulgarie et 
l'exposerait a une dure épreuve; l'exposé général de ce 
premier document diplomatique des Jeunes-Turcs semblerait 
logique aux désintéressés, et même éveillerait leur sympathie; 
mais à ceux qui étaient rivés par les liens du sang et leurs 
plus forts sentiments à la Macédoine ces phrases ne pou- 
vaient résonner que comme de perfides provocations. La 
question Macédonienne était-elle si facile à résoudre? Un 
mémorandum pouvait-il effacer ce que les siècles avaient 
cimentés? Qu'importait à la conscience nationale avant 
combien de siècles la Macédoine avait été un État distinct ! 
Elle suivait la voie naturelle de son évolution et le Macé- 
donien revendiquait sa liberté; il avait souffert, lutté et fait 
tant de précieux sacrifices pour elle, il exigeait des droits 
afin d'obtenir des devoirs, il voulait prier Dieu, s'instruire, 
chanter et gémir en sa langue, il ne voulait pas être haï et 
persécuté en tant que Bulgare. La cause de tant de larmes et 
de sang répandus pouvait-il l'oublter? Qui donc pourrait lui 
faire croire que le passé n'était qu'un mirage un affreux cauc- 
hemar ? Le sang bulgare pouvait-il se transformer si facilement 
en sang ottoman? Et enfin, la Bulgarie indépendante qui ne 
détachait pas sa pensée de la Macédoine, pouvaitelle de- 
meurer spectatrice impassible de cette fusion inouïe? Bien 
profonde vraiments a dû être l'erreur des Jeunes-Turcs ! 

La position de la Bulgarie était des plus pénibles, 
mais sa sagesse, les sympathies générales de l'Europe pour 



— 38 — 

le nouveau régime de la Turquie et le prestige des Jeunes- 
Turcs en Macédoine l'ob'igèrent à se résigner. „Peut être 
que les Turcs s'amendront enfin, que l'ordre et le calme 
régneront dans leur pays, disaient les naïfs en Bulgarie. 
Il suffit que la liberté soit octroyée aux Macédoniens; ils 
resteront Bulgares et la Macédoine une contrée bulgare; il 
vaut mieux qu'elle demeure ainsi, toute sous la domination 
turque, que morcelée et des tronçons donnés aux Serbes 
et aux Grecs". De sorte que les craintes au sujet de la 
Bulgarie se calmèrent. Le désir de bons rapports de voisi- 
nage était si grand en Bulgarie, que peu de temps après 
le coup d'Etat (houriet) des trains de plaisir furent mis 
en circulation entre Sophia, Salonique et Constantinople ; 
les Bulgares exprimaient ouvertement leurs sympathies aux 
Jeunes-Turcs. 

Tous les chefs de bandes bulgares rentrèrent de la 
Bulgarie ou descendirent des montagnes et quelques uns 
même se mirent à la disposition du comité Jeunes-Turcs, 
et des personnes en vue, de tous les partis politiques, 
formaient en Bulgarie un comité qui travaillait activement 
à réaliser la concorde et le rapprochement. 

Avant tout, il incombait aux Jeunes-Turcs de guérir 
le membre le plus malade de l'Empire la Macédoine 

et de l'organiser. Afin de mettre fin aux luttes, ils para- 
dèrent partout avec les belles paroles: «Liberté, égalité, 
fraternité"; laissèrent la population se réjouir; n'inquiétèrent 
pas les comitadjis qui circulaient librement avec leurs armes 
dans les rues et les cafés, racontant leurs exploits sous 
l'ancien régime. Trois semaines durant, à Salonique, Uskub 
et Monastir des scènes triomphales se déroulaient à l'occasion 
du retour de abndes de toutes sortes de nationalités. 

Après les ovations les Grecs se hâtaient de s'embar- 
quer sur quelque navire qui les déposait en Grèce ou en 
Crète; il était évident, qu'ils étaient des nouveaux venus 
en Macédoine, des comi tadjis formés pourl'agitation, dont 
la mission était terminée du moment que les épiscopes 
grecs manifestaient leurs sentiments fraternels envers les 



39 



Bulgares; la constitution étant décrétée, leur mandat 
prenait fin et ils se hâtaient vers leurs foyers. Les 
bandes serbes faisaient de même. Le résultat de l'apai- 
sement survenu fut que l'agitation des Serbes et des 
Grecs cessa et que leur propagande nationale s'affaiblit 
pendant un certain temps. Toute autre était la question 
pour les bandes bulgares et albanaises qui rentraient dans 
leurs villages et leurs foyers en emportant les armes. Les 
Bulgares remettaient les armes à „ l'Organisation", et cette 
Organisation continuait à subsister et même se fortifiait sous 
le nouveau régime, en adoptant la forme de clubs consti- 
tutionnels. Les Albanais n'avaient pas d'aspirations natio- 
nales nettement définies, parce qu'entre eux existaient des 
haines de race, auss iles Jeunes-Turcs les ignorirent-ils pro- 
visoirement. „ L'Organisation intérieure" bulgare restait la 
plus forte, ce qui amena les Jeunes-Turcs à entrer en 
pourparlers avec elle, et avec elle seulement ils cherchèrent 
à réaliser un accord préalable sur la base, bien entendu, 
du „ Mémorandum " . 

Les parlementeurs se heurtèrent bientôt à de grandes 
divergences d'opinions au sujet des nationalités. Les Jeunes- 
Turcs se rendirent compte que l'abîme entre eux et les 
Bulgares était bien profond, les représentants de l'Orga- 
nisation émettant des prétentions tout à fait opposées à 
l'esprit du Mémorandum, où précisément étaient tracées 
les lignes principales du futur programme politique. Par 
exemple, conséquente dans sa lutte, l'Organisation inté- 
rieure voulait la plus rigoureuse délimitation de la Macé- 
doine en contrées ethnographiques, où serait introduit un 
self-gouvernement local et que ce gouvernement réunisse 
en soi toutes les fonctions, sauf celles de la marine, de 
l'armée, de la cour et des affaires étrangères; elle voulait 
le détrônement du sultan Abdul Hamid, qu'il fut procédé 
de suite aux élections des conseils administratifs et muni- 
cipaux en vertu de la loi de 1868, que l'élément indigène 
fut représenté dans les institutions locales et enfin que 
fut formé une «Défense nationale" en armant des cadres 



40 



nationaux. Ces propositions démontrent que tandis que les 
Jeunes-Turcs désiraient une absolue centralisation, les Bul- 
gares désiraient, au contraire, la décentralisation; les uns 
voulaient dénationaliser, les autres voulaient l'opposé 
l'autonomie ^es différentes nationalités. Ces contradictions* 
et d'autres furent l'origine de nouveaux tiraillements entre 
Bulgares et Turcs qui s'aggravèrent à mesure que le parti 
Jeunes-Turcs devenait plus fort. 

Il ne se passa pas longtemps et les Jeunes-Turcs 
furent acculés à la décevante réalité; les difficultés qu'ils 
rencontrèrent dans leur gouvernement anéanti leur idéalisme 
et éveilla chez eux le sentiment primitif, inné, le sentiment 
turc, la conscience turque. La classe cultivée et le bas 
peuple musulman avaient* été élevés dans l'idée panisla- 
miste; ils étaient reliés par le principe de l'unité reli- 
gieuse et par lui accoutumés au régime de la centrali- 
sation. Dans l'essai de faire de leur Etat un tout compact, 
les Jeunes-Turcs crurent que l'unification gouvernementale 
ne doit pas reposer sur le principe des religions qui 
précisément provoque les dissensions, mais au contraire 
sur le principe d'Etat; en conséquence, ils donnèrent le 
nom „ d'Ottomans" à tous leurs sujets. Là, justement, fut 
l'erreur des Jeunes-Turcs qui pensèrent que par une nouvelle 
dénomination des habitants de l'Empire et par des lieux 
communs ils pourraient influencer la masse aux multiples 
nationalités et changer foncièrement la situation. 

Suivant leur programme politique, les Jeunes-Turcs 
voulaient imposer leur langue à toutes les autres nationa- 
lités, et, de ce fait, ils restaient d'abord turcs et ensuite 
ottomans. Leur conscience nationale les poussait non seule- 
ment à se sauvegarder en tant que peuple distinct, mais 
encore à conserver leur position privilégiée dans l'Etat. 
La masse musulmane n'arrivait pas '" à comprendre cette 
chose inconnue jusqu'alors „i'ottomanisme 4< ; c'était un vernis 
qu'on voulait lui imposer et qui n'adhérait pas. Habituée 
à la suprématie sur le pays, elle savait, que selon le 
Coran, toutes les autres populations sont les subordonnées. 



— 41 



les raïas. Afin de conserver son rang de nation dominante y 
elle organisa un immense meeting à Constantinople, où il 
fut déclaré que le Chériat devait rester dans le présent et 
dans l'avenir la base du gouvernement turc. Mis au pied 
du mur, les Jeunes-Turcs se hâtèrent de déclarer, par la 
voix de Djavid Bey (ministre des Finances), au mois de 
mars, 1909, que la Turquie était un Etat de l'Islam; ils 
reconnaissaient donc, d'accord avec la masse musulmane r 
que les exigeances religieuses, selon le Coran, restaient les 
lois fondamentales de l'Empire. Cet incident vint souligner 
que les efforts des Jeunes-Turcs d'ottomaniser le pays avaient 
été vains; qu'en consentant à accorder la prépondérance 
à l'Islam, ils avaient violé, les premiers, le principe fonda- 
mental de l'égalité et par là rétabli l'ancienne situation et 
enfin cet incident avait prouvé que l'ottomanisation était 
impossible tant qu'existaient des populations bien définies 
et animées d'une forte conscience nationale — comme les 
Bulgares de la Macédoine et du vilayet d Andrinople. 

.Après ces déclarations, il était difficile de parler d'éga- 
lité et de fraternité; eux-mêmes imbus d'un nationalisme 
extrême et dès lors soutenus par la masse ottomane, les 
Jeunes-Turcs devinrent plus audacieux et commencèrent à 
s'écarter résolument de la légalité constitutionnelle. Ayant 
la majorité au Parlement, ils créèrent des lois appropriées 
à leurs buts et qui leur garantissaient le pouvoir. 

Simultanément avec la promulgation de différentes 
lois les Jeunes-Turcs prirent des mesures de raffermissement 
de la situation intérieure et extérieure du pays. Quelques 
officiers, élevés dans l'esprit germanique d'impérialisme et 
ayant de l'influence dans le comité „ Union et Progrès u 
jugeaient que tous les obstacles intérieurs et extérieurs 
pouvaient facilement s'écarter, pourvu que le pouvoir gou- 
vernemental fut puissant, ils proposèrent que l'armée terri- 
toriale et navale fut, avant tout, renforcée, et ensuite que 
le programme arrêté fut imposé aux populations sujettes. 
Sans doute ce conseil fut jugé logique, car il fut accepté 
et i mis en exécution; mais il était donné par des personnes 



42 



que seule la force brutale exaltait et qui méconnaissaient 
les profondes vérités historiques qui guident infailliblement 
les peuples dans leur évolution. Par ces actions, les réfor- 
mateurs de la Turquie préparaient le terrain à de nouvelles 
luttes, se laissant eux-même aveugler par l'idée que seule 
une politique turque de militarisme et d'implacabilité pour- 
rait les mener à bon port. Suivants une telle politique, ils 
savaient que les conflits reprendraient et provoqueraient 
une intervention étrangère; aussi pour la paralyser à l'avance 
ils entrèrent dans l'alliance de l'Allemagne et de l'Autriche. 
Afin de se délivrer de „ l'Organisation intérieure" qui, 
ayant prêté son concours au moment du coup d'Etat, avait 
certains droits à s'intéresser à l'action des Jeunes-Turcs et 
à se prononcer à son sujet, et qui, d'autre part, était 
maîtresse de la situation en Macédoine, le gouvernement 
créa des lois spéciales qui préparaient de nouveau une 
persécution systématique des Bulgares. Par exemple ils 
décrétèrent la „Loi sur les Associations" qui prohibait les 
partis politico-nationaux et garantissait ainsi le pouvoir 
contre une puissante et légale opposition et la „Loi contre 
les bandes" qui poursuivait l'opposition illégale au gou- 
vernement. Ils créèrent l'état de „ Situation exceptionelle " 
pour pouvoir appliquer la „ Loi sur l'état de guerre " 
et ainsi chaque adversaire politique pouvait être traduit 
devant la cour martialle, etc. De pareilles lois et surtout 
appliquées par l'administration léguée par le régime 
d'Abdul Hamid, cela signifiait: donner plein pouvoir à des 
fonctionnaires corrompus qui violenteraient les adversaires 
du principe dominant, mais cette fois sur une „base lé- 
gale". Et en effet, indépendamment des exécutions des 
tribunaux militaires, dès l'été 1909 commencèrent les meurtres 
politiques, qui complétaient la politique de conspiration des 
Jeunes-Turcs. Ces „ incidents désagréables" (les meurtres) 
qui devinrent fréquents et se transformèrent en système, 
démontrèrent aux Bulgares de Macédoine qui avaient une 
foi profonde dans le constitutionnalisme des Jeunes-Turcs, 
que l'ancien régime n'était nullement changé, sauf qu'actu- 



43 



ellement tout ce qui s'exécutait portait l'étiquette „la loi", 
et était placé sous la protection du Parlement, et qu'à la 
place d'un seul despote absolu régnait le despotisme d'une 
oligarchie. 

Dans le désir de s'imposer et d'affaibler l'élément 
bulgare, les Jeunes-Turcs recourirent à des violences qui 
portaient plus parce qu'elles étaient maintenant érigées 
en système. Afin de rendre moins dense le compact 
élément bulgare, ils inventèrent le „mouhadjirs" c. a. d. 
l'émigration des Turcs de la Bosnie et de la Bulgarie en 
Macédoine et dans le vilayet d'Andrinople; ils facilitèrent 
l'émigration vers l'Amérique et firent émigrer des villages 
entiers, en guise de punition etc. C'était la plus dangereuse 
des mesures politiques turques, car par elle les Jeunes- 
Turcs cherchaient à rendre la Macédoine turque et soule- 
vaient ainsi le mécontentement de la population agricole. 
Partout c'étaient les Bulgares qui formaient les masses 
agricoles; ils cultivaient les biens des riches propriétaires 
turcs et même dans les derniers temps ils avaient com- 
mencé à acheter des terres, à organiser des „ tchifliks " et 
cela avec l'argent péniblement gagné en Amérique. Mais 
l'avènement du nouveau régime mettait fin à cet heureux 
phénomène dans la vie agraire de la Turquie; défense fut 
faite aux Bulgares d'acheter des terres, les Turcs commen- 
cèrent à les chasser de leurs tchifliks et le gouvernement 
à acheter les terres des Bulgares, souvent à des prix 
infimes, afin d'y installer les „ mouhadjirs " . 

Afin de mettre l'élément bulgare dans l'impossibilité 
de se défendre et de détruire les bandes ils procédèrent 
au désarmement. Ceci n'était pas facile; prendre au Macé- 
donien ses armes — son seul soutien, son seul espoir, 
cela signifiait l'abandonner à la merci du sort, alors que 
depuis des années il ne vivait que sous l'impression des 
violences, des meurtres commis, près de son village, près 
de son champs, près de sa maison. Aussi les Bulgares don- 
naient difficilement leurs armes et par suite les autorités 
exerçaient des violences et des cruautés. Afin d'étouffer 



— 44 — 

les sentiments et la conscience nationale bulgares, ils appli- 
quèrent la recette d'Abdul-Hamid — ils persécutèrent systé- 
matiquement les prêtres, les instituteurs et les notables 
bulgares, les enprisonnant ou les envoyant en exil, en 
Afrique ou en Asie, et firent, en général, tout pour éloigner 
de la Macédoine les éléments propagateurs ou défenseurs 
de la culture et de l'esprit nationals. Les nouvelles effusions 
de sang et les violences désillusionnèrent complètement les 
Macédoniens sur les réformateurs — auparavent ils lutta- 
ient pour leurs droits politiques et religieux, maintenant ils 
devaient défendre leur nationalité; les incendies dûs au 
hasard(!) d'écoles et d'églises uniquement bulgares, la dis- 
parition sans laisser aucune trace des partisans de l'Or- 
ganisation, des anciens comitadjis et des chefs de ces héros 
bulgares avec lesquels les autorités et les officiers s'étaient 
fait photographier deux ans plus tôt au son des clarinettes 
et des tambours, démontraient manifestement la traîtrise 
envers les Bulgares et la campagne organisée contre eux. 
La condition des malheureux Bulgares était cette fois 
beaucoup plus mauvaise que sous l'ancien régime. Aupara- 
vent ils comptaient sur l'appui des grandes puissances et 
de «l'Organisation intérieure" — maintenant les grandes 
puissances rivalisaient d'amabilités envers la jeune Turquie, 
et l'Organisation était affaiblie, presque dissoute; auparavent 
l'Organisation disposait d'un assez grand nombre d'armes 
et l'armée turque ne pouvait inspirer de craintes — main- 
tenant, après le désarmement, des fusils ne se trouvaient 
que ça et là, l'armée turque était réorganisée, et le comité 
„ Union et Progrès " avait armé la population turque, organisé 
des bandes terroristes qui inpunément commettaient toutes 
sortes de violences. De cette manière les Jeunes-Turcs 
avaient mis en action tous les procédés modernes et anciens 
afin de faire aboutir leur politique de „ nationalisme d'Etat"; 
à leur fins servaient la loi sur la colonisation, l'œuvre des 
écoles, l'émigration par contrainte de la classe instruite, 
l'appui manifeste prêté aux propagandes antibulgares, le 
terrorisme, la loi sur les bandes, les tribunaux militaires, 



— 45 — 

la persécution contre les Bulgares cultivés ou riches, sous 
prétexte qu'ils organisaient de nouveaux comités révolu- 
tionnaires ou en étaient membres, etc. 

Les Jeunes-Turcs et le gouvernement étaient contents 
du résultat obtenu, quoique au moyen de sévices et 
de meurtres; les Macédoniens indécis, gardaient un calme 
apparent. Mais bientôt le péril imminent galvanisa les 
Bulgares; il ne leur restait, pour sauver leur honneur, 
leur vie, leurs biens, rien, sauf l'ancien moyen — les 
bandes; avec le peu d'armes qui leur était resté après 
la confiscation, ils voulurent attirer l'attention de l'Europe 
sur le nouveau régime constitutionnel de la Turquie, et 
l'émouvoir. Voilà pourquoi, après avoir remis aux consuls 
des grandes puissances à Salonique un mémoire détaillé 
et avoir envoyé une délégation spéciale auprès des Cabinets 
européens, l'Organisation intérieure commença secrète- 
ment à reserrer ses rangs dès 1909 et 1910, et entra 
ouvertement en action par les mouvements révolution- 
naires du mois d'octobre 1911. L'apparition de bandes 
bulgares en 1910 et 1911 et cela au moment où la 
guerre entre l'Italie et la Turquie se déclarait et où éclatait 
l'insurrection albanaise irrita encore plus les Turcs et 
envenima leurs rapports avec les Bulgares; les assassinats 
politiques, les attentats, les massacres etc. devinrent de 
plus en plus fréquents, le désarmement se fit plus rigoureux 
accompagné de cruautés inouïes. l ) A cette époque furent 



! ) Voilà quelques unes des cruautés qui furent exécutées en 
Macédoine et qui caract risent le régime des Jeunes-Turcs (v. Dr. L. Milè- 
titch, — Professeur à l'Université de Sophia - La politique des Jeunes- 
Turcs par rapport aux Bulgares de la Macédoine, page 7—21): 

„Au mois d'avril, dans le rayon de Enidjé-Vardar des habitants 
furent soumis à la torture pour cause de recel d'armes ou de sympathies 
avec les bandes. Voilà ce que rapportent quelques paysans détenus 
dans la prison de Salonique: Nous sommes aujourd'hui en vie, grâce 
à ce que nous avons signé l'acte d'accusation contre les citoyens. Cela 
s'est passé de la manière la plus barbare, non seulement on nous a 
roué de coups, mais encore on nous menaçait avec des fusils braqués 
au-dessus de nos têtes. 

Dans le village de St Georgui le vieillard T. G. a été frappé 
sur les jamb.s; la bastonnade a été répétée le 1 ndemain. 

Dans le village Liparinovo ont été horriblement battus 

?» l'un d'eux les côtes ont été brisées. 



46 



exécutés des masacres à Chtip (novembre 191 1), Kitchévo 
(janvier 1912), au monastère Sveta Bogoroditza - rayon 
de Uskub (janvier 1912), au village Arbanassi rayon 

de Uskub (février 1912), à Kotchani (juillet 1912) etc. 
Vu que dans le gouvernement du pays prenaient part 
des facteurs irresponsables comme les membres du comité 
„ Union et Progrès" l'anarchie dans l'administration prit 
des proportions inouïes, ce qui ne tarda pas à se réper- 
cuter funestement sur la vie du pays. La Macédoine reprit 
son aspect révolutionnaire et cette belle contrée bulgare 
devint un pays où les biens, la vie, l'honneur n'étaient plus 
respectés, un pays de continuelles violences, de cruautés d'in- 
quisition, un pays qui sous l'oppression d'un régime asiatique 
modernisé perdait déjà sa vitalité et sa foi dans l'avenir. 

Voilà comment se passaient en général les tortures: on enfermait 
ceux qui avaient été arrêtés dans quelque cave, les officiers commen- 
çaient d'abord à les frapper et les soldats continuaient, en piétinant les 
battus. Une autre sorte de torture: on faisait asseoir le malheureux sur 
une chaise, et on l'obligeait à étendre les mains et les pieds qu'on 
frappait impitoyablement; quand le sang commençait à couler de la 
bouche ou du nez, on déshabillait le patient, on l'innondait d'eau, on 
le laissait là jusqu'à ce qu'il se remit et puis on le relâchait. 

Dans le village Agaitza ont été battus à mort l'instituteur, le 
prêtre et d'autres paysans, 

A Doîran les victimes ont été frappées sur les épaules, les hanches 
et sous la plante des pieds. 

A Kratovo, quand les Turcs fêtaient le houriet, ont été battus des 
citoyens notables .... et l'instituteur .... à mort. Dans le village 
Divna ont été torturés 25 personnes: leurs bras ont été liés par derrière 
avec des cordes, un bâton a été passé entre la corde et le dos, et deux 
soldats enroulaient la corde autour du bâton de façon à ce que les 
épaules se rapprochent et que le thorax se bombe ; pendant ce temps 
les soldats frappaient avec ce qu'il trouvaient. 

Dans le faubourg de Chtip, Novo-Selo, le prêtre D. G. a été roué 
de coups et ne pouvait plus remuer les bras; au conseiller, le notable 
E. N. les chairs des jambes s'étaient détachées. 

Le 24 juillet le vicaire de Chtip fut battu et ensuite promené à 
travers les rues, bousculé le plus inhumainement par les soldats et la 
foule de Turques et de Tziganes qui s'étaient amassé derrière lui et se 
moquaient du martyre, foulaient au pieds sa calotte et l'obligaient à 
se baisser pour la ramasser. Après quoi, le . 25 juillet, le vicaire se 
tua lui-même d'une balle dans la chancellerie de l'égise" etc. etc. 

Le nombres des battus et des torturés seulement aux mois de 
juillet, août et septembre, victimes du désarmement, a été de 5000 
personnes." 



II. 

La Bulgarie et la question Macédonienne. 

L'Idée de l'Unité du peuple bulgare. 

L'idée de . l'Unité du peuple bulgare est le résultat 
de son morcellement. Jusqu'au Congrès de Berlin il n'avait 
jamais été question entre les Bulgares de l'Unité, vu que 
sous le joug turc ils formaient un tout et aucunes diver- 
sités ethnographiques ou démarcations entre la Macédoine, 
la Thrace et. la Misie ne s'étaient fait sentir. Jusqu'alors 
ces dénominations n'étaient que des termes géographiques, 
qui n'étaient justifiés que par l'histoire ancienne de la 
péninsule balkanique; cependant au Congrès elle servirent 
à ceux qui avaient intérêt à ce que le peuple bulgare 
resta disséminé et faible. Les luttes qu'avaient menées les 
Bulgares jusqu'en 1876 étaient des luttes* pour l'affran- 
chissement d'un esclavage intellectuel et politique, mais non 
pour l'Unité. L'aspiration vers un sort commun fut après 
ce Congrès, le résultat naturel de la rupture des liens 
politiques, économiques, de culture et de race que les 
siècles avaient crées, et du sentiment national éveillé par 
les luttes pour la liberté intélectuelle. Les Bulgares ne pou- 
vaient pas si facilement faire leur deuil de la Bulgarie de 
San-Stefano, d'autant plus que cette violation de l'Unité du 
peuple buglare avait été commise à une époque où le 
principe des nationalités était de première importance au 
moment de la formation d'un Etat; aussi, nul ne doit 
s'étonner, que cette vivifiante idée de nationalisme, qui a 
crée le présent et préparé l'avenir des peuples allemand 
et italien exalta aussi les Bulgares qui trouvèrent en elle 
leur idéal politique. 



— 48 — 

L'idée de l'Unité transparait à travers toute la vie 
nationale de la Bulgarie depuis le Congrès de Berlin 
jusqu'à nos jours. Ce fut elle qui inspira la protestation 
contre la décision de l'Europe, élevée encore dans les pre- 
miers discours de l'assemblée constituante à Tirnovo (1879), 
le choix de Sophia pour capitale, les protestations des 
habitants de la Roumélie, le coup d'Etat de Philippopoli 
•et la guerre avec la Serbie (1885), les luttes continuelles 
en Macédoine et enfin les dernières guerres de 1912 et 
1913 1 ) qui bouleversèrent toute la péninsule Balkanique. 
L'idée de l'Unité se fortifia chez les Bulgares aussi par 
instinct de conservation vu que de par sa situation poli- 
tique la possibilité de passer d'une sujétion a une autre 
n'était pas exclue. Les paroles prononcées par Garibaldi au 
sujet de l'Italie „pour être libre l'Italie doit être forte, pour 
être forte elle doit être unie" conviennent également à la 
Bulgarie et probablement la même pensée a influé sur le 
choix de notre devise nationale „ l'union fait la force". 

Cette idée étant adoptée par tous, une question se 
dressait — ' comment la réaliser? 

Dans les premières années qui suivirent la délivrance, 
quand la reconnaissance envers la Russie influençait tout 
ce qu'entreprenaient les Bulgares et quand la Bulgarie 
n'avait pas de politique indépendante, extérieure et inté- 
rieure, pendant cette époque idyllique, tous croyaient que 
le Tzar Libérateur avait laissé un legs — la Bulgarie de 
San-Stefano, pour laquelle le peuple russe viendrait encore 
une fois verser, son sang aux côtés du peuple bulgare. 
Cette pensée fortifiait l'espoir que la situation établie n'était 
que provisoire et que le peuple bulgare était prédestiné 
à se voir uni, aussi l'acte du Congrès de Berlin ne réson- 
nait pas comme une sentence irrévocable. La présence de 
représentants de la Thrace et de la Macédoine dans l'assem- 
blée constituante à Veliko-Tirnovo 2 ) et le désir de tous 
les représentants de ne pas mettre en exécution la sentence 



') De même que la guerre de 1915—1918. 
2 ) L'ancienne capitale de la Bulgarie. 



— 49 — 

de l'Europe montre comment fut considéré l'acte du Con- 
grès et combien solides étaient les liens entre les Bul- 
gares des différentes parties de la Bulgarie de San-Stefano 1 ). 
Grâce aux mesures qu'avaient prises les autorités russes 
d'occupation et aux conseils du Tzar-Libérateur, les émeutes 
proposées par les députés furent écartées, et par là évitées 
des complications indésirables pour la Bulgarie qui sûre- 
ment allaient survenir, si la volonté de l'Europe n'était pas 
remplie. 

Plus tard surgirent des conditions, qui montraient 
qu'un foyer distinct, dans la vie des peuples, comme dans 
celle des familles, suscite des besoins, des intérêts, qui 
parfois n'harmonisent pas avec les soins et les conceptions 
paternels. La Bulgarie chercha à s'affranchir de la tutelle 
du gouvernement russe, sans que s'affaiblisse pourtant sa 
profonde reconnaissance, et à se charger de toutes les 
difficultés et de tous les risques. Pour la jeune et inexpé- 
rimentée Bulgarie, qui commençait à diriger seule ses des- 
tinées et qui devait se créer une situation internationale, 
la question de l'Unité représentait le plus important 
problème mais aussi le plus difficile à résoudre; il lui 
fallait se créer de bonnes conditions au dehors et simul- 
tanément se préparer à l'intérieur. 

Encore pendant les discussions préléminaires jusqu'à 
l'inauguration de l'Assemblée constituante, les représentants 
s'étaient séparés en deux groupes au sujet de la question — 
faut-il ou non que l'Assemblée Constituante commence ses 
séances alors que le peuple bulgare est morcelé? Quelques 
uns des représentants disaient que le devoir envers le peuple 
bulgare leur commandait de se disperser en signe de pro- 



') A propos du sentiment national des Bulgares à l'époque de 
l'Assemblée Constituante, le corespondant du „ Times" écrit de Tirnovo: 
„Je ne crois pas qu'un observateur impartial puisse visiter aujourd'hui 
ce pays et considérer avec attention le sentiment qui régne ici au sujet 
de la suprématie russe sans se convaincre profondément que la Bulgarie 
du traité de San-Stefano a été du point de vue russe une grande faute 
politique et, d'autre part, que le morcellement graduel de ce peuple est, 
du point de vue européen, une non moins grande faute". 



50 



testation contre la décision de l'Europe. D'autres, enclins 
à suivre les conseils du gouvernement russe, proposaient 
que l'Assemblée se résignât devant le fait accompli, entreprit 
la tâche que le Congrès de Berlin lui avait assignée, et laissât 
l'Unité devenir une question de l'avenir. Les discussions 
au sein de l'Assemblée étaient, en général, très vives, par 
suite de l'ardeur patriotique qui animait tous les repré- 
sentants. Cette première divergeance de vues sur une ques- 
tion d'intérêt général marquait clairement les deux courants 
principaux qui existaient encore à l'époque des luttes pour 
la renaissance intellectuelle; maintenant la même lutte recom- 
mençait au sujet du gouvernement du pays. Un des cou- 
rants était celui des „ Nationalistes" qui à cause de leurs 
idées libérales formèrent plus' tard le parti des „ Libéraux", 
l'autre courant se distinguait par le conservatisme de ses 
vues politico-sociales et par suite créa le parti des „ Con- 
servateurs" l ) 

Le nationalisme des Bulgares se* manifesta encore 
plus fortement quand il devint question de la position de 
l'Exarque en tant que chef de l'Eglise bulgare. 

Après la signature du traité de San-Stefano, sur les 
conseils de l'ambassadeur de Russie à Constantinople, Sa 
Béatitude l'Exarque Joseph I était venu à Philippopoli — 
car il était considéré que le pouvoir spirituel de l'Exarque 
devait s'étendre uniquement dans les frontières de la Prin- 
cipauté. Mais après la décision du Congrès de Berlin, la 
situation de l'Exarque et de Y Eglise bulgare changeait 
radicalement. L'absence de sa Béatitude de Constantinople 
mettait en danger les intérêts de la population bulgare de la 
Macédoine, vu que son clergé était trop éloigné de l'autorité 
spirutelle bulgare et que d'autre part le gouvernement 
russe soutenait que les diocèses macédonniennes devaient 
rester sous la dépendance du Patriarcat. A ce moment 



*l Les membres les plus en vue de ces partis étaient parmi les 
conservateurs: M. Balabanoff, K. Stoiloff, D. Grécoff, Natchévitch, 
Gechoff, etc; parmi les libéraux: P. Karaveloff, P. R. Slaveikoff, D. Tzankoff, 
S. Stamboloff, l'archimandrite Méthode Koussevitch, E. Iconomoff etc. 



— 51 — 

la question de l'autorité spirituelle acquis une grande 
importance politique et nationale. Quelques uns des mem- 
bres de 1' Assemblée Constituante (Dragan Tzankoff et 
d'autres) considéraient depuis longtemps l'Exarchat comme 
.le symbole de l'Unité nationale et quand il s'agit de ré- 
soudre la question dans l'Assemblée, notament de fixer la 
résidence de l'Exarque et sa position, ils s'entremirent vive- 
ment et provoquèrent de violentes discussions. La plus 
grande partie de l'Assemblée jugeait que cette institution était 
tout ce qui subsistait des luttes passées, la seule conso- 
lation du peuple bulgare après la cruelle sentence de 
Berlin, la base de l'Unité future; aussi voulaient-ils que 
l'Exarque demeurât à Constantinople et restât le chef de 
l'Eglise bulgare. Les adversaires, principalement des évêques 
et quelques uns seulement des membres du parti conser- 
vateur, prétendaient, faute d'arguments plus sérieux, que 
placer l'Exarque à la tête de l'Eglise pouvait être nuisible 
à la concorde entre les évêques et que la suprématie devait 
être confiée au Synode — en d'autres mots ils rapportaient 
la question sur un terrain personnel. Entre temps, tandis 
que l'Assemblée Constituante travaillait à résolver cette 
question, grâce à l'adroit jeu au sujet de l'Eglise uniate 
mais cette fois mené par l'archimandrite Méthode Kousse- 
vitch, le gouvernement russe consentit à ce que sa Béati- 
tude alla à Constantinople. Malgré la vive opposition des 
évêques, l'Assemblée Constituante adopta le principe de 
l'intégrité du domaine ecclésiastique bulgare, annula l'au- 
torité personnelle de l'Exarque et confia la suprématie au 
S. Sinode, dont l'Exarque conservait la présidence. 

Les suites de ces premières controverses politiques 
entre les deux principaux groupes, furent que le parti 
libéral se fit un renom à l'intérieur et à l'extérieur du pays 
comme un parti nationaliste extrême, interprète de l'orgueil 
national qui venait de s'éveiller, pour lequel l'Unité représen- 
tait une question capitale et enfin un parti qui voulait qu'une 
large liberté fut de suite octroyée au peuple. L'autre 
groupe — le parti conservateur, dont le principe était que 



52 



'.e peuple devait évoluer graduellement voulait une liberté 
adaptée au progrès du peuple, plaçait les initiatives de 
i'Etat sous la dépendance du gouvernement russe et réglait 
la question de l'Unité du peuple bulgare sur les con- 
seils venants de S-t Pétersbourg. En d'autres mots, sous 
l'influence de la libération d'une part, et du passé de l'autre, 
les dirigeants bulgares se séparèrent en deux groupes — 
ceux qui avaient foi en leurs propres forces et dans les 
vertus et la vitalité du peuple et ceux qui doutaient des 
qualités de ce peuple et restaient sceptiques sur son avenir. 
Ces divergeances de principes des dits courants exercèrent 
une grande influence sur la politique intérieure et exté- 
rieure du pays et se répercutèrent sur la question de 
l'Unité; elles engendrèrent d'obstinées luttes de partis qui 
privèrent la politique de la Bulgarie de la stabilité nécessaire. 
Plus tard, au sein même des partis se produisirent 
des scissions, de nouveaux partis naquirent et de deux de- 
vinrent dix, .entre lesquels les divergeances ne sont, malh- 
eureusement, pas tellement des divergeances de principes 
généraux, mais de vues personnelles aux chefs sur quel- 
ques questions secondaires. Cette scission dans la vie po- 
litique du pays se fit juste au moment où le peuple bul- 
gare devait recevoir une solide éducation politique qui lui 
servit de base et de garantie pour l'avenir. Malgré tout, 
1' idée de l'Unité représentait l'unique désir commun à tout 
le peuple et elle dirigeait et dirige aujourd'hui encore 
toute la politique extérieure de la Bulgarie. Cette idée tantôt 
gagnait tantôt perdait en force, selon les conditions intérieures 
et extérieures du pays. Les solennités qui avait lieu les pre- 
mières années, à l'anniversaire de la conclusion du traité 
de San-Stefano, firent du 19 février une fête nationale et 
transmirent l'idée de l'Unité d'une génération à l'autre. Les 
sacrifices matériels et autres qui étaient requis pour la 
reconstitution de la Bulgarie de San-Stefano étaient faits 
avec spontanéité et tout Bulgare les justifiait en son âme, 
qu'il fut en-deça ou en-delà des frontières bulgares, qu'il 
fut libéral, conservateur ou socialiste de par ses convictions 



— 53 — 

politiques; et la plus forte preuve en est la parfaite una- 
nimité que témoignèrent à la chambre tous les courants 
politiques après que la mobilisation du 17 septembre 1912 
fut déclarée. 

La politique de la Bulgarie depuis sa libération 
jusqu'à 1887. 

L'esprit libéral qui fut introduit dans la Constitution 
et qui répondait, en effet, au démocratisme inné du Bul- 
gare et aux désirs du vassal d'hier, de même que le nati- 
onalisme manifesté pendant les discussions de Tirnovo, 
déplurent au gouvernement russe. Le peuple bulgare, qui 
n'entendait rien à la haute politique, croyait, en toute naï- 
veté, que la Russie s'était battue contre la Turquie à seule 
fin de le délivrer et il lui en était profondément recon- 
naissant; mais il croyait aussi que dès que la Russie 
aurait terminée son œuvre, son propre règne arriverait, 
qu'il devrait seul avoir soin de son bien,, d'autant plus que 
la terre qu'il commençait à dominer était son patrimoine. Tan- 
dis que conservant sa naïveté et sa foi dans la pureté d'in- 
tentions de la Russie, le peuple bulgare rêvait pourtant 
de créer quelque chose qui ne fut que sa propre œuvre et 
devenait ainsi nationaliste, il y avait quelques uns de ces 
rils qui savaient et appréciaient plus justement les guerres 
fusso-turques et ils jugeaient que le sentiment national 
était une nécessité pour le Bulgare qui seul pouvait lui 
assurer son indépendance; et ils travaillaient à le fortifier. 
La violence avec laquelle éclata ce sentiment national, 
immédiatement après le Congrès de Berlin, ce qui fit con- 
clure au correspondant du Times, à l'époque de l'Assemblée 
Constituante: „Le traité de San-Stefano est une, grande 
faute de la politique russe", inquiétait le gouvernement 
russe et lui fit considérer aves méfiance la jeune Principauté. 1 ) 



a ) Les premières élections parlementaires montrèrent que les sen- 
timents populaires étaient pour les libéraux, vu que de 170 députés, 
30 seulement furent choisis du parti conservateur, malgré que ce der- 
nier était au pouvoir. 



54 



Par le choix de son premier prince la nation bul- 
gare faisait le deuxième pas dans la vie politique. Dans 
Ja personne du prince Alexandre Battemberg, tous les Bul- 
gares, libres ou encore sous le joug, voyaient le descen- 
dant des anciens tzars bulgares, et en eux les souvenirs 
du glorieux passé revivaient. Venu de l'Allemagne, du pays 
où le sentiment national avait crée un puissant empire et 
ou il était dans sa plus grande force, le Prince était for- 
cément animé du même sentiment; le champ d'action qui 
se décuvrait à lui, après son avènement au trône bulgare, 
était immense, les manifestations dont il fut l'objet, les 
dons qui lui étaient offerts avec l'inscription: „La Bulgarie 
de San-Stefano te souhaite la bienvenue, de Salonique a 
Soulina, de Cavalla à Vidin, et de Ochrida à Varna" ne 
pouvaient qu'exciter sa fougue juvénile et le faire rêver 
à l'avenir glorieux que lui assurerait l'union des terres 
bulgares 1 ). 

Les désirs du Prince coïncidaient avec ceux du peuple, 
aussi des liens puissants et sincères se formèrent entre 
eux, sans qu'ils se doutassent que par là le jeune souve- 
rain s'attirait la méfiance du gouvernement russe. 

La politique de la Bulgarie et principalement la 
question de l'Unité se ressentirent des rapports entre libé- 
rateurs et libérés. Les moyens qu'employa la diplomatie 
russe pour conserver son rôle de tutrice de la. Bulgarie, 
Ja pression qu'elle exerça sur le pays et les difficultés 
qu'elle lui suscita soit à l'intérieur soit à l'extérieur en 
voulant faire de lui un instrument de sa politique, tendi- 
rent peu à peu les rapports entre les deux Etats et for- 
tifièrent le nationalisme et le séparatisme. 

A la grande surprise du gouvernement russe, les 
destinée's de la Bulgarie furent d'abord confiées au parti 
des libéraux. Ce gouvernement, à cause de ses aspirations 
nationalistes, fut accueilli d'un mauvais oeil, non seulement 



a ) A ce moment furent mis en circulation, à l'occasion de 1 élec- 
tion du Prince, des gravures représentant le prince Alexandre et autour 
de lui joyeuses, mains unies, la Misie, la Thrace et la Macédoine. 



55 



par le Cabinet russe, mais encore par les autres Cabinets 
européens qui voyaient en lui l'avènement au pouvoir 
d'esprits absorbés par l'idée de l'Unité et prêts à faire 
table rase des décisions du Congrès de Berlin. Ceci n'était 
pas sans conséquence surtout pour l'Autriche-Hongrie, qui 
après l'occupation de la Bosnie et de l'Herzégovine, visait 
déjà la Macédoine. 1 ) Le gouvernement russe considérait 
le nationalisme bulgare comme un obstacle à la réalisation 
de son idéal séculaire. L'Allemagne seule ne montrait que 
peu d'intérêt pour la jeune Principauté, la considérant comme 
une conquête déguisée de la Russie; même l'héritier de 
l'Empire, plus tard l'Empereur Wilhelm II, dans sa lettre 
au Roi de Roumanie disait: „La Bulgarie me semble une 
province russe en-deça du Danube . . ," 2 ) L'Angleterre mani- 
festait aussi un vif intérêt. La lutte de sa diplomatie 
contre la Russie au sujet des détroits et son orgueil 
national accru par la victoire remportée à Berlin obligeait 
le guvernement britanique à observer avec vigilence ce 
qui se passait en Bulgarie, étant persuadé que la nation 
bulgare formait l'avant-garde obéissante de la Russie. En 
réalité la situation était toute autre. — Bientôt, par suite 
du nationalisme manifesté par les Bulgares, les agents de 
l'Angleterre les caractérisèrent comme un peuple armé pour 
la vie et extraordinairement ferme dans ses convictions natio- 
nales ; qualités qui tranquillisèrent la diplomatie anglaise 
et au nom desquelles Gladstone prêta plus tard son appui 
au Cabinet libéral. 

Indépendamment de l'activité que le gouvernement 
déployait à organiser intérieurement le pays, il ne perdait 
pas de vue la question de l'Unité, que rouvrait conti- 



*) A ce moment le journal viennois „Neue Freie Presse" écrit: 
„Le parti libéral doit s'intituler en réalité panbulgare. Son programme 
est le traité de San-Stefano. Il s'efforce de réaliser l'union avec la Rou- 
mèlie Orientale et de former un Etat qui englobe tous les Bulgares jus 
qu'aux rives de la Mer Egée. Il menace par conséquent la paix en 
Orient, il est séditieux, s'il prend les rênes du gouvernement il sera 
unélément dangereux pour le calme de l'Europe (S. Radeff — Les auteurs 
de la Bulgarie contemporaine, — page 191). 

2 ) Le même ouvrage — page 192, 



56 



nuellement l'insurrection du Raslogue, les atrocités en Macé- 
doine, l'agitation menée en Roumélie contre tout ce qui 
était turc. Les Rouméliotes ne s'étaient soumis au traité 
de Berlin que parce qu'ils espéraient pouvoir le violer bien- 
tôt ; ils attendaient la première occasionp our se soulever, 
et la venue au pouvoir des libéraux dans la Bulgarie du 
Nord leur offrait excellente condition pour entrer en action. 1 ) 

Le 16 mai 1880, à Sliven, se réunit un Congrès 
où fut élaboré le plan d'une organisation secrète. Le Prince 
Alexandre était au courant du Congrès de Sliven et sym- 
pathisait au mouvement en faveur de l'Union; impatient 
peut-être d'unir son nom à la gloire de la Bulgarie il 
voulait immédiatement mobiliser l'armée, passer le défilé 
d'Ihtiman, croyant que dès que le drapeau bulgare appa- 
raiterait en Roumélie l'Union se ferait sans risques et effu- 
sion de sang. Cependant les ministres jugeaient que le 
moment n'était pas encore venu, car les puissances euro- 
péennes étaient contre toute violation du traité de Berlin 
et ils ne savaient pas si, dans les rapports existants, le 
gouvernement russe les soutiendrait au moins par sa 
diplomatie. 

Les conditions en Macédoine et l'arrivée d'environ 
30.000 réfugiés après l'insurrection du Raslogue alarmèrent 
l'opinion publique en Bulgarie et accrurent son désir de 
mettre fin à cette situation anormale; mais le gouverne- 
ment ne se laissait pas entraîner et attendait le résultat 
de l'application de l'article 23 du traité de Berlin dans 
l'espoir qu'alors la Macédoine se calmerait. Dès 1885 les 
députés avaient commencés à l'interpeller au sujet des 



*) Archives de la rennaissance — page 3; S. Radeff, Les auteurs 
de la Bulgarie contemporaine, — page 211. „Le 17 avril à Sophia s'orga- 
nisa un meeting où prirent part D-r K. Stoïloff, G. Jivkoff, St. Stam- 
boloff, D-r Moloff et P. Stantcheff comme délégués d'un groupe de 
députés de la Principauté et D. Naumorf et K. Velitchkoff comme 
délégués de la Roumélie Orientale. Les décisions prises par l'assemblée 
formaient un large plan d'action. La Principauté et la province auto- 
nome s'engageaient à mener, par l'entremise de leurs plénipotentiaires 
mi-officiels, en pleine harmonie et en se prêtant une aide mutuelle, une 
politique visant l'Unité nationale. 



57 



atrocités en Macédoine mais il ne pouvait rien entreprendre 
pour l'Unité, car ni les forces militaires de la Bulgarie 
n'étaient prêtes pour engager une guerre avec la Turquie, ni 
les relations diplomatiques avec les puissances n'étaient 
favorables à une violation du traité de Berlin. En consi- 
dération de quoi, le gouvernement se vit obligé de remettre 
à plus tard la réalisatiion de l'idéal national et se borna 
à adresser aux grandes puisances un exposé sur la con- 
dition des réfugiés, ce qui fut sa première démarche diplo- 
matique au sujet de la question Macédonienne (février 1881). 
Malgré tout, il ne laissait passer aucune occasion favo- 
rable pour préparer l'Unité future. Une telle occasion se 
présenta d'abrod avec le projet de construction de la voie 
ferrée de Bélovo à Sophia et Nich qui devait être achevée 
le 31 décembre 1879. Comprenant de quelle importance 
était pour l'œuvre de l'Unité une ligne de chemin-de-fer 
reliant la Bulgarie à la Macédoine, le gouvernement insis- 
tait pendant les pourparlers avec l'Autriche pour qu'elle 
passât par Sophia — Uskub, vu que dans le traité de 
Berlin il n'était pas stipulé qu'elle devait passer par Tza- 
ribrod et Pirot. Dans ce débat le gouvernement était sour 
tenu non seulement par la Russie qui proposait que la 
ligne Sophia — Danube fut construite au plus tôt, mais 
encore par l'Angleterre et à ses côtés par l'opinion pu- 
blique française qui ne désiraient pas que le trafique entre 
l'Orient et l'Europe Centrale releva uniquement de l'Autriche. 
Encouragé par les sympathies de l'Europe, le gouverne- 
ment n'acceptait pas les exigeances autrichiennes. La que- 
stion resta quelque temps en suspens et les rapports de 
la Bulgarie avec cet empire aussi s'en ressentirent. 

Sauf avec l'Autriche, la Bulgarie avait de continuelles 
contestations avec la Turquie; il ne se passait pas de 
semaine sans que cette dernière n'envoyât quelque note 
au sujet de la Principauté, l'accusant de violation du traité 
de Berlin ou de persécution contre la population turque, 
Les commissaires des vakyfs (propriétés des mosquées) 
poussaient les Turcs de la Bulgarie à remettre des pétitions 



58 



aux représentants étrangers et à demander leur protection.. 
La Sublime Porte protestait contre la formation d'une armée 
permanente dans la Principauté, alors que dans le Traité 
n'était prévu qu'une milice; contre le maintien des forte- 
resses Choumen et Vidin, alors qu'une des conventions 
expresse du traité de Berlin était leur destruction, etc. 
La Porte agissait ainsi- dans le but de démontrer à l'Eu- 
rope que la Bulgarie ne se conformait pas aux stipula- 
tions du traité de Berlin, et d'avoir, par suite, un prétexte 
pour ne pas remplir ses propres engagements de réformes 
en Macédoine. La commission internationale qui en vertu 
de l'article 23 devait élaborer le statut organique des vi- 
layets de la Turquie d'Europe, avait présenté son projet 
encore en janvier 1880., il ne restait qu'à être sanctionné 
par un iradé du Sultan, mais cet iradé n'apparaissait pas. 
Interpellée à propos de cet iradé la Porte répondit offi- 
ciellement que la Turquie remplirait ses engagements du 
traité de Berlin quand les droits que cet acte lui donnait 
seraient garantis; par conséquent, elle demandait qu'il lui 
fut permis de placer des garnisons turques dans les Bal- 
kans entre la Principauté et la Roumélie et d'élever des 
forteresses le long de cette frontière. La note de la Porte 
resta sans réponse, mais aucunes mesures non plus ne 
furent prises pour appliquer les statuts élaborés par la 
commission internationale. 

Les solutions de certaines questions gâtèrent peu à peu 
les rapports du gouvernement bulgare avec les autres 
Etats. L'Angleterre était mécontente de sa conduite; l'Alle- 
magne ne lui sympathisait pas, la construction de la ligne 
Bélovo — Pirot — Nich ayant été retardée; la Roumanie et la 
Serbie se plaignaient de la loi sur la naturalisation votée par la 
Chambre, etc. Le Prince était également mal disposé envers 
ses dirigeants à cause des désagréments qu'ils avaient sus- 
cité entre lui et l'Autriche et la Russie et principalement 
à cause de leurs tentatives pour restreindre son pouvoir. 
Et enfin le peuple aussi avait commencé à être déçu des 
libéraux, par suite de l'application du système fiscal, du 



— 59 — 

manque de tact de l'administration et de la perception par 
contrainte des impôts ce qui n'était pas en accord avec 
ses conceptions sur la liberté. Les blâmes et la campagne 
acerbe de l'opposition ébranlèrent encore plus la position 
du Cabinet, jusqu'au moment où la conviction que les libé- 
raux étaient nuisibles au pays devint générale et que le 
pouvoir leur fut retiré. 1 ) Après leur retirement le Prince 
Alexandre suspendit la Constitution dont l'esprit libéral lui 
déplaisait depuis longtemps. 

Le régime des mandats commença et la gouverne- 
ment passa aux mains des généraux russes. Pendant cette 
sombre période, les consuls et les officiers russes travail- 
laient activement en faveur dès intérêts de leur pays. Ils 
s'efforçaient de persuader le peuple que la Bulgarie ne 
pouvait subsister sans la Russie, d'étouffer son esprit libéral 
et son instinct de séparatisme, commettaient des abus et 
poursuivaient les adversaires des projets russes; et quand 
ils furent parvenus à éteindre jusqu'à la dernière protes- 
tation, la Bulgarie ressemblait en effet à une province 
russe où règne le régime des policiers, et la personne du 
Prince s'effaçait derrière les uniformes des généraux 
russe. Les avantages de ce régime étaient que la Bulgarie 
avait entièrement abandonné sa politique dans les mains 
de la diplomatie russe et jouissait' de sa faveur, mais de 
ce fait même s'était attiré la méfiance des autres grandes 
puissances. Aussi le peuple commença bientôt à considérer 
les choses plus sagement. Cette condition de servitude 



*) Ce qu'était la situation de la Bulgarie, à cette époque, montre 
la proclamation princière du 27 avril 1881 „ . . . . Deux ans durant 
j'ai permis toutes espèces d'essais d'organisation et de développement 
rationel de la Principauté; malheureusement mes espérances ont été 
déçues.' Aujourd'hui notre Patrie est complètement discréditée à l'exté- 
rieur et en pleine désorganisation à l'intérieur. Cela a ébranlé la foi du 
peuple dans le bon droit et lui a inspiré des craintes pour son avenir 
. . . pour l'intérêt et le bien de la Principauté je considère comme un 
devoir sacré de déclarer solennellement devant mon peuple que la situa- 
tion actuelle de la Principauté rend impossible l'accomplissement de ma 
tâche . . . j'ai décidé de convoquer, dans le plus court délai, la grande 
Assemblée nationale, organe suprême de la volonté nationale, afin de 
lui faire part de ma dernière décision et de lui remettre, avec la cou- 
ronne, les destinées du peuple bulgare . . . Alexandre I." 



60 — 

dans son propre Etat provoqua enfin la juste indignation 
de Battemberg qui se sentant Prince de Bulgarie avant 
que partisan de la Russie, commença de nouveau à se 
rapprocher des nationalistes (les libéraux), à écouter la voix 
du peuple et enfin rétablit la Constitution (1885). Ce geste 
du Prince irrita le gouvernement russe et affligea l'Em- 
pereur ; et dès lors ils le considérèrent comme un prince 
allemand qui ne pouvait être utile aux intérêts russes, et 
préparèrent le terrain à son écartement du trône. Les 
changements qui avaient lieu dans la vie politique de la 
Bulgarie, la venue au pouvoir et la chute de différents ca- 
binets, les élections et les luttes de partis qui étaient deve- 
nues fréquentes, avaient empiré la situation intérieure, et par 
là relégué la question de la Macédoine au second plan. 

Dans une telle situation intérieure, presque désorga- 
nisée, se trouvait la Bulgarie quand se produisit le coup 
d'Etat de Philippopoli et fut proclamée l'Union de la Bul- 
garie du Sud avec celle du Nord (Le 6 septembre 1885). 
Ce remarquable événement national arrêta l'œuvre de 
décomposition, détourna l'attention des partisans énervés; 
le danger d'une attaque du dehors, la guerre avec la Serbie 
(1885), et après cela la victoire unirent le peuple, effacè- 
rent les haines et exaltèrent le sentiment patriotique. 
Dans ces heures de triomphe national on n'entendait que 
des vœux pour la réunion de la Macédoine aussi, et l'idée 
de l'Unité de la Bulgarie s'empara de nouveau de tous 
les Bulgares. 

Mais cet acte qui était pour le Bulgare son pre- 
mier pas vers la réalisation de son œuvre suprême, dont 
il ne mettait pas en doute le bon droit et qu'il était prêt 
à défendre au prix de son sang était considéré tout autre- 
ment par ses voisins envieux et les Etats signataires du 
traité de Berlin. L'acte du 6 septembre était pour eux 
un lèse-droit dirigé contre leurs intérêts, en châtiment du- 
quel la Bulgarie devait subir une guerre fratricide et s'attirer 
la méfiance de tous. La Porte se résigna vite à la nouvelle 
situation ; elle ne désirait pas rétablir ses droits par les 



61 



armes, une guerre pouvant engendrer d'autres complica- 
tions, notamment provoquer l'intervention de la Russie qui 
cette fois occuperait la Bulgarie et remplacerait le Prince 
Battemberg par un grand-duc russe ce qui n'était pas 
dans l'intérêt de la Turquie. 

L'aspiration du Prince à ne relever que de lui-même 
et à conquérir une entière indépendance envers la Russie 
plaisait à la Porte, puisque de cette manière l'influence 
russe était éloignée de Constantinople, et c'est pour cela 
qu'elle ne voulait pas compromettre la position de Battem- 
berg comme souverain. Pour les mêmes raisons la Roumanie 
resta neutre durant la guerre serbo-bulgare. Mais les autres 
Etats intéressés craignaient que le flot révolutionnaire ne 
passât de la Roumelie à la Macédoine et provoquât ainsi. 
de nouvelles complications, car il était notoire à tous les 
Cabinets que l'Autriche ne resterait pas impassible devant un 
essai de conquête tenté par la Bulgarie sur une province qu'elle 
considérait comme entrant dans sa sphère d'influence. l ) 
En effet dès que fut reçu la nouvelle de la révolution en 
Roumelie, Kalnoki, ministre des Affaires étrangères d'Au- 
triche, demanda à la Porte de prendre immédiatement des 
mesures pour défendre la frontière macédonienne et même, 
proposa aux grandes puissances de déclarer au prince 
Alexandre que „ l'Europe ne permettrait pas une agression de 
la Bulgarie sur la Macédoine". Le Prince comprenait dans 
quelle situation délicate il se trouvait, car il dit lui-même 
devant un agent diplomatique étranger que si quelque 



*) On sait maintenant qu' à l'entrevue des deux empereurs Ale- 
xandre II et François-Joseph au Reichstatt (8, VII, 1876) il fut décidé 
que dans le cas où la Serbie et le Monténégro devenaient indépendants, 
l'Autriche-Hongrie aurait le droit d'occuper et d'organiser les provinces 
de Bosnie et de Herzégovine; plus l'Autriche voulait qu'il fut 
souligné que la Serbie entrerait dans sa sphère d'influence; la Russie 
promit qu'elle ne mènerait pas de guerre en territoire serbe. Après la 
guerre de 1878, quand le conte Ignatieff proposa à l'Autriche l'annexion 
de la Bosnie, seulement et uniquement pour qu'elle consentit à recon- 
naître le traité de San-Stefano, le ministre d'Autriche, Andrachi, répondit 
par une contre-proposition qui donnait pleine liberté d'action à la Russie 
en Bulgarie, à condition que l'autonomie fut octroyée à la Macédoine, 
sous le protectorat de l'Autriche-Hongrie. 



62 



révolution éclatait en Macédoine, l'Autriche voudrait rétablir 
l'ordre et que son intervention serait fatale à l'indlpendance 
de la Bulgarie. l ) 

Dans le même sens, le correspondant à Vienne du 
„Novoe Vrémia" rapportait comme un fait positif que 
Mr Kalnoki aurait dit à la députation bulgare, envoyé par 
la Chambre pour plaider la cause de la Bulgarie, au sujet 
de l'Union: „Ne songez jamais à la Macédoine; si vous 
allez là-bas, la Macédoine deviendra le cimetière de votre 
indépendance". A la même députation l'Empereur Ale- 
xandre III répondit par les mots suivants : „ Vous ne pouvez 
douter de mes sentiments envers le peuple bulgare, ils 
restent constants, mais je n'approuve pas votre acte parce 
que vous ne m'avez pas averti et m'avez placé ainsi dans 
une position extrêmement difficile, peut-être même sans 
issue. Il ne peut être question maintenant de séparation, 
mais, tant que demeurera ce gouvernement, 2 ) qu'on n'attende 
rien, chez vous, de moi; ce que sera et sous quelle 
forme se fera l'Union est une question qui reste à résoudre. 
Votre acte irréfléchi à soulevé touts les peuples de la 
péninsule Balkanique, avant tout les Serbes. Vous savez 
que votre désir d'Union a été notre désir, mais nous avons 
désiré le réaliser calmement et pacifiquement, d'autant plus 
que les Rouméliotes n'avaient nulle raison de se hâter, ils 
n'avaient rien à craindre, du moment que toute l'adminis- 
tration était aux mains des Bulgares". Cette réponse de 
l'Empereur montre que la Russie officielle ne considérait 
pas avec bienveillance l'Union. 

Mais pourquoi tous les peuples des Balkans et en 
particulier les Serbes étaient-ils mécontents de l'Union? 

Après 1866, l'Autriche commença à s'intéresser plus 
vivement aux affaires balkaniques et à donner plus d'impor- 
tance à sa politique dans la Péninsule. La Serbie qui dès 



') S. Radeff, — Les auteurs de la Bulgarie contemporaine — p. 586. 

2 ) Par le mot „le gouvernement" l'Empereur visait le prince 
Battemberg (D. Tontcheff, — «Avant vingt ans"). Les membres de la 
députation étaient le métropolit Clément et I. E. Gechoff. 



63 



1815 était politiquement libérée et reconnaissait seule- 
ment la suzeraineté du Sultan, dans son aspiration vers 
une entière indépendance, ne perdait pas de vue l'idée 
d'une union de tous les Serbes, et même de tous les 
Slaves de la Péninsule, à l'exemple du Piémont. Au com- 
mencement son attention n'était dirigée que sur la Bosnie 
et l'Herzégovine, mais plus tard, quand naquit l'idée de 
„la grande Serbie" elle constata avec joie les troubles 
dans l'Empire musulman voisin, et dans les moments cri- 
tiques qu'il traversait, elle n'hésita pas à intervenir, même 
par les armes, dans le but de s'élever sur les ruines de la Tur- 
quie. Et en effet, ayant été la première parmi les Slaves de la 
Péninsule à jouir des avantages de la liberté, la Serbie put 
très tôt songer à l'hégémonie, s'enthousiasmer de la grandeur 
de ses anciens rois, et, se servant de toutes les occasions 
et de tous les moyens, poursuivre sans dévier son idéal. 
En 1867, elle conçut un traité secret avec la Rou- 
manie, dont l'article 8 disait textuellement: Si la provi- 
dence bénit leurs efforts (de la Roumanie et de la Serbie) 
et leur donne les provinces retirées aux Turcs et qu'elles 
puissent librement en disposer, les deux parties traitantes 
régleront la question, comme suit: seront annexées et réu- 
nies pour toujours à la Roumanie les îles qui forment le 
delta du Danube et la partie orientale de la Bulgarie qui 
a pour frontière la ligne Rouchtchouc — Varna d'une part 
et de l'autre la Mer Noire; seront annexées et réunies 
pour toujours à la Serbie les contrées: la Vieille Serbie, 
la Bosnie — Herzégovine et la Bulgarie à l'exception de la 
partie qui est donnée à la Roumanie — c. à d. le delta du 
Danube" (Journal de l'Assamblée Nationale ordinaire 11. C, 
page 410. Discours de D. Micheff). Ce document historique 
est le premier qui définit catégoriquement les aspirations 
des Serbes encore à l'époque où se posaient les éléments du 
problème balkanique; leur politique de conquête, qu'atteste 
la situation actuelle du peuple bulgare, a guidée la Serbie 
depuis ses origines jusqu'à nos jours et a engendré chez 
elle la haine de tout ce qui est bulgare. 



64 



* Mais l'entremise de l'Autriche-Hongrie après 1866 et 
son ingérence dans les affaires de la Turquie causèrent 
un grand trouble dans les cercles dirigeants serbes et 
accrurent leur activité; voyant que l'Autriche-Hongrie aspirait 
au joyau le plus précieux de l'idéal serbe, le. gouverne- 
ment s'efforçait d'entetenir des liens avec ses compatri- 
otes de la Bosnie et de l'Herzégovine. Bien entendu, dans 
cette rivalité entre l'Empire et la Principauté serbe à peine 
affermie, la dernière devait céder. Par contre, jugeant le 
moment venu de profiter du chaos de la Turquie, dans 
l'esprit de leur entente avec la Roumanie, les Serbes n'hé- 
sitèrent pas à déclarer la guerre a la Turquie, et à occu- 
per quelques sous-départements bulgares (1876 — 1877). 

Cependant la création de la principauté bulgare à 
San-Stefano déçu les Serbes et de ce côté-là; ils ne pou- 
vaient qu'éprouver de l'envie et de la crainte, parce qu' 
avec l'appui de ses libérateurs la nation bulgare pouvait 
à chaque moment propice, les menacer; à la place de la 
Turquie d'Europe se formait ainsi un bloc de granit — 
obstacle à leur extension et enfin les sous-départements 
qu'ils avaient occupés leur étaient retirés. Après la décis- 
sion prise à San-Stefano, la Serbie resta consternée de la 
partialité de la Russie envers les Bulgares; après tant 
d'efforts et de sacrifices, elle ne recevait qu'une extension 
territoriale insignifiante et l'indépendance politique qu'elle 
possédait déjà de fait. Placée entre l'Autriche-Hongrie d'un 
côté et la forte Principauté bulgare qui masquait les intérêts 
russes de l'autre, la Serbie voyait sa situation devenue 
difficile et la réalisation de son idéal politique impossible. 
Pour cette raison et dans l'espoir d'améliorer sa position, 
îa Serbie applaudissait, de même que les grandes puis- 
sances intéressées, à la révision à Berlin du traité de 
San-Stéfano, malgré que cette révision était faite aux dépens 
de la Russie qui une année auparavent l'avait sauvée du 
péril. Comme on le sait, au Congrès de Berlin furent 
agrandies la Roumanie et la Serbie, et rendues à la Turquie 
deux provinces bulgares — la Macédoine et la Roumélie. 



65 



Mécontente et blessée par la Russie, la Serbie entra 
dans l'alliance austro-allemande, malgré que, dans ce même 
Congrès, l'Autriche reçut le droit d'occuper la Bosnie et 
l'Herzégovine pour une période indéterminée. 

Sous la pression de Bismarck, le Congrès de Berlin 
non seulement frustra la Russie de fruit de ses victoires, 
mais encore il isola entre elles les populations slaves 
de la Péninsule, et de cette manière sapa les bases d'une 
prochaine union slave ou union balkanique 1 ), qui aurait 
barré la route au germanisme naissant. Cette politique 
a été entièrement adoptée par l' Autriche-Hongrie; pendant 
la courte période de 1878 à nos jours on remarque chez 
elle le système de désunir les Slaves du Sud. Après le 
Congrès de Berlin, la Serbie resta, à la vérité, mécontente 
de ce que la Bosnie et l'Herzégovine lui étaient retirées, 
mais pourtant elle accepta la nouvelle situation avec un 
grand soulagement, vu que par l'annulation de la puissante 
Principauté bulgare, un immense champ d'action lui était offert 
du côté de la Vieille-Serbie et de la Macédoine, et qu'elle 
pouvait denouveau vivre avec son rêve de grandeur future. 

De son côté l'Autriche-Hongrie entra en rapports 
plus intimes avec le roi serbe Milan et en 1881 conclut 
un traité secret avec la Serbie, selon lequel (§ 7) l'Autriche 
promettait que „non seulement elle ne serait pas un 
obstacle, mais encore qu'elle soutiendrait même la Serbie 
auprès des autres puissances au cas où la Serbie trou- 
verait la possibilité de s'étendre au sud, à l'exeption du 
sandjak de Novi-Pazar". En 1889, quand ce même traité 
fut renouvelé, l'Autriche s'exprimait encore plus explicite- 
ment — „ aider la Serbie à s'étendre dans la direction 
de la vallée du Vardar". 

Dans ces conditions il est facile d'expliquer pourquoi 
l'Union déplut à la Serbie et à l'Autriche-Hongrie — après 



*) La Bosnie et la Herzégovine furent reprises aux Serbes à 
qui furent données les terres bulgares Nich, Pirot et Vrania; aux Rou- 
mains fut enlevée la Bessarabie, et donnée la Dobroudja bulgare; quant 
à la Bulgarie elle fut divisée en trois provinces, avec chacune un 
sort différent. 

5 



66 



le 6 septembre le territoire et la puissance de la Bulgarie 
étaient presque doublés et l'équilibre entre les Etats bal- 
kaniques était de nouveau rompu au profit de la Bulgarie; 
la nation bulgare s'élevait à une telle hauteur qu'elle repré- 
sentait un rival dangereux qui s'opposerait aux aspirations 
de conquêtes de la Serbie au préjudice de la population 
bulgare de Macédoine — circonstance qui allait exercer sa 
pesée sur l'équilibre de la Péninsule et l'hégémonie entre 
les Slaves du Sud et faisait craindre à la Serbie d'être 
effacée au point de vue politique. 

En considération de quoi la Serbie, sous l'instigation 
de l'Autriche, chercha à rétablir l'équilibre rompu, non vers 
l'occident, comme cela était naturel pour elle, mais vers 
l'orient, réclama des compensations à la Bulgarie et lui 
signifia d'avoir, dans le cas contraire, à se dédire de l'Union 
avec la Roumélie. Cette démarche de la Serbie provoqua 
la guerre de 1885. La défaite qu'elle subit dans cette 
guerre était le châtiment mérité de ses intentions fratri- 
cides, mais cela ne mit pas un terme à son avidité; elle 
vécu avec ses pensées de revanche et chaque pas de la 
Bulgarie dans la voie du progrès lui causait une nouvelle 
affliction. 

La haine actuelle entre les Grecs et les Bulgares 
s'explique par les anciennes luttes séculaires; dominés par 
l'idée de reconstituer l'Empire Bysantin, les Grecs se sont 
servi de l'Eglise pour helléniser la péninsule Balkanique et 
poser les bases de leur future grandeur. Les luttes 
pour l'affranchissement religieux, suivies du succès remporté 
par les Bulgares en obtenant le droit de posséder une Eglise 
distincte, n'étaient pas des luttes pour des prérogatives 
ecclésiastiques mais pour des avantages politiques; l'élec- 
tion de l'Exarque bulgare fut considérée par les Grecs comme 
une défaite politique subie par le Patriarche de Constantinople. 
Aussi la constitution de la Bulgarie de San-Stefano, alors 
que l'Exarchat était déjà institué, fut pour les Grecs 
un nouveau coup qui détruisit tous leurs rêves d'avenir 
et leur retira le fruit de deux siècles d'efforts. Ils étaient 



— 67 — 

'Contre la formation d'une principauté bulgare aussi puis- 
sante et cela non seulement parce qu'elle représentait ut: 
nouvel insuccès politique, mais encore parce qu'avec le 
rehaussement des Slaves dans la Péninsule et le rappro- 
chement de la grande nation orthodoxe — la Russie — 
de Constantinople leur suprématie intélectuelle serait 
compromise et la Grèce, en tant qu'unité ' politique, per- 
drait toute importance. Pour ces raison le traité de Berlin 
fut un soulagement pour les Grecs aussi. Après le Congrès» 
ils travaillèrent avec encore plus de ténacité afin de conser- 
ver au moins ce qu'ils avaient acquis en Macédoine et dans 
le vilayet d'Andrinople ; au sujet de l'Union, ils déclarèrent 
qu'ils perdaient une province grecque (!) — probablement 
d;ms le but d'acquérir de plus grands droits à des 
compensations en Macédoine. 

* ~ 

Dans de telles conditions, après „ l'Union" qui por- 
tait atteinte aux ambitions des Etats voisins et des grandes 
puissances les plus intéressées, la question de la Macédoine 
acquérait une très grande importance et la politique 
extérieure de la Bulgarie y relative rencontrait de 
graves difficultés. L'Angleterre était la seule qui, pour 
les raisons déjà citées, accepta avec sympathie „ l'Union" 
et grâce à elle „le Concert européen" ne put réaliser 
un accord sur l'action à exercer contre la Bulgarie. 
Mais si le gouvernement prévoyait que l'œuvre de 
l'Union générale aurait à affronter beaucoup d'obstacles, 
le peuple qui après la guerre contre les Serbes vivait 
avec la pensée: „ Cette année la Roumélie, l'année prochaine 
la Macédoine" dirigeait déjà ses regards vers cette dernière 
et attendait le moment d'achever l'œuvre nationale. Le 
résultat de cet état d'esprit fut que quelques comitadjis 
qui avaient, pris part au coup d'Etat de Philippopoli, de concert 
avec les émigrants de Macédoine, commencèrent à s'orga- 
niser et à travailler à la libération de la Macédoine. Entre 
ces intérêts divergents — ceux du peuple bulgare et ceux 

5* 



— 68 ■ — 

des Etats intéressés, se mouvait le gouvernement bulgare 
qui devait, du moins dans les premiers temps jusqu' à ce 
que la question mûrisse, agir conformément aux désirs de 
/une et de l'autre partie, ce qui rendait sa tâche ardue. 
Le gouvernement devait choisir une politique d'équilibre 
entre les sentiments, les aspirations et les intérêts du pays 
et l'insécurité du dehors; car cette fois la réalisation de 
j'idéal national devait être poursuivie méthodiquement et 
non atteint d'un élan comme l'union avec la Roumélie. 

La grande crise que traversa la Bulgarie depuis le 
détrônement du prince Alexandre Battemberg jusqu'au choix 
et à l'avènement au trône d'un nouveau prince (le 2 août 1887) 
laissa le peuple bulgare sous une double impression: que 
son indépendance était menacée, et qu'il était peu probable 
qu'il pourrait la sauvegarder par ses seules forces. 

Au plus fort de l'effervescence des passions politiques, 
quand le peuple surexcité aurait pu s'abandonner à des 
violences et des luttes intestines, quand dans les conver- 
sations politiques avait déjà paru un nouveau terme „la 
question bulgare", quand la Bulgarie semblait à la politique 
européenne un îlot qu'elle avait à peine fait surgir des 
flots et qui allait s'engloutir de nouveau, dans une telle 
incertitude du lendemain l ), le peuple bulgare et le gouver- 
nement travaillèrent avec un remarquable dévouement pour 
retirer la Bulgarie de la situation où elle se débattait. 
Ceux qui se chargèrent de guider les destinées de la 
Bulgarie, dans ces sombres et orageux moments, devaient, 
par n'importe quels moyens, simultanément exalter la foi 
du peuple dans ses propres forces et trouver un sûr 
appui étranger. Suivants la tradition, ils se tournèrent 
d'abord vers la Russie, mais recevant une réponse vague 



*) Selon le livre bleu de l'Angleterre N° 340, la mission du général 
russe Kaolbars en Bulgarie a été la suivante, comme il le dit lui-même: 
.J'Empereur m'envoie pour dire aux Bulgares qu'ils doivent maintenir 
3e calme et l'ordre public dans le pays s'ils veulent éviter une occupa- 
tion. Sa Majesté désire sincèrement que les choses s'arrangent pacifi- 
quement, mais, si une guerre civile surgissait, il est impossible de prévoir 
quelles mesures seraient imposées par les événements". 



— 69 — 

et une insuffisante garantie d'indépendance, ils cherchèrent 
la protection de la Turquie. Etant tombé dans une telle 
situation — de demander la protection de la Turquie pour 
assurer l'existence de la Bulgarie, le gouvernement bulgare 
ne pouvait plus songer à la Macédoine, et le projet de 
sa réunion à la Bulgarie libre devait être remis à des 
temps plus propices. 

De 1887 jusqu'à 1894. 

L'avènement de Son Altesse le Prince Ferdinand I 
de Saxe-Cobourg au trône de Bulgarie rétablit un cer- 
tain calme dans lé pays; les nuages sombres qui pe- 
saient sur lui se dissipèrent et le peuple reprit une 
vie paisible; mais la situation internationale de la Bul- 
garie restait encore indéfinie et menacée, le Prince 
n'étant pas reconnu comme souverain légitime par les 
puissances signataires du traité de Berlin. Le gouverne- 
ment russe était cause de cet état de choses. Il considé- 
rait comme une violation de son droit moral sur le peuple 
bulgare et surtout comme un danger pour ses intérêts dans 
les Balkans l'indépendance d'esprit manifestée par les Bulga- 
res, en procédant au choix de leur nouveau souverain et sur- 
tout à l'élection d'un prince allemand. Pour ces raisons l'empe- 
reur russe ne voulait pas reconnaître le prince Ferdinand 
comme souverain de la Bulgarie, quoique le Sultan son 
suzerain, ne s'y opposât pas 1 ). Afin de rendre impossible 
le mainti^i du Prince sur le trône bulgare et d'éviter 
une pesée^e la politique des Etats européens centraux surla 
Bulgarie, et par là de supprimer une garantie éventuelle de 
sa pleine indépendance, le gouvernement russe fit tout ce 



*) Archives du Ministère des Affaires Etrangères, — télégramme 
du 13. IL 1896, Ni» 330 - 14. III. 1890 et lettre JsT? 2021 — 4. XI. 94 
de l'agent diplomatique à Constantinople. Dans la dernière lettre il est 
rapporté: „Sa Majesté le Sultan, m'a dit le Grand Vizir, étant assuré des 
bons et dévoués sentiments de notre Prince envers lui et encore de 
l'amour et de la fidélité du peuple bulgare envers ce Prince, de sa 
propre initiative s'est adressé avant une année et demie à feu l'Empe- 
reur Alexandre III et l'a prié d'accorder son consentement ..." 



70 



qu'il put pour rendre plus difficile la position du Prince et de- 
son gouvernement ; par exemple il demanda à la Sublime 
Porte de déclarer le maintien du prince Ferdinand sur le trône 
bulgare illégitime et de lui signifier de quitter la Bulgarie ! );. 
il se servit des émigrants bulgares pour troubler l'ordre et le 
calme dans le pays^) et enfin suscita des obstacles à 
J'oeuvre des écoles et des églises en Macédoine, en pensant 
que ces choses allaient discréditer le gouvernement et 
rendre impossible son maintien au pouvoir. 

Cette conduite hostile du gouvernement russe envers 
la nation bulgare rendait, en vérité, difficile sa situation 
intérieure, affaiblissait le prestige du gouvernement au- 
près de la population macédonienne et rendait la situation 
internationale de la Bulgarie très délicate — aucune grande 
puissance ne voulant contester ouvertement les droits de 
la Libératrice; les représentants diplomatiques de la Bul- 
garie étaient souvent traités comme des fonctionnaires 
turcs, le nom de la Bulgarie restait toujours aussi in- 
connu et d'aussi mince importance, et cela donnait motif 
à ses adversaires de rêver de «Grandeur" au détriment 
de ses terres. Mais grâce à la force du génie national, 
au bonheur de la Bulgarie de posséder à ces durs et trou- 
bles moments des dirigeants capables et au soutien de 
quelques grandes puissances, la nation put arriver à un bon 
résultat, mais si éprouvée qu'aujourd'hui encore elle ressent 
les suites de cette lutte au-dessus de ses forées contre le 
gouvernement russe. 

Quoique très jeune encore, le nouveau Princjgde la Bul- 
garie saisit immédiatement la gravité de la situation et 
sachant quelle serait la meilleure garantie d'indépendance et 
d'heureux avenir pour la Bulgarie, il prodigua des soins tout 
particuliers à la création d'une forte armée, toujours prête 
à se dévouer aux intérêts nationaux. Quant à lui-même. 



») Ibidem,-Télégr. M> 209 et 243 du 14. II. 1888 de l'agent diplo- 
matique à Constantinople. 

2 ) Ibidem.— Télégr. M> 511 b 31. VII. 1890 de l'agent diplomatique 
à Bucarest et X2 370 — 6. VI. 1890 de l'agent diplomatique à Belgrade. 



71 



11 s'imposa des sentiments pacifiques et respectueux envers 
son suzerain le Sultan. 

Grâce à ces solides bases, la Bulgarie put marcher 
hardiment dans sa nouvelle voie politique; le Bulgare, labo- 
rieux, se servit avec un zèle égal de la charrue et du 
livre, commença à construire des chaussées, des lignes de 
chemin de fer, installa des communications télégraphiques, 
donna une- forte impulsion au commerce — et dans un court 
délai l'ancien vilayet turc n'était plus reconnaissable. Ce 
progrès rapide attira l'attention des voisins qui regardaient 
avec envie l'énergie et la vitalité du peuple bulgare, et 
ia diplomatie européenne commença à s'occuper plus rare- 
ment de „la question bulgare". Le mariage du Prince et 
plus tard la naissance de l'héritier, Boris, Prince de Ternovo, 
consolidèrent le trône du Chef d'Etat bulgare, et la fon- 
dation d'une dynastie garantit encore plus l'indépendance 
de la Bulgarie. Mais cet affermissement de la Bulgarie 
n'était pas, bien entendu, dans l'intérêt de la politique 
russe, et le ministre plénipotentiaire russe à Constantinople 
ne tarda pas à remettre une note qui disait qu'en vertu 
du traité de Berlin le trône du Prince bulgare n'était pas 
héréditaire, condition que la Russie avait fait accepter en- 
core pendant les préléminaires du Congrès. 2 ) Cependant le 
jeune prince et son Etat ayant déjà réussi à gagner, plus 
ou moins, la confiance de presque toutes les grandes puis- 
sances, cette démarche officielle du gouvernement russe 
resta sans suites. 

Se trouvant dans de telles conditions, le gouverne- 
ment bulgare ne voulait pas soulever la question Macédo- 
nienne, vu que de nouveaux troubles ne seraient profi- 
tables qu'à ses adversaires, mais il ne cessait pas de s'in- 
téresser à la Macédoine et de préparer la réalisation de 
j'idéal national. Par l'entremise de l'agent diplomatique à 



*) Arch. M-re Aff. Etr. — Télégr.'N» 386 — 4 III 1893 de l'agent 
diplomatique à Constantinople. 

2 ) Ibidem. — Télégr. JSTs 435 — 9 III 1893 de l'agent diplomatique 
à Constantinople. 



• — 72 

Constantinople et de l'Exarchat, le gouvernement se tenait 
au courant de tout ce qui se passait dans cette contrée, 
et intercédait auprès de la Sublime Porte ou du Sultan 
afin obtenir des droits pour la population bulgare. Ayant 
également adopté une politique pacifique et respectueuse 
envers l'Etat suzerain, il avait réussi à gagner la faveur du 
Sultan Abdul Hamid qui s'inspirant des intérêts de la 
Turquie voyait dans la fidélité du Prince bulgare et de 
son gouvernement la meilleure garantie d'existence et de 
calme pour son Empire. 1 ) Aussi se montrait-il bienveillant 
envers eux et faisait quelques concessions en faveur des 
Bulgares de la Macédoine au sujet de la question des 
écoles et des églises. 

Mais d'autre part, le Sultan connaissait bien „le péril 
bulgare" ; il savait la force et la densité de l'élément bul- 
gare dans la partie européene de son empire — élément 
slave, qui éveillait sa méfiance dans les relations avec la Bul- 
garie, et il ne cédait aux requêtes des Bulgares que quand 
il était convaincu que la situation pouvait s'empirer. Les 
dirigeants bulgares avaient saisi cette faiblesse du Sultan 
et souvent se servaient de menaces dans le seul but d'ob- 
tenir quelque chose pour les Bulgares de Macédoine. La 
méfiance du Sultan envers les Bulgares était soutenue et 
accrue principalement par les Grecs, avec en tête leur Pa- 
triarche, et par les Serbes. Ces deux facteurs importants, 
complétés par la politique perfide d' Abdul Hamid, causè- 
rent les plus grands préjudices à l'élément bulgare en 
Macédoine, isolèrent la question Macédonienne et, ainsi qu'il 
a été dit, faisaient de la Macédoine le théâtre des incessantes 
et cruelles violences. 

Suivant le programme de sa politique balkanique, le 
gouvernement russe voyait dans le développement d'une 
Bulgarie libre et pleinement indépendante un obstacle à 
ses aspirations séculaires et, conséquence naturelle, cher- 
chait par tous les moyens à la supprimer; ceci est, avant 



') Arch. M-re Aff. Etr. — Télégr. M> 345- 25 II. 1888 de l'agent 
diplomatique à Constantinople. 



— 73 — 

tout, prouvé par le désir de la Russie d'avoir sur le trône 
bulgare un prince qui lui fut dévoué, par sa tentative 
d'étouffer le sentiment national chez les Bulgares, par son 
espoir de disposer entièrement de l'armée bulgare, etc. 1 ) dont 
les suites furent le détrônement du prince Battemberg, la 
création de „la question bulgare", la mission du générai 
russe Kaoulbars, le haine contre la régence, l'opposition de 
la Russie à l'élection du prince Ferdinand dont elle déclarait 
le maintien au trône illégal, son opposition à ce que le trône 
bulgare fut héréditaire, etc. faits qui firent supposer à la 
diplomatie que si le gouvernement russe ne parvenait pas 
à écarter le prince Ferdinand de la Bulgarie „il dénon- 
cerait le traité de Berlin et hisserait le drapeau de la 
Bulgarie de San. Stephano, à condition toutefois que les 
Bulgares renverraient le Prince et leur gouvernement et 
accepteraient provisoirement un commissaire russe, pou~ 
appliquer ce programme . . ." 2 ). Mais il est tout naturel 
que si la petite Principauté indépendante, placée dans les 
frontières exiguës que lui avait tracées le Congrès de Berlin, 
pouvait représenter quelque obstacle à la politique russe, 
plus cet Etat s'agrandisait et se consolidait, plus l'ob- 
stacle devenait important et réel. Partant de ces considé- 
rations, le gouvernement russe était contre l'Union, parce 
qu'elle était l'œuvre d'une aspiration patriotique bulgare, il ne 
pouvait donc qu'être également contre l'Union avec la 
Macédoine. Voilà pourquoi, dans son désir de rendre impos- 
sible toute extension future de la Bulgarie, sans tenir 
compte que la Macédonie était nécessaire pour réaliser 
l'Unité nationale — idéal légué par l'Empereur Alexandre II, 
le gouvernement russe commença, par tous les moyens, 
à contrecarrer l'œuvre macédonienne. Par exemple, il sou- 
tenait ouvertement les prétentions serbes et grecques à des 



x ) Arch. M-re Aff. Etr. Les pourparlers entre la délégué russe 
Tatichtcheff et le gouvernement bulgare. Lettre adressée à l'agent diploma- 
tique à Constantinople. M> 7397 — 28 IX. 1890. 

2 ) Arch. M-re Aff. Etr. Télégramme chiffré Ni 275-17 II 1833 
de l'agent dipl. à Constantinople. 



— 74 — • 

privilèges en Macédoine 1 ) et en même temps suscitait des 
difficultés aux Bulgares. Au sujet des „bérats" d'investi- 
ture accordés à deux évêques bulgares en Macédoine 
(Uskub et Andrinople) le ministre plénipotentiaire russe à 
Constantinople, Nélidoff, tenta par des menaces de sus- 
pendre leur mise en vigueur, 2 ) et le premier dragoman de 
la même légation déclara que la promulgation des bérats- 
représentait une offense pour le gouvernement russe. 3 ) Le 
gouvernement russe avait toujours la possibilité d'imposer 
ses volontés à la Sublime Porte, parce que la Turquie 
n'avait pas encore payé la contribution de la dernière: 
guerre — circonstance qui donnait un grand poids à la diplo- 
matie russe à Constantinople. Et ainsi l'œuvre bulgare en 
Macédoine rencontrait de graves difficultés. 

Sauf auprès de la Sublime Porte, le gouvernement 
russe agissait aussi en Serbie, dans le but d'isoler la Bul- 
garie de l'influence de l'Europe Centrale et de restreindre 
surtout l'influence autrichienne dans la Péninsule. Dès qu'il 
jugea la Bulgarie perdue pour sa politique balkanique, it 
commença à faire des avances à la Serbie qui blessée par 
la partialité de la Russie à San-Stefano s'était placée sous 
la protection de l'Autriche-Hongrie. L'abdication du roi 
Milan et plus tard la visite du roi Alexandre à S.-Peters- 
sbourg donnèrent la possibilité à l'influence russe de se 
fortifier encore davantage. Le gouvernement russe, en sui- 
vant une politique constante au sujet de la question d'Orient 
qui était en même temps une politique contre l'Autriche- 
Hongrie, fit tout pour affermir la situation intérieure ébranlée 
de la Serbie et forger d'elle une sûre et solide arme 
pour sa lutte contre l'Autriche. On voit que dès lors le 
gouvernement russe entreprit sérieusement l'armement de 
Ja Serbie, lui envoyant de l'argent, des fusils (environ 
80000), des canons de forteresse (36); les officiers serbes 
commencèrent à fréquenter l'Académie de l'Etat major à 



>) Arch M-re Aff. Etr. - Télégr. Ns 939-7 V 1888 de l'agent 
dipl. à Constantinuple. 

2 ) Ibidem. — Télégr. M> 839 — 9 VI 1890. 

3 ) Ibidem, - Télégr. N° 840— 12 VII 1890. 



75 



S.-Petersbourg, des ingénieurs russes étudiaient et fortifi- 
aient sa frontière bulgare, notamment les villes Zaïtchar r 
Kniajévatz, Nich et Pirot 1 ) des manœuvres étaient effectuées 
du côté de la frontière bulgare, et même le gouvernement 
russe proposa à la Régence serbe une convention mili- 
taire. 2 ) En général l'état d'esprit en Serbie était relevé à une 
tel point que le journal serbe „Glas voiske" commença 
à menacer ouvertement la Bulgarie, en disant: „Nous 
verrons qui vaincra cette fais". Les préparatifs de la 
Serbie étaient si évidents qu'il était à craindre que la 
Serbie attaquât à l'improviste sa voisine. 3 ) 

Mais en même temps le gouvernement russe envisa- 
geait avec bienveillance un agrandissement éventuel de 
la Serbie sur le compte de la Macédoine et de la Vieille 
Serbie. Une Serbie agrandie eut été un instrument plus 
sûr pour atteindre ses buts, et en même temps la Vieille 
bulgare eut été affaibli et le gouvernement bulgare 
compromis; de sorte que la tenace Bulgarie eut été 
cernée de toutes parts et forcément se serait soumise 
d'elle-même à l'influence russe; enfin un obstacle plus sûr 
eut été élevé contre le mouvement autrichien vers Sa- 
lonique. En vue de tout cela le gouvernement russe donna 
son plein concours au Serbes afin qu'ils puissent réaliser 
leurs aspirations conquérantes dans la Macédoine, et 
nous voyons, surtout vers 1889 — 1890, que les Serbes, 
s'adonnèrent à la propagande en Macédoine avec la même 
fougue et la même activité qu'ils avaient mis à s'organiser 
et à s'armer. A cette époque différentes sociétés patrio- 
tiques fureut fondées comme „La St-Sava", „La Grande 
Serbie", „La Macédoine" — pour préparer l'annexion à la 
Serbie de la Macédoine, de la Vieille Serbie ainsi que de la 
Bosnie et la Herzogovine; différentes brochures et cartes 
parurent; 1 ) les journaux parlaient unanimement et uniquement 
de la Macédoine. 



*) Arch. M-re Aff. Etr. Eéfegr. M? 345 — 24 VI 189Tet.No 967 — 
13. IX 1891 de l'agent diplomatique à Belgrage. 

3 ) La brochure du colonel de reserve du quartier général M-r 
Dragachévitch — „Les Slaves de la Macédoine" 1890. 



— 76 — 

Des quêtes furent faites au profit de la propagande 
pour les écoles et les églises en Macédoine; on parla d'un 
rapprochement et même d'une alliance avec la Grèce, d'une 
confédération balkanique dont serait exclue la Bulgarie etc. En 
même temps l'agent diplomatique serbe à Constantinople, 
aidé par l'ambassadeur russe dans la même ville, travail- 
lait énergiquement auprès de la Sublime Porte et auprès 
du Patriarcal pour que la Turquie donnât aux Serbes 
la permission de faire la propagande dans la Macédoine 
entière. Il va de soi que le Sultan n'opposait rien à cette 
nouvelle propagande dirigée contre le fameux danger bulgare, 
d'autant plus qu'elle était désirée par la Russie qui avait 
alors une très grande influence auprès de la Sublime Porte. 

Encore en 1 8 8 8 son Eminence l'Exarque comprit le danger 
qui menaçait la cause bulgare, et voulant attirer 1' attention 
de notre gouvernement sur les difficultés que le gouvernement 
bulgare faisait aux Bulgares dans la question des églises 
et des écoles en Macédoine, s'exprimait ainsi: „ D'après 
notre humble avis, si l'Exarchat est privé du soutien de 
la Bulgarie et de l'intervention des Etats qui la pro- 
tègent, nous n'arriverons à rien et peu à peu la Sublime 
Porte soumettra définitivement la populations bulgare au 
Patriarcat et rendra le séjour de l'Exarque à Constan- 
tinople impossible". 1 ) Un peu plus tard, au mois de Sep- 
tembre, la situation devint telle que même les ministres 
des pays bien disposés en notre faveur, conseillaient de ne 
pas soulever la question Macédonienne vu qu'il aurait été 
dangereux d'exciter le mécontentement de la Serbie et de 
la Grèce dont les gouvernements exprimaient ouvertement 
leurs prétentions sur la Macédoine. Ayant organisé, d'une 
manière si artificielle, leur propagande, les Serbes eurent 
l'audace de demander à la Sublime Porte l'autorisation 
d'ouvrir un gymnase à Salonique et de publier à Con- 
stantinople un journal en langue „ macédonienne" (?); sub- 
sides richement par le gouvernement, et soutenus princi- 



') Arch. du Min. des Aff. Etr. lettre de l'ExarqueN» 28-16/ -IV— 1888. 



11 



paiement par les consuls 1 ) russes en Macédoine, les propagan- 
distes serbes commencèrent à voir des Serbes là où aucun 
ethnographe n'en avait jamais remarqués de sorte que leurs pré- 
t entions augmentaient co ntinuellement. Déjà au commencement 
de l'année 1891 les journaux serbes demandaient qu'on nommât 
des évêques et des prêtres pour la Macédoine et pour 
la Vieille Serbie et proposaient même de fonder un Exar- 
chat Serbe en Macédoine sous la direction du Patriarche. 
L'ambassadenr russe à Constantinople 2 ) intervint avec 
insistance auprès du Patriarche en faveur d'un évêque 
serbe pour le villayet d'Uskub, tandis que l'agent diplo- 
matique serbe travaillait eu faveur de la transformation 
des diocèses d'Uskub et de Prisrène en diocèses serbes 
avec des Serbes en tête. Pendant son séjour â Constan- 
tinople le roi serbe Alexandre pria le Sultan d'accorder 
aux Serbes les mêmes droits concernant les écoles et les 
églises, droits que les Bulgares et les Grecs avaient déjà 
en Macédoine; il proposa au Patriarche de reconstituer la 
Patriarchie serbe à Ipèque et de renvoyer les éveques grecs 
d'Uskub et de Prisrène. 

Grâce à la politique russe envers la Serbie et les 
tendances conquérantes de cette dernière par rapport à la Ma- 
cédoine, il se creusa un abîme infranchissable entre les 
deux peuples voisins et frères. 3 ) 



1 ) Arch. Min. Etr. lettre chif. M> 1301— 12/X 1891 de l'agent à 
Constantinople et M> 1883, octocre 1894. 

2 ) Arch. M. Etr. Télégr. Nb 1397-24/VI 93. de l'agent à Con- 
stantinople. 

3 ) Arch. Etr. Min. lettre confid. M 651— 4/X 90. de l'agent à 
Belgrade. Dans un entretien qui a eu lieu entre le roi serbe Milan et 
notre représentant à Belgrade, le roi a exprimé ses regrets que les rela- 
tions à cette époque entre la Serbie et la Bulgarie ne fussent point aussi 
sincères qu'il'aurait désiré et qu'il était contraint de ménager la Rus- 
sie. Quant à la question Macédonienne le roi doutait qu'on pût 
arriver à une entente, vu que les instituteurs et les journalistes serbes 
affirmaient obstinément que la Macédoine entière était peuplée de Serbes, 
tandis que leurs collègues bulgares affirmaient au contraire que cette 
population était exclusivement bulgare". 

Ibid.;Dans un autre entretient le roi Milan dit également qu' 
il n'existait pas d'entente entre la Serbie et la Bulgarie et que la 
cause en était à la politique russe. — Telegr. N» 215-25/11 91 de l'agent 
de Belgrade. 



— 78 — 

Devant une perspective aussi défavorable le gouver- 
nemet bulgare ne perdit pas l'espoir dans l'heureux 
avenir de son pays et se basant sur le droit moral et 
la fermeté du peuple, ne laissait échapper aucune occasion 
d'acquérir de nouveaux droits et de sauvegarder les anciens 
contre l'attaque de ses ennemis. Suivant la même politique 
pacifique envers la Turquie, le gouvernement prêta une 
attention particulière au développement intellectuel des 
Bulgares de la Macédoine, dans le but d'éveiller la con- 
science nationale, d'effacer les traces de l'esclavage moral 
restées depuis la domination grecque et ensuite, au moment 
favorable, d'accomplir le dernier acte au profit de la cause 
nationale. 

Les Serbes et les Grecs avaient réussi à suggérer à 
la Sublime Porte l'idée que tout augmentation de commu- 
nautés bulgares, d'écoles et de diocèses aurait contribué à 
l'agrandissement de la Principauté bulgare; voilà pourquoi 
le gouvernement turque, déjà porté à douter de l'avantage 
pour la Turquie de l'existance de l'Exarchat, se mit à 
poursuivre ouvertement les Bulgares en leur créant diffé- 
rentes difficultés au sujet de leurs droits scolaires et 
religieux; ainsi, relativement à la question des églises, le 
Grand Vezir avait dit à l'Exarque et au représentant bulgare 
que „la population bulgare en Turquie ne pourrait avoir d'évê- 
ques bulgares sans l'approbation du Patriarche, ou alors 
devrait changer de religion". Ce témoignage démontre que 
le Grand Vezir avait l'intention d'abolir tous les droits con- 
cédés aux Bulgares jusque là, et quand notre agent lui dé- 
montra l'injustice qui serait faite aux Bulgares en les plaçant 
même au dessous des tziganes, il lui répondit: „Même si 
vous arrivez à me persuader, je ne serai quand même pas 
persuadé" 1 ). Le Grand Vezir lui même déclara quant à 
la question scolaire qu'il ne voulait pas accorder à l'Exar- 
chat une indépendance complète dans la Turquie d'Europe, 
car dans ce cas l'Exarque aurait le droit de fonder des 



. ') Ar. M. Etr. — Lettre J\T° 883 — 9. VI. 1889. De l'agent 
à Const-ple. 



— 79 — . 

écoles et des églises là où il voudrait, droit que la Sublime 
Porte avait l'intention de limiter. 

Dans ces conditions le gouvernement bulgare ne pou- 
vait rester inactif, et dans une longue et énergique note, 
adressée à la Sublime Porte, il intervint en faveur de 
droits pour les Bulgares en Turquie en la priant de prendre 
des mesures pour éviter tout malentendu entre les deux 
pays et que le gouvernement bulgare ne fût obligé de 
recourir à la force pour sortir d'une situation pleine de 
dangers. 1 ) L'effet de cette note fut . tel que le suzerain 
la reçut avec étonnement et que les diplomates la notèrent 
comme, „ événement grave". Mais malgré l'irritation res- 
sentie à l'Ildiz, malgré, les protestations des Serbes et des 
Grecs et le mécontentement du Patriarche, qui menaçait de 
donner sa démission dans le cas où on céderait aux 
Bulgares, le Sultan répondit d'une façon satisfaisante et 
autorisa la publication d'un journal bulgare à Constanti- 
nople; en même temps trois de nos évêques furent nommés 
dans les diocèses d'Uskub, d'Ochrida et de Veless 2 ). Quant 
à l'instruction scolaire l'administration turque essaya d'abolir 
le droit d'après lequel les écoles relevaient des communes 
en exigeant que les écoles fussent privées, 3 ) la Sublime 
Porte, avait pour but de pouvoir fermer l'école dans le 
cas où l'instituteur eût été suspect; de cette façon elle 
comptait pouvoir arrêter et étouffer le développement du 
mouvement bulgare. 

L'indignation éveillée par les injustices accomplies 
en Macédoine poussa la population de la Bulgarie à 
organiser des meetings, des assemblées dans lesquells on 
exposait tout ce qui se passait au-delà de la montagne du 
Rilo; en même temps on indiquait le danger que courait la 
cause bulgare, tandis que le journal „La Macédoine" qui 
paraissait à Sofia se mettait à attaquer ouvertement le gou- 
vernement turc en l'accusant d'hypocrisie. Ce mouvement 



') Ibid. Lettre N? Du 4. VI. Du ministère des Affaires Etrangères. 

2 ) Ibid. Lettre A» 750-19/VI— 90 de l'agent de Consple. 

3 ) Ibid. Lettre Jtë 1301-12/X— 91 de l'agent de Consple. 



80 



dans la Bulgarie vassale produisit une désagréable impres- 
sion auprès de la Sublime Porte qui ne tarda pas à exi- 
ger de notre gouvernemeut, au nom d'un bon voisinage, 
de l'arrêter et de défendre l'organisation de bandes ar- 
mées (tchéti) sur le sol bulgare. Le Grand Vezir émit 
avis que ce mouvement exciterait la population macédo- 
nienne à l'insubordination et inspirerait à la Sublime Porte 
de la méfiance envers la Principauté et l'Exarchat. l ) En 
réponse à ces avertissements notre gouvernement expliqua 
à la Sublime Porte que ce mouvement n'était que l'expres- 
sion de l'indignation provoquée par la grande injustice 
qui était faite depuis quelques années à la population 
bulgare en Turquie; il souligna aussi que. cette population 
était toujours aussi loyale envers l'Empire que le gouver- 
nement bulgare l'était envers les Turcs de la Principauté; 
donc, d'après notre gouvernement ce mouvement était 
provoqué par la Sublime Porte elle-même. Il déclara aussi, 
que défense serait faite aux bandes armées (tcheti) de 
passer en Macédoine 2 ) mais il insistait qu'au nom de la 
justice les questions concernant les églises et les écoles 
fussent résolues dans le même sens qu'elle l'étaient pour 
les Serbes et les Grecs; dans le cas contraire le gouver- 
nement serait forcé ■ d'agir comme le lui dicteraient ses 
intérêts car les mesures prises par le Grand Vezir étaient 
dirigées contre le peuple bulgare et aussi contre le gou- 
vernement bulgare 3 ). 

En réponse à cet énergique langage le Sultan s'em- 
pressa de décréter un iradé par lequel les exigeances de 
l'Exarque et du gouvernement bulgare étaient satisfaites. 
La question scolaire se trouvait réglée et deux nouveaux 
évêques bulgares furent nommés l'un pour Veless, l'autre 
pour Nevrocope, et enfin le Sultan en personne fit don 
d'un emplacement à Constantinople destiné a la construc- 



*) Arch. d. Min. Etr., telegr. M? 526 — 16/111 94 de l'agent à 
Consple. 

2 ) Arch. d. Min. Etr., lettre JMs 3054— 17/111 94 adressée à l'agent 
à Consple. 

3 ) Ibid. Lettre X2 3780 — 51V 94 adressée à f'agent à Consple. 



81 



tion d'un séminaire dans cette ville; 1 ) l'acquisition de ces droits 
fut considérée comme une grande victoire remportée par 
le gouvernement bulgare et l'Exarchat ; il faut ajouter que 
cela eu lieu en l'absence de l'ambassadeur russe et 
qu'avant le retour de ce dernier le Grand Vezir s'empressa 
de signer la nomination des evêques 2 ). Grâce à cette 
politique, grâce à la bienveillance, quoique apparente, du 
Sultan envers le gouvernement et le peuple bulgare, grâce 
aux succès et à l'infatigable intervention de l'Exarque 
au profit de son peuple, le gouvernement bulgare eut la 
possibilité encore en 1894 de démontrer à l'Europe que 
ia Macédoine était incontestablement un pays bulgare, 
car en un si bref délai 674 écoles bulgares primaires et 
lycées y furent fondés comptant 35.443 élèves et 984 
instituteurs, 3 ) tandis que les Serbes n'avaient que 24 
écoles avec 548 élèves dans la dioGèse d'Uskub. 

Malgré les empêchements et les intrigues des. Serbes 
et des Grecs, malgré les poursuites de la part de l'admini- 
stration, malgré le soutien et le concours accordés à nos 
ennemis, la population bulgare s'éveillait rapidement; en une 
année 54 villages se détachèrent du Patriarcat et seulement 
trois ans plus tard (en 1897) l'Exarchat bulgare comptait 
déjà sous son autorité 7 diocèses avec des evêques à Uskub, 
a Ochrida, à Veless, à Monastir, à Debra, à Stroumitza, 
à Nevrocope, et autres 9 diocèses sans evêques, 42 vicariats, 
1325 curés qui officiaient dans 1331 églises, 294 chapelles 
et 63 couvents 4 ). 



*) Arch. d. M. Etr., telegr. M 758 — 12/4 94 de l'gent â Consple. 

A l'occasion des remerciements de la part du peuple bulgare et 
du Prince au sujet des questions réglées, le Sultan dit «qu'il était très 
content d'avoir fait plaisir au peuple bulgare juste au moment des 
fêtes de Pâques et que si ce peuple lui restait fidèle et dévoué il pour- 
rait s'attendre à d'autres marques de bienveillance de sa part. 

lbid., télegr. M> 804 27/IV 94 de l'agent de Consple. 

2 ) lbid. telegr. X° 830 — 27/IV 94 de l'agent de Cons/ple. 

3 ) lbid. Compte rendu annuel de l'Exarchat pour l'année scolaire 
1893-94. 

4 ) Rapport fait à l'occassion du 25-eme anniversaire de Sa Majesté 
le Roi en 1912, page 15. 



— 82 — 

Les difficultés que la Bulgarie eut dans sa position 
internationale et dans le développement régulier de la nation 
dans l'intérieur et hors de la frontière, provoquèrent "un 
changement de gouvernement 1 ). Le nouveau Cabinet formé 
par des gens qui suivaient une politique conservatrice et 
qui „ tenaient avec la Russie" cherchait l'occasion de rétablir 
les rapports entre la Bulgarie et la Russie, poujr les ramener 
au moins à l'état normal. L'occasion se présenta la même 
anée le 21 Octobre 1894, à l'avènement de l'empereuer 
Nicolas II. A l'occasion du décès d'Alexandre III, la Chambre 
des députés bulgare leva la séance en signe de deuil; Son 
Altesse Royale le Prince envoya un télégramme au Tzar 
dans lequel il exprimait des condoléances en son nom 
et au nom du peuple bulgare. A ce télégramme l'Empereur 
russe répondit en remerciant le Prince et le peuple, — fait 
qui en son temps produisit une grande inpression dans le 
monde diplomatique et réjouit le peuple bulgare et son 
gouvernement. Par cette réponse officielle, après 7 années 
de silence, le nouvel Empereur montrait qu'il serait enclin 
à être conciliant envers la Bulgarie, et de cette façon une 
nouvelle ère dans la politique commença. 

Les suites de ce fait furent que nos représentants 
à l'étranger (à Constantinople et à Bucarest) furent invités 
personnellement 2 ) par les ambassadeurs russes à l'occasion de 
la messe funèbre célébrée pour le feu Empereur et furent 
traités comme les autres membres du corps diplomatique. 
Outre cela dans les rapports des autres pays envers la Bul- 
garie un certain changement se produisit 3 ). 

La Turquie qui trouvait son compte dans la mésin- 
telligence entre la Bulgarie et la Russie se trouvait main- 
tenant devant la même perspective qu'auparavant quand la 
Bulgarie allait devenir une province russe; voilà pourquoi 
elle devint plus réservée et plus méfiante envers la Russie. 



*) Le 18. V. 94 le cabinet du parti National-libéral ayant pour 
chef St. Stambolov fut remplacé par le cabinet du parti National avec 
M-r Stoïlov comme chef. 

2 ) Arch. d. M. Etr, télégr. .Nb94 de l'agent de Bucarest et JSfe 1967 
le 28/X— de l'agent à Consple. 

3 ) Ibid. télégr. M? 1976— 29/X-94 de l'agent à Consple. 



— 83 — 

L'Autriche-Hongrie qui jusque là comptait qu'après la perte 
de son influence dans la Serbie elle pourrait au moins la 
garder en Bulgarie se vit, apès le retour de l'ambassadeur 
russe à Sofia, presque repoussée de la Péninsule, fait qui 
la prédisposa à une certaine méfiance envers la Bulgarie. 
L'Angleterre et l'Italie qui désiraient jusque là être nos 
amis, commencèrent à se tenir réservées sur les ques- 
tions nationales, et nos voisins indécis attendaient les 
premiers indices de la politique russe en Bulgarie. 

Les rapports entre la Bulgarie et sa libératrice s'amé- 
lioraient peu à peu; notre Prince fut toléré d'abord et 
ensuite reconnu par la Russie comme souverain légal de la 
Bulgarie, et plus tard fut aussi reconnu par les autres 
Etats. Sentant sa position extérieure plus ou moins solide 
quoique le pays se trouvât au plus haut degrés de sa réorga- 
nisation intérieure au point de vue politique et économique, 
le nouveau gouvernement commença également à travailler 
au profit de la Macédoine mais cette fois d'une manière plus 
hardie et plus énergique. Il poursuivit la politique de dé- 
veloppement intellectuel des Bulgares macédoniens; cepen- 
dant le régime du gouvernement turc commençait à devenir 
intenable, et après les cruautés commises envers les 
Arméniens il devint dangereux d'exposer les Bulgares au 
même sort; alors le governement se vit impuissant d'étouf- 
fer l'indignation nationale. Le résultat fut que le Comité 
révolutionnaire macédonien en Bulgarie commença à en- 
voyer clandestinement des bandes armées (tcheti) en Ma- 
cédoine, destinées à défendre la population contre la vio- 
lence et les injustices de l'administration. Ceux qui crai- 
gnaient les Bulgares comprirent que. par ce mouvement la 
Bulgarie commençait le dernier acte de sa politique natio- 
nale. Devant la perspective que l'annexion de la Macédoine 
troublerait l'équilibre dans les Balkans au profit de la Bulgarie, 
les Serbes, les Grecs et les Turcs s'allièrent contre les Bul- 
gares en Macédoine, et après 1894 la Roumanie qui ne 
voulait pas laisser échapper l'occasion se rapprocha de la 
Turquie et dirigea sa politique contre la Principauté. 
\ 6* 



— 84 — 

Enchâssée au nord entre deux empires, la Roumanie ne* 
pouvait arriver à agglomérer si facilement sa population et 
ancore moins à agrandir son territoire; pourtant l'esprit 
impérialiste qui régnait dans ce pays le poussait à sortir 
de ses frontières et à rêver une certaine grandeur, comme 
du reste tous les pays faibles et qui courent le danger 
d'être engloutis; cet agrandissement pouvait naturellement 
se faire du côté de l'empire turque qui représentait, avant 
la guerre de 1877 — 78, le point le plus faible de rési- 
stance. Cette tendance se manifesta chez les roumains 
encore en 1867, quand, attirée par l'idée d'une confédéra- 
tion balkanique, la Roumanie conclut un traité secret 
avec la Serbie, , traité qui visait le partage de la Bul- 
garie, alors vilayet danubien; d'ailleurs ce n'était que la 
première étape de sa politique, vu que vers 1860 — 62 
des comités étaient organisés à Bucarest ayant pour but 
la fondation et l'entretien d'écoles roumaines dans tous 
les endroits de la péninsule Balkanique où il y avait des 
Roumains, de sorte qu'au moment propice cette population 
pût être annexée à la Roumanie („Hellinismus", 10/IX, 
1906). Ces comités faisaient la propagande de cette idée 
non seulement en Epire, en Thessalie et en Macédoine, 
mais aussi en Albanie dont la population est considérée par 
les Roumains comme apparentée à la leur; „et jusqu' aujour 
d'hui encore on rêve à Bucarest de voir un jour la Roumanie 
devenue empire avec Constantinople pour capitale", dit 
Gersine dans son oeuvre „ Macédonien und das tùrkische 
Problem" p. 34. On, sait comment les Roumains considèrent 
l'empereur romain Trajan. Si les Grecs font jusqu'à nos 
jours le rêve de restaurer l'Empire Bysantin avec Constan- 
tinople pour capitale, pourquoi ce rêve serait-il défendu 
aux Roumains, descendants directs de Trajan, rêve qui se 
réaliserait en restaurant la partie orientale du grand Empire 
Romain (journal „ Adeveroul" — 30/ V 900). Il est évident ainsi 
qu'à l'époque où n'existait pas encore de „ question bulgare" 
et encore moins de „ question Macédonienne", le but extrême 
de la politique de l'Etat roumain était de fonder une 



— 85 — 

.„ Grande Roumanie" sur le compte des provinces qui se 
trouvaient au sud de ce pays. 

Il est évident que la formation de l'Etat bulgare fut 
cause de grandes désillusions dans les sphères gouverne- 
mentales de la Roumanie et provoqua une certaine modi- 
fication dans sa politique d'Etat. Se voyant presque en- 
cerclée de pays slaves et cela au moment où les traces 
de la domination bulgare n'étaient pas encore effacées, la 
Romanie se vit menacée par le nouvel état de chose; par 
suite elle renonça à ses idées impérialistes, s'empressa de 
chercher appui chez ses voisins en dehors des Slaves, alla 
se mettre sous la protection de l'Alliance de l'Autriche- 
Hongrie de l'Allemagne et de l'Italie, envisagea avec un 
certain soulagement la tendance da la Bulgarie à s'éman- 
ciper de la Russie, ne réagit pas contre ,,1'Union", proclamée 
en 1885, malgré le déséquilibre sensible que cela apportât 
•dans la Péninsule. Voila pourquoi les années L894 — 95 
furent celles d'un voisinage sincère entre les deux pays. 1 ) 
Mais plus tard la Roumanie devint de nouveau jalouse de 
la Bulgarie et porta envie à ses succès; on aurait dit que 
son ressentiment à propos du 19/11 1878 se renouvelait. 
L'amélioration des rapports entre la Bulgarie et la Russie 
d'un côté, et de l'autre l'intervention du peuple bulgare dans 
le mouvement révolutionnaire en Macédoine, visant l'Unité 
définitive de tous les Bulgares, poussa la Roumanie à ne 
pas rester indifférente envers les changements qui allaient 
se produire dans la carte de la Péninsule; il s'agissait de 
recevoir des compensations dans le cas où la Turquie 
d'Europe serait partagée parmi les pays balkaniques et 
ceci en telle proportion que l'équilibre dans les Balkans rie 
fût pas rompu à son détriment. La compensation ne 
pouvait être faite sur le compte du territoire turque, vu 
que la Turquie était éloignée de la Roumanie; elle ne 
pouvait se faire qu'avec des domaines bulgares, voisins de 
la Roumanie. Voila pourquoi le gouvernement roumain 



l ) Arch. M. Etr., telegr. M 687 — 25/1 94. 



86 



tout en ayant l'air de ne pas s'opposer à l'Unité défini- 
tive de la nation bulgare, cherchait en secret à créer des 
conditions qui justifieraient sa conduite dans le cas où un 
jour elle mettrait la main sur des territoires purement 
bulgares. Elle souleva la question „des Macédonoroumains', 
ou des Aroumains, des Kouzovalaques en Macédoine, vers 
laquelle les aspirations des Bulgares étaient tournées. 

Dans l'intention de créer une unité ethnique en raliant 
les Kouzovalaques en Turquie, qui n'avaient ni conscience 
nationale, ni attaches quelconques avec les Roumains d'outre 
Danube, le gouvernement roumain commença sa propa- 
gande en Macédoine, en fondant à l'exemple des Bulgares 
des écoles et des églises. Jusque là tous les* Aroumains, 
excepté les mahometans, étaient sous l'autorité spirjtuelle 
du Patriarche grec; ils recevaient leur enseignement en 
grece et appartenaient à l'église grecque. Cette nouvelle 
propagande trouva donc une forte opposition de la part 
du Patriarcat omnipotent, et les Roumains furent obligés 
de lutter pous arriver a leur but. L'effet de la propagande 
aurait été nul si le gouvernement roumain et ses protec- 
teurs de la „ Triple Alliance" ne fussent intervenus. La 
question scolaire en Turquie n'était pas facile à résoudre 
pour les Aroumains, car là les écoles pouvaient être 
fondées seulement au nom d'une unité collective juri- 
dique reconnue par le gouvernement; or comme telles 
unités étaient reconnues seulement les institutions reli- 
gieuses, tandis que les Aroumains dépendaient du ressort 
du Patriarche. Par conséquent la cause scolaire des Arou- 
mains devait être légitimée en ayant pour soutien l'église 
nationale. Ainsi sur l'initiative de la Roumanie, la question 
de l'église nationale roumaine fut soulevée. 

Le Patriacat fut excessivement sensible aux reven- 
dications des Aroumains, d'autant plus que les Bulgares 
avaient réussi à se libérer et occupaient avec succès 
leurs anciennes frontières ethnographiques; il craignait de 
perdre avec les Aroumains de la Macédoine ceux de l'Epire, 
de la Thessalie et de l'Albanie; car dans ce cas son 



— 87 — 

influence aurait été tout à fait diminuée et la cause grecque 
dans la Turquie européenne aurait été irrévocablement perdue. 
La lutte fut extrêmement obstinée, mais malgré les pro- 
testations du Patriarche, les exigences des Aroumains furent 
satisfaites, la Turquie qui dans sa politique intérieur 
profitait toujurs de l'occasion pour opposer les minorités 
contre les fortes majorités chrétiennes d'autres races, comme 
étaient les Bulgares et les Grecs, profita aussi de cette 
occasion pour les désunir encore plus et reconnut inoffi- 
ciellement que les „Kouzovalaques" appartenaient à la race 
roumaine. De cette manière la Sublime Porte donna à la 
Roumanie le droit de s'intéresser au sort de la Macédoine et 
d'avoir des prétentions à cette dernière ainsi que les autres 
pays balkaniques. 

Reconnus comme formants une nationalité distincte 
les Aroumains reçurent ainsi le droit d'ouvrir leurs 
propres églises, leurs écoles, après quoi ils commen- 
cèrent à s'organiser. Le droits de ce nouveau groupe 
ethnique s'élargissaient en proportion des dangers que les 
autres nations de la Turquie créaient au gouvernement et 
surtout en proportion des avantages politiques que la 
diplomatie roumaine pouvait offrir à la Turquie ou à la 
Grèce. Par sa politique réconciliante envers le Patriarcat 
et la Sublime Porte, le gouvernement roumain acquit bientôt 
de larges droits et vers 1891, à l'époque où le gouver- 
nement bulgare souleva plus énergiquement la question des 
écoles et de l'Eglise en Macédoine, le Patriarche lui même 
permit la célébration de la messe dans les églises des 
Aroumains en langue roumaine. 

La Roumanie n'avait pas la prétention de fonder en 
Macédoine une Eglise autonome, car si elle arrivait même 
à créer un noyau ethnique en Macédoine, elle n'aurait pas 
eu le moyen de l'annexer à la mère patrie, aussi elle 
se contenta de certains droits qui lui furent reconnus en 
Macédoine: à l'avenir il ne s'agissait que d'augmenter 
le nombre des Roumains pour pouvoir exiger un jour de 
plus grandes compensations; mais l'important était que 



— 88 — 

l'église roumaine ne se séparât pas du Patriarcat, ca- 
au cas contraire elle aurait été déclarée excommuniée, 
ce qui aurait compromis le Patriarche de Constantinople 
devant le monde chrétien; ou alors il aurait été nécessaire 
d'abroger l'excommunication prononcée contre l'Eglise bul- 
gare, ce que la diplomatie roumaine voulait éviter, car 
dans ce cas comme dans l'autre la cause bulgare aurait 
été renforcée au détriment de l'hellénisme. Or, si telle était 
la volonté de la Roumanie officielle, les Aroumains dans la 
Turquie préferaient -au contraire avoir un chef ecclésiastique, 
comme en avaient les Grecs et les Bulgares avec le 
droit d'ordonner des évêques ; ils proposaient pour siège 
Constantinople ou Monastire, dans lesquels l'élément aroumaiu 
était le plus dense. Le gouvernement roumain se trouva 
devant une scission éventuelle, ce qui lui aurait porté préjudice 
dans sa politique envers la Bulgarie, car les roumains 
macédoniens étaient en bonnes relations avec les Bulgares, 
et les révolutionnaires de nationalité aroumaine agissaient 
en commun avec les révolationnaires bulgares. Cette amitié 
avec les Bulgares macédoniens qui était dictée par le but 
commun d'obtenir l'autonomie de la Macédoine n'était 
aucunement au goût de la Roumanie et força son gou- 
vernement de céder aux Aroumains, d'embrasser leur cause 
en ordonnant à l'embassadeur roumain à Constantinople de 
solliciter le droit de fonder un évêché à Monastire (1893). ] ) 
Le Patriarche protesta contre ces nouvelles prétentions 
roumaines ; or les relations entre la Turqiue et la Roumanie 
vers l'année 1895 dictant à la première une conduite bien- 
veillante envers la "Roumanie, le Sultan consentit aux de- 
mandes des Aroumains malgré la résistance du Patriarche. 
Ils élurent un chef ecclésiastique en 1896 sans toutefois 
avoir obtenu de la Sublime Porte le „berat" nécessaire. 
De là commencèrent des malentendus entre le Patriarche 
et la nouvelle Eglise avec un évêque illégal en tête, 
malentendus qui plus tard furent transportés dans Te domaine 



/rch. Min. Etr., télegram. M> 1061-3/VII 94. 



— 89 — 

^diplomatique et provoquèrent des hostilités entre la Roumanie 
e* la Grèce. Il est à noter que dans cette lutte religieuses les 
Aroumains s'adressèrent à l'Exarchat bulgare avec la prière 
de les soutenir et même sous certaines conditions de les 
accepter au sein de l'Eglise bulgare jusqu'au moment où 
ils se seraient organisés comme nationalité indépendante* 
L'Exarque compris l'opportunisme des Aroumains et préféra 
se tenir loin de leur lutte avec le Patriarche. 

Ce mouvement des Aroumains eut pour résultat la 
fondation de communautés roumaines, qui vers 1905 
atteignaient à peine le nombre 30. Ces communautés eurent 
leur administration, leurs mairies, leurs écoles où renseig- 
nement se faisaii en roumain et des églises où la messe 
était célébrée en cette langue. 

Pourtant ces concessions, faites aux Roumains grâce 
aux conditions exceptionnelles dans lesquelles se trouvait 
.la Turquie, ne pouvaient resolver définitivement les questions 
relatives à la cause roumaine en Macédoine tant que les Arou- 
mains ou Kouzovalaques ne fussent reconnus officiellement 
comme nationalité distincte; ils restaient toujours un peuple 
qui ne se distinguait qu'au point de vue ethnique et 
leurs communes avaient souvent à souffrir des lois du pays. 
Voila pourquoi la diplomatie roumaine soutenue par celle 
de l'Allemagne intercéda le plus énergiquement pour que 
les Aroumains fussent reconnus officiellement comme natio- 
nalité distincte dans l'Empire. Vu les cinconstances poli- 
tiques de l'année 1903 — 1904 et sous la pesée des 
puissances en faveur des reformes en Macédoine, la Turquie 
accéda aux prétentions roumaines; le 9/V 1905 un iradé 
du Sultan reconnut officiellement aux Aroumains le droit 
de s'organiser de même que les autres nationalités et 
communautés religieuses. Cet iradé souleva chez les Grecs 
une vraie tempête; les bandes armées grecques commen- 
cèrent à terroriser les Aroumains et à agir envers eux de 
même qu' envers les Bulgares jusqu'à ce qu' après -l'échange 
<ie quelques notes acérées entre Athènes et Bucarest les 
relations diplomatique fussent interrompues. 



- 90 — 

Depuis 1894 jusqu'à l'insurrection de 1903 en Macédoine. 

Après ce court exposé de la politique du royaume 
roumain qui, sans conteste, a exercé une grande influence 
sur la politique de la Bulgarie nous continuerons d'exposer 
la politique bulgare par rapport à la Macédoine. Par suite 
du mouvement révolutionnaire en Arménie et du massacre 
des Arméniens à Constantinople en octobre 1894, la 
question des réformes en Turquie reparut à l'ordre du 
jour. Sur l'initiative de l'Angleterre, les ambassadeurs de 
Russie, de France et d'Angleterre élaborèrent des réformes 
qui furent soumises au Sultan pour être approuvées et 
appliquées. Cette initiative en faveur de réformes venait à 
temps pour la Macédoine, la condition de cette contrée 
turque ayant à un tel point empiré que le besoin se 
faisait déjà sentir de certaines améliorations et au point 
de vue politique; la liberté laissée à l'administration turque 
corrompue de persécuter les Bulgares au sujet de la question 
des écoles et des églises, et la violation manifeste des 
droits et libertés individuelles poussaient l'élément bulgare 
à désirer des transformations plus radicales, des garanties 
plus sûres qui pouvaient être données seulement par des 
droits politiques. Voilà pourquoi le mouvement arménien 
trouva une entière sympathie parmi les Macédoniens et 
vers la fin de 1894 en Bulgarie commença une forte 
agitation; dans toutes les villes des meetings furent orga- 
nisés où Macédoniens et Arméniens réclamaient des réformes 
non seulement pour l'Arménie mais aussi pour la Macé- 
doine. Devant un tel mouvement spontané de la société 
bulgare en faveur de réformes, le gouvernement auquel 
tous adressaient leur appel ne pouvait rester indifférent; 
il résolut d'embrasser plus étroitement la cause nationale 
et dans quelque circonstance propice de s'entremettre auprès 
de la Porte pour obtenir les réformes voulues. Le Sultan 
et la Sublime Porte voyaient dans les meetings organisés 
en Bulgarie le plus grand danger pour l'Empire, parce 
qu'ils encourageaient la population de Macédoine, l'incitaient 



91 



à la rébellion, provoquaient en Bulgarie un courant d'hosti- 
lité manifeste contre la Turquie qui pouvait engendrer de 
plus graves complications. Le Grand Vezir, plusieures fois, 
pria, au nom de l'amitié, le gouvernement d'interdire la 
formation de meetings au sujet de la question Macédo- 
nienne; mais cela n'était pas possible, vu que non seule- 
ment la loi permettait de telles assemblées mais encore 
que le mouvement était si fort que le gouvernement risquait 
de provoquer des conflits indésirables, de perdre sa popu- 
larité en s'opposant au désir de la nation et de donner 
motif à l'organisation d'associations beaucoup plus dange- 
reuses pour la Bulgarie. 

Cette circonstance introduisit une certaine froideur 
dans les rapports entre la Bulgarie et la Turquie, dont la 
conséquence fut que la Porte refusa de satisfaire au désir 
de l'Exarque — de former un synod auprès de l'Exarchat, 
et autorisa les Serbes à ouvrir des écoles dans tout l'Empire, 
et que le vali d'Uskub ordonna aux instituteurs bulgares 
de se munir d'autorisation d'ouverture d'école à leur nom, 
au lieu que ce fut au nom des communautés religieuses, 
comme cela s'était pratiqué jusqu' alors, dans le but d'en 
faire ainsi des écoles particulières qui plus facilement 
pourraient être données aux Serbes 1 ). Le mouvement au 
sujet des réformes qui devint plus fort au moment ou 
la Bulgarie se reconciliait avec la Russie était aux yeux 
des Bulgares plus naïfs un mouvement pour l'affranchis- 
sement de la Macédoine; ils croyaient que le nouvel 
empereur russe allait aider aux Bulgares, comme l'avait 
fait son grand-père l'Empereur Libérateur. L'idée des ré- 
formes ou de la libération se répandait très rapidement parmi 
la population qui, ignorant les intrigues diplomatiques, vécut 
de nouveau dans la joyeuse pensée que la Macédoine se- 
rait bientôt bulgare et qu'il serait enfin mis un terme à 
cette situation incertaine qui pesait à tous ; les réunions 
patriotiques se suivaient sans relâche, ça et là des bandes 



a ) Arch. M-re Afi. Etf.- Lettre M? 2346 — 29/ XI 1894 de l'agent 
dipl. à Constanlinople. 



— 92 — 

révolutionnaires s'organisaient en secret, le Comité de 
Sophia déployait une activité intense, des dons étaient 
recueillis au profit de „l'cevre nationale" et de „la Macé- 
doine" ; chacun donnait ce qu'il pouvait pour „le bien de 
la nation" avec une vraie ferveur. En général, après les 
derniers événements, un tel idéalisme, une telle générosité 
animaient les Bulgares, le sentiment patriotique était devenu 
si ardent que le peuple se sentait gagné par la fièvre à 
la pensée que l'heure de la délivrance de la Macédoine 
était proche. 

La gouvernement voyait qu'une insurrection se pré- 
parait, que l'excitation croissait de jour en jour, et, malgré 
son désir de suivre la voie que lui imposait la diplomatie 
et ses rapports amicaux avec la Sublime Porte, il se sen- 
tait impuissant en face de la volonté du peuple et devait 
enfin répondre aux voix énergiques qui s'élevaient des 
différents points de la Bulgarie libre et au cri désespéré 
des frères de Macédoine. Mettant à profit le rapproche- 
ment avec la Russie, le gouvernement demanda à la Porte 
d'introduire quelques améliorations dans l'administration et 
les tribunaux, ne manqua pas d'insister pour que fut 
mis en vigueur l'article 10 du ferman du Sultan (relatif 
à la nomination d'évêques bulgares dans les diocèses bul- 
gares), et demandaa la promulgation de cinq nouveaux „bé- 
rats" d'investiture pour les diocèses de Monastir, Debra, 
Stroumitza, Melnik et Koukouch. La première de ces propo- 
sitions était appuyée par les représentants à Constantinople 
de la Russie, de la France et de l'Angleterre et motivée 
par le gouvernement bulgare comme réformes qui, seules, 
pourraient calmer la population surexcitée et mettre fin a 
la formation de bandes et à l'anarchie qui régnait en 
Macédoine. Devant les insistances des puissances et du 
gouvernement bulgare, le Sultan feignit d'être profondément 
convaincu de la nécessité des réformes et promit de les 
appliquer non sulement en Arménie et en Macédoine, mais 
encore dans tout son empire; par cette promesse répétée 
par le Grand Vezir à l'agent diplomatique bulgare chaque 



93 



fois qu'il était question d'améliorations, le Sultan cherchait 
à éviter l'institution d'une commission de contrôle que 
/Angleterre se préparait à envoyer en Arménie, se jouant 
ainsi des puissances et du gouvernement bulgare. Quant 
a la question des évêques, la Sublime Porte remettait 
l'accomplissement de ce désir bulgare, vu qu'il n'était ap- 
prouvé ni par le représentant à Constantinople de la Russie 1 ) 
ni par celui de l'Autriche, et que la Serbie et la Grèce 
menaçaient de réagir si ces cinq nouveaux bérats étaient 
donnés aux Bulgares. 2 ) 

Tandis que d'une part le gouvernement turc émettait 
de vaines promesses et faisait appel . à l'amitié et au bon 
voisinage de la Bulgarie, de l'autre il faisait toutes sortes 
de concessions aux Serbes et aux Grecs et leur donnait 
son aide. L'appui manifeste que les autorités prêtaient à la 
propagande serbe et les violences qui étaient ' exercées 
sur la population pour fare place à ces hôtes importuns exci- 
taient les Bulgares qui déjà étaient irrités par l'obstination 
de la Porte à ne pas satisfaire leurs demandes. Provoqué 
de cette façon la population bulgare manifesta ouvertement 
son indignation contre le pouvoir en recourant même aux 
armes dans certaines localités pour défendre ses droits. 
Le mouvement révolutionnaire commença ainsi et se ren- 
força de plus en plus et par suite l'anarchie se développa 
encore. Considérant ce qui se passait par delà le Rilo,. 
et ayant déjà acquis l'habtiude de s'intéresser aux Bulgares 
de Macédoine et d'intercéder en leur faveur, le gouverne- 
ment bulgare ne pouvait rester impassible d'autant plus qu'il 
comprenait que tout était entrepris dans le but de porter 



') Arch. M-re Aff. Etr. Télégr. .Ns 2797 - 15.XII 1895 de l'agent 
dipl. à Constantinople — Le ministre de Russie à Constantinople a dit 
à l'Exarque, qu'il jugeait les insurrections en Macédoine périlleuses pour 
les Bulgares et que les plaintes contre les propagandes serbes et gre- 
cques étaient exagérées. Ibidem. 19. V. Ns 1829. 

2 ) Arch. M-re Aff, Etr. -- Ns 411 - 4.III 1895 de l'agent dipl. 
à Constantinople. En vue de cela, le Sultan a été très bienveillant envers 
Gagent dipl. de Serbie à Constantinople, lui a fait don de deux chevaux 
arabes pour lui et sa fille et a décerné à sa femme une décoration de 
première classe. 



94 



préjudice aux Bulgares et de plaire à la Serbie et à la 
Grèce; il jugea que les petites améliorations qu'il avait 
demandé dans l'administration et les tribunaux de la Ma- 
cédoine n'étaient plus suffisantes en face de la situation 
établie, et par une note-mémoire adressé à la Porte ! ) 
exigea l'application de l'article 23 du traite de Berlin. 
Cette démarche déchaîna un orage à la Porte et à l'Ildyz 
qui devint encore plus violent quand, après le refus du 
Grand Vezir de recevoir la note (sous prétexte qu'un vassal 
ne pouvait adresser une note concernant des réformes à 
son suzerain) l'agent diplomatique bulgare quitta démon- 
strativement Constantinople et le gouvernement turc se 
trouva menacé d'une guerre éventuelle. Aux exortations 
instantes du Grand Vezir de ne pas rompre les relations 
entre les deux Etats et de faire retourner l'agent diploma- 
tique le gouvernement répondit, par l'intermédiaire de son 
remplaçant, au Grand Vizir et au Sultan: 

„ Si la Porte avait prêté attention plus tôt 

à nos explications, les Bulgares seraient aujourdhui le plus 
ferme bouclier contre les ennemis de l'Empire et de la 
Principauté. Le gouvernement serait approuvé par tous, en 
poursuivant les révolutionnaires s'il en apparaissait. Nous 
serons prêts à faire retourner notre agent diplomatique quand 
nous serons convaincus par des actes que la Sublime Porte 
est décidée à changer de conduite par rapport à ses sujets 
bulgares. Nous répétons que nous ne demandons rien pour 
la Principauté, que nous voulons seulement calmer les es- 
prits parmi la population bulgare des vilayets par la sa- 
tisfaction de ses justes désirs et la réalisation des pro- 
messes données. Ces désirs souvent émis par l'Exarque 
sont: la remise de bérats d'investiture à des évêques 
bulgares pour les diocèses peuplés de Bulgares, l'autori- 
sation d'instituer un Synode et un Conseil auprès de 
l'Exarchat, la liberté d'ouvrir et d'entretenir des écoles et 
de construire des églises. Ces concessions infimes, de na- 



a ) Arch. M-re Aff. Etr. Lettre X2 1020 — 8.VI 1895. 



95 



ture purement civilisatrice, réjouiront tous les cœurs. D'autre 
part nous ne mettons pas en doute que sa Majesté étendra 
a la Turquie d'Europe les réformes qu'Elle appliquera en 
Arménie et qu'Elle ordonnera à la Porte de s'occuper des 
questions en litige, moins importantes, entre Bulgares 
et Turcs " 

„La réponse du Grand Vezir montre que la Porte ne 
saisit pas la gravité de la situation et croit possible l'ajour- 
nement des questions sous prétexe de les étudier ..... 
Le fait même que nous avons demandé seulement la satis- 
faction des besoins d'écoles et d'églises de la population 
et que nous n'avons jamais fait mention de concessions 
politiques est la plus forte preuve que cette intercession 
nous a été inposée par le devoir de nous défendre nous- 
même. Par malheur, nos sentiments loyaux ont été accueil- 
lis et continuent à être acceuillis avec une méfiance 
imméritée. „Si la Porte ne se hâte pas de satisfaire ces- 
modestes désirs de la population bulgare, si elle ne se 
hâte pas d'adopter une conduite de conciliation envers 
cette population, les résultats seront que de nouvelles 
foules de Macédoniens vont inonder la Principauté, que 
l'agitation sera accrue, que sans doute la population entière 
sera entraînée, et alors toute la responsabilité retombera 
sur la Sublime Porte que nous n'avons cessé d'éclairer sur 
l'état réel des choses". *) 

Par suite de la situation qui s'était établie après le 
départ de l'agent diplomatique bulgare de Çonstantinople 
et le passage en Macédoine de bandes de la Bulgarie, 
les relations avec la Turquie étaient si tendues que le 
commandant du corps d'armée d'Andrianople avait reçu 
l'ordre de pénétrer en Bulgarie dès qu'aurait lieu une 
nouvelle escarmouche à la frontière. Une tel incident pou- 
vait être provoqué à tout instant, aussi le gouverne- 
ment bulgare prit-il des mesures pour que fussent renforcés 
quelques régiments, et seulement après les assurances pa- 



») Arch. M-re Aff. Etr. - Lettre J\f° 1054 - 15.VI 1895 de l'agent 
dipl. à Constantinople. 



— 96 

cifiques de la Porte il arrêta les préparatifs. Le Sultaiv 
promettait de satisfaire les demandes des Bulgares, expri- 
mait ses sentiments bienveillants, de considération et de 
respect envers le Prince et le gouvernement, mais vu que 
le moment n'était pas favorable aux intérêts de la Tur- 
quie, il ne se mettait pas à l'œuvre, et demandait, au nom de 
ï'amitié, que le passage des bandes en Macédoine fut arrêté. 
Le gouvernement bulgare ne désirait pas amener les 
choses jusqu'à une guerre — ni l'état de l'armée ni la situa- 
tion politique internationale ne le permettant. Sur l'insistance 
de la Turquie, quelques grandes puissances avaient attiré 
l'attention du gouvernement bulgare sur les bandes et avaient 
émis le désir que le mouvement révolutionnaire fut entravé 
promettant de leur côté d'intercéder auprès de la Porte en 
faveur de droits pour les Bulgares. Pour ces raisons, le 
gouvernement résolut d'accomplir et ce désir aussi du 
Sultan, et le Conseil des Ministres, afin de mettre un terme à 
la formation de bandes, décréta que quiconque prêcherait 
l'insurrection en Turquie, recueillerait des sommes dans 
ce but ou armerait des bandes serait traduit devant les 
tribunaux 1 ), prit des mesures le long de la frontière et 
déclara à la Porte qu'il faisait cela en signe de respect 
et dans l'espoir d'établir des relations de bon voisinage, et 
que le gouvernement ferait tout pour arrêter le passage 
de la frontière par des bandes, mais que par contre il 
s'attendait à ce que la Porte promulguât les.bérats d'investi- 
ture pour les évêques, qu'elle cessât de poursuivre les. 
Bulgares et de supprimer les églises et les écoles bulgares. 
Mais au lieu de donner satisfaction, la Sublime Porte, 
profitant de l'assurance de quelques grandes puissances 
qu'elles ne permettraient aucunes complications et des 
promesses de la Serbie, continua à être aussi peu con- 
ciliante envers le gouvernement bulgare, à répeter que 
dans peu de temps elle appliquerait les réformes pour 
l'Arménie à tous les vilayets et qu'elle ne désirait pas 



*) Arch, M-re Aff. Etr. — Télégr. de l'agent dipl. à Constanti- 
nople 26/ VI 1895. 



* "' — 97 — 

provoquer les Serbes et les Grecs en nommant de nou- 
veaux évêques bulgares; mais que pourtant si le gouver- 
nement bulgare garantissait qu'il mettrait fin aux agitations 
au sujet de la Macédoine dans la Principauté et ne laisserait 
pas les bandes passer la frontière au printemps prochain 
ces nominations pourraient se faire. Le gouvernement bulgare 
accepta, bien entendu, ces conditions afin seulement que 
la Porte entreprit quelque chose pour les Macédoniens. 
Malgré tout le Sultan continua à faire les mêmes promesses 
conditionnelles. 

Cette politique perfide rendait la position du gouver- 
nement bulgare extrêmement difficile: d'une part les Bul- 
gares de la Principauté et de la Macédoine s'attendaient 
à voir quelques avantages résulter du rapprochement avec 
la Russie, d'une autre part la Turquie s'obstinait et même 
prétait son aide aux Serbes, et d'une troisième part les 
grandes puissances le menaçaient, au cas où il provoque- 
rait quelques complications dans la Péninsule, d'intervenir. l ) 
En face du danger évident de perdre ce qu'il avait acquis, 
des dispositions hostiles de la Porte et des restrictions 
de l'Europe, guidé par le devoir de défendre sa nation, 
le gouvernement se convainquit que l'unique moyen de 
sortir de cette position était de gagner l'appui d'au moins 
une des grandes puissances, par exemple de la Russie 
qui de fait était la plus influente en Orient et surtout 
puissante à Constantinople, en lui faisant en retour quel- 
ques concessions. 

Le changement qui survint dans la politique russe, 
après l'avènement au trône de l'empereur Nicolas II, la 
reconnaissance par l'Autriche de la Bulgarie comme Etat 



*) En route pour Constantinople, l'attaché militaire autrichien 
exposa au Prince le point de vue du gouvernement autrichien, en 
s'exprimant dans le sens que ce dernier ne désirait pas que la qnestion 
Macédonienne fut soulevée et que les comités fussent protégés par la 
Bulgarie, que l'Auiriche et la Russie y étaient opposées et qu'il 
avait reçu l'ordre de faire part de ces choses au Sultan. Arch. M-re AfL 
Etr. Nb72— 13/1 1896, de l'agent dipl. àConstantinople. Ce fait encouragea 
naturellement le Sultan et il devint encore moins conciliant au sujet 
des désirs du gouvernement bulgare. 

7 



-~ 98 — 

indépendant et enfin les garanties qu' avaient données 
Ferdinand I et le peuple bulgare à l'Europe, le premier 
par son sage gouvernement, le second par sa pondération 
et ses aptitudes à une vie sociale calme et dirigée vers 
le progrès, aidèrent puissamment le gouvernement a réaliser 
un rapprochement plus intime avec la Russie et à obtenir 
sa protection. Pour écarter jusqu'au dernier motif qui 
pouvait influencer fâcheusement la Russie orthodoxe, le 
prince Ferdinand consentit à ce que son fils, l'héritier 
du trône, le prince Boris de Tirnovo, entra dans le giron 
de l'Eglise orthodoxe, à l'occasion de quoi l'Empereur de 
Russie lui-même devint son parrain (2. II. 1896). Cette 
circonstance provoqua, il est vrai, un conflit entre le 
prince Ferdinand et le Pape — conflit qui blessa forte- 
ment le sentiment religieux du père et de la mère atta- 
chés au catholicisme; ils n'hésitèrent pas pourtant à 
faire ce sacrifice pour le bien de la Bulgarie, et en 
furent recompensés par un plus grand dévouement encore 
du peuple, ce qui consolida définitivement la dynastie. 

La conséquence des bonnes dispositions du Tzar envers 
la Bulgarie fut la reconnaissance du prince Ferdinand I 
comme souverain légitime de la Bulgarie par le Sultan 
qui ayant reçu le consentement préalable du Tzar, décréta 
le ferman d'investiture le 22 février 1896. Toutes ces 
choses concoururent à affermir la situation internationale 
de la Bulgarie: les autres puissances européennes recon- 
nurent également le Prince et donnèrent leur consentement 
à ce que la Bulgarie envoyât des représentants dans leurs 
capitales, de sorte qu'elle acquit la possibilité de mener 
une politique internationale plus indépendante et plus active 
qui peu à peu effaçait la suzerainité de la Turquie. Ces 
améliorations et d'autres encore moins importantes dans la 
vie politique du peuple bulgare fortifièrent sa confiance 
dans la puissante protection de la grande Russie et en 
même temps donnèrent beaucoup d'autorité au gouverne- 
ment du parti national, auquel était dû uniquement le 
nouvel essor politique de la Bulgarie. 



99 



Simultanément avec le retour de la Bulgarie dans le 
giron de la Russie, le gouvernement russe, en raison de 
ce fait, devait introduire dans sa politique balkanique une 
modification qui visât à assurer la fidélité de la Bul- 
garie et de La Serbie uniquement à la Russie. Ici préci- 
sément incombait à ses dirigeants la résolution d'un problème 
difficile — devant eux se dressait la haine entre Bulgares 
et Serbes qui dans les derniers temps s'était tant enve- 
nimée. L'accord entre eux seuls n'était pas possible vu 
que les désirs des uns avec les désirs des autres étaient 
incompatibles. Le gouvernement russe assuma le rôle d'inter- 
médiaire et, à partir de cette année-là, la Bulgarie et la Serbie 
commencèrent à poser les bases de leur politique de 
^conciliation", dont la rigoureuse application après la 
guerre de 1912 contre les Turcs fut si funeste à la Bulgarie. 

La contestation avait pour objet la Macédoine et 
c'est sur ce point que la Russie travailla à créer un 
terrain d'entente; il jugea que la question serait le plus 
équLablement tranchée si la Macédoine était partagée 
■entre les deux rivales et, à cet effet, comme il sera vu 
plus loin, désignit comme ligne de démarcation le Vardar. 
De la Bulgarie seule était exigé un sacrifice; considérant 
la Macédoine comme une partie d'elle-même, la Bulgarie, 
telle la vraie mère du jugement de Salomon, ne pouvait 
que s'opposer de toutes ses forces contre un pareil attentat 
Mais le mot „ partage" n'avai: pas été prononcé par la 
sage voix de Salomon; les prières de la vraie mère restè- 
rent impuissantes, le lent morcellement de la Macédoine 
commença et ne fut achevé qu'en 1913. C'est par suite 
de cette solution que fut forgée la dénomination „ Slaves de 
Macédoine" et non plus Bulgares ou Serbes, dénomination 
qui plait tant aux écrivains chauvinistes serbes, que se pour- 
suivit la lutte sourde entre la Bulgarie et la Serbie pour acquerrir 
•de l'influence surtout au-delà du Vardar, et que la Bulgarie 
eût à éprouver de fréquentes violences, sous l'une ou 
l'autre forme, de la part de la Russie, au nom des intérêts 
.russes et au profit de la Serbie. 

7* 



— 100 — 

La condition de la Macédoine continuait à être aussi 
intenable, comme durant l'année 1895 écoulée. Les mesures 
que prenait le gouvernement turc l'empiraient encore. 
L'insurrection n'avait apporté aucune amélioration car Abdul 
Hamid restait ferme dans sa résolution de ne pas accorder 
de réformes. Il était évident que de plus mauvais jours 
encore attendaient la Macédoine — ni le pouvoir turc, ni 
la population ne voulant céder. Afin d'éviter l'insurrection 
et une nouvelle effusion de sang qui allaient seulement 
accroître la méfiance de la Porte envers la Bulgarie, le 
prince Ferdinand profita de la visite qu'il fit au Sultan 
à l'occasion de sa reconnaissance comme souverain légitime 
pour demander quelques améliorations dans l'administration 
de la Macédoine qui auraient pu satisfaire et calmer la 
population. En effet, avant même que le Prince quitta 
Constantinople, le Sultan donna l'ordre de préparer Tirade 
par lequel il accordait quelques droits ecclésiastiques et 
administratifs; 1 ) mais entre les promesses d' Abdul Hamid 
et leur réalisation il y avait tout un abîme — un mois 
s'écoula entre le départ de Constantinople du souverain 
bulgare et la promulgation de l'iradé, et cela après qu'il 
eût été réclamé plusieures fois et soumis à quelques modi- 
fications essentielles; quant à sa mise en vigueur elle 
resta encore à désirer. 

Ce procédé du Sultan plaça le gouvernement bulgare 
dans une position telle, qu'il ne savait plus comment 
exorter la population au calme, d'autant plus que les 
grandes puissance n'approuvaient pas la révolution comme 
un moyen pour acquerrir des droits et faisaient entendre 
qu'elles le tiendraient responsable des troubles qui pourraient 
survenir dans la Turquie d'Europe. Les meetings en Bul- 
garie reprirent; trouvant un appui moral, les Macédoniens 
commencèrent également à se préparer et même quelques 
bandes entrèrent en Macédoine; aux demandes instantes 
d'application des réformes promises faites par le gouver- 



*) Arch. M-re Aff. Etr. Lettre circulaire confidentielle N° 3431 
du 5/1 V 1896 adressée aux agences dipl. bulgares. 



îo: 



nement bulgare, la Porte et le Sultan répondaient encore 
par de vaines promesses, voulaient que les meetings fussent 
suspendus et arrêté le passage des bandes, mais de leur 
côté ne faisaient rien pour améliorer la situation et 
écarter les causes de mécontentement, mais au contraire, 
concentraient des troupes en Macédoine et le long de la 
frontière bulgare. Devant l'obstination de la sublime Porte 
à ne pas remplir les désirs des Bulgares et par suite de 
supression des privilèges acquis jusqu'alors, le gouverne- 
ment bulgare jugea qu'il était temps *) de soumettre la 
question Macédonienne aux grandes puissances et décida 
de demander l'application non plus des réformes promises 
par le Sultan, mais celle des réformes prévues par l'ar- 
ticle 23 du traité de Berlin. Ces nouveaux désirs de la 
Bulgarie émurent ses adversaires parce qu'ils craignaient 
que certains droits d'autonomie ne fussent octroyés à la 
Macédoine. L'agent diplomatique serbe à Constantinople, 
soutenu par le ministre plénipotentiaire russe, se hâta de 
réclamer du Sultan la reconnaissance des Serbes comme 
peuple distinct en Macédoine; d'autre part les Serbes 
commencèrent à envoyer de fortes bandes dans le but de 
soustraire au moins une partie de la Macédoine à l'influence 
des bandes bulgares, et en même temps de faciliter la 
résolution de la question Cretoise. Par suite du mouvement 
révolutionnaire du mois de juin et de l'intercession des 
grandes puissances le Sultan fut obligé de donner des 
droits d'autonomie à l'île de Crète. Cette concession du 
Sultan donna motif aux autres provinces turques oppressées 
à demander des réformes, et montra les moyens et les 
facteurs aptes à faire obtenir des droits, notamment la 
révolution et les grandes puissances. Le même mois encore 
(août) l'insurrection arménienne éclata à Constantinople et 
fut réprimée par un massacre inouï jusqu'alors, mais les 
Macédoniens acquirent une plus grande foi encore dans 
la révolution et commencèrent à s'organiser sérieusement. 

') Entre temps les représentants des grandes puissances à Con- 
stantinople avaient pris la décision de réclamer instamment de la Porte 
l'application de l'article 23 du traité de Berlin au sujet de la Crète. 



102 



Simultanément avec les démarches au sujet de réfor- 
mes politiques le gouvernement bulgare s'efforçait d'obtenir 
de nouveaux droits pour les églises en vertu de l'article 
1 du ferman du Sultan relatif à l'institution de l'Exarchat. 
Par l'intermédiaire de l'Exarque et de l'agent diplomatique 
à Constantinople, il demanda à la Porte que les cinq, 
bérats promis à des évêques bulgares fussent promulgués;, 
mais la situation de la Turquie était telle qu'elle ne voulait, 
pas par de nouvelles acquisitions bulgares exciter les 
esprits dans le pays et compliquer ses rapports extérieurs; 
aussi sous prétexte qu'elle était très absorbée par l'insur- 
rection en Crète elle refusa encore de donner les bérats. 
Au sujet de cette question le gouvernement bulgare se 
heurta à l'opposition de la Russie — à la prière de l'Exarque,, 
adressée au représentant russe pour lui aider à obtenir les 
bérats, Nélidoff répondit „La Russie n'est pas disposée 
en faveur des nouveaux bérats parce que leur promulga- 
tion soulèverait tous les Grecs contre elle et porterait préju- 
dice à sa politique de conciliation entre toutes les nations 
de la péninsule Balkanique". l ) 

Malgré ces déclarations, l'Exarque présenta au Grand 
Vezir les takrirs (exposés) indispensables à cet effet, mais 
Nélidov manifesta sa désapprobation et ajouta que le 
ferman sur lequel se basait l'Exarque n'était pas valide 
puisqu'il n'avait pas été reconnu par le Patriarche et qu'il 
s'annulait de lui-même après la création de la Principauté 
bulgare. Mais si d'une part Nélidov agissait ainsi à l'égard 
des réclamations bulgares au nom de la politique de con- 
ciliation, d'autre part il appuyait les demandes des Serbes 
et travaillait activement auprès du Patriarcat pour installer 
les Serbes à Uskub; quand l'agent diplomatique bulgare 
le pria de ne pas défendre les Serbes au sujet de la 
question d'Uskub il répondit „Pour la Russie il n'y a en 
Macédoine ni Serbes ni Bulgares, mais des Slaves" — 
paroles qui furent plus tard suggérées à tous les consuls 



') Arch. M-re Aff. Etr. Lettre Nb 825 — 26/1 V 1896 de l'agent 
dipl. à Constantinople. 



— 103 — 

russes en Macédoine et par lesquelles ils justifiaient le 
concours prêté aux Serbes. 

Par suite de l'insurrection de la Crètte en 1897 et 
des efforts de la Grèce pour s'annexer cette île, l'empire 
ottoman traversa une crise dangereuse. Le geste audacieux 
qu'avait fait le royaume grec pour s'emparer de la Crète 
et qui avait provoqué la guerre avec la Turquie alarma 
les autres Etats balkaniques. La Bulgarie, la Serbie et le 
Monténégro qui jusqu'alors menaient des pourparlers de 
conciliation au sujet de la question Macédonienne, devant 
la perspective qu'il pouvait être porté atteinte à l'intégrité 
de la Turquie au profit de la Grèce, activèrent les pour- 
parlers. De son côté la Grèce, se trouvant exposée à 
mener seule la guerre contre la Turquie, cherchait le 
moyen de s'entendre avec la Bulgarie et la Serbie pour 
pouvoir, par un effort commun, obliger la Sublime Porte 
à des concessions. Le désir d'un accord entre tous les 
Etats balkaniques était à ce moment général, mais les 
bases de sa réalisation faisaient défaut — la Serbie et la 
Grèce insistaient pour que la Macédoine fut partagée, 
tandis que la Bulgarie continuait à être pour l'autonomie 
dans le but d'améliorer la condition des chrétiens. Indé- 
pendamment de cela, la Serbie ne désirait pas prendre 
part aux démarches contre la Turquie avec la Grèce, vu 
que l'une et l'autre avaient des prétentions sur Salonique. 
Devant une désaccord aussi évident, la crise dans la 
Péninsule se serait agravée si les puissances avaient 
approuvé l'annexion de la Crète à la Grèce. La Serbie 
avait décidé d'agir dans ce cas-là comme en 1885 et de 
réclamer à la Turquie une compensation territoriale, telle 
que la possédaient déjà les Bulgares avec la Roumélie et 
que les Grecs l'obtiendraient par l'annexion de la Crète. 
Cette compensation aurait été relevée sur la Macédoine 
ce qui incontestablement aurait provoqué un conflit entre 
la Serbie et la Bulgarie. Les instances du gouvernement 
bulgare auprès du gouvernement serbe en faveur d'une 
entente sur la base de l'autonomie de la Macédoine pour 



104 



secourir les „ Slaves de Macédoine" furent inutiles; la 
Serbie voulait le partage parce qu'elle savait que les 
„ Slaves de Macédoine" étaient Bulgares. Le roi de Serbie 
Alexandre dans une conversation avec l'agent diplomatique 
bulgare exprimait son désir de savoir quelle part du 
„ gâteau" lui reviendrait afin qu'il n'y eût pas ensuite de 
bateille pour la plus grosse part. 

Le gouvernement bulgare devant la perspective de 
complications qui allaient sans faute provoquer l'intervention 
des grandes puissances, jugea que le moment était propice 
pour gagner de nouveau la confiance de la Porte et dans 
ce but lui proposa son concours, en voulant par une 
alliance 1 ) avec la Turquie sauvegarder d'une atteinte étran- 
gère la Macédoine, qui, dans l'occasion, était également 
précieuse à la Bulgarie et à la Turquie. Pourtant les as- 
surances des puissances et principalement de la Russie 
et de l'Autriche 2 ) qu'elles ne permettraient aucuns chan- 
gements dans la répartition territoriale de la Péninsule et 
encore le cours favorable de la guerre avec la Grèce 
accrurent la foi de la Turquie dans ses propres forces et 
elle rejeta la proposition bulgare qui eût représenté, comme 
le confirmèrent plus tard les événements, le salut, prin- 
cipalement pour la Turquie, et, par suite, pour les Bulgares 
de ses provinces. N'ayant pu réaliser l'accord désiré avec 
la Porte, le gouvernement bulgare souleva encore et avec 
plus d' insistance la question des cinq bérats (Melnik, 
Koukouch, Monastir, Stroumitza et Debra), demanda l'ins- 
titution de consulats commerciaux à Uskub, Monastir et 
Salonique, la reconnaissance de l'indépendance de la Bul- 
garie, l'application de réformes en Macédoine et le relie- 
ment des voies ferrées bulgares avec la Macédoine. Mais 
le Sultan répondit à ces réclamations seulement par la 
promesse qu'après la guerre il s'occuperait de toutes les 



1 ) Arch. M-re Aff. Etr. Lettre Ks 138 du 6.V. 1897 adressée à 
l'agent dipl. à Constantinople. 

2 ) Le 16. IV. 1897 l'Empereur François-Joseph visita l'Empereur 
de Russie à S.-Pétersbourg où fut conclus d'accord au sujet de la poli- 
tique des deux Etats dans les Balkans. 



— 105 — 

questions en suspens et afin de satisfaire en partie le 
gouvernement bulgare consentit à l'ouverture des consulats 
commerciaux, mais en même temps n'oublia pas les Serbes 
qu'il autorisa à ouvrir des écoles à Voden, Enidje-Vardar, 
Monastir, Séres, Prilep, Andrinople, etc. 

Les cadres étroits entre lesquels l'entente austro-russe 
plaçait les Etats balkaniques ne permettaient pas au gou- 
vernement bulgare de prendre des mesures sérieuses pour 
obliger la Porte à des concessions, aussi abandonna-t-il la 
réalisation des désirs ci-dessus à la générosité du Sultan. 
Mais le plus douloureux était dans cette circonstance la 
partialité que manifestait la Russie envers la politique serbe 
en Macédoine et le concours qu'elle lui prêtait. Les avan- 
tages acquis par les Serbes pour l'oeuvre des écoles en 
Macédoine grâce à l'appui de la Russie, comme l'a même 
reconnu le ministre serbe Simitch dans la Skoupchtina, et 
l'intercession du représentant de la Russie à Constantinople 
en faveur de la nomination du vicaire serbe Firmilian 
comme évêque à Uskub, 1 ) diminuait jusqu'à un certain 
point le prestige du gouvernement bulgare, et suscitait le 
doute sur l'utilité de la politique russophile, au nom de 
laquelle il était venu au pouvoir. En considération de ces 
choses, le Cabinet de Stoïlov insista pour obtenir au moins 
les cinq bérats et satisfaire par là les ambitions des Bul- 
gares de la Principauté et justifier la confiance et l'espoir 
des Macédoniens ; mais, précisément au sujet de cette ques- 
tion, le gouvernement rencontra non seulement l'intransi- 
geance du Sultan envers la Bulgarie qui s'accrut encore 
après la guerre contre les Grecs mais encore l'opposition 
de la Russie qui continuait à désapprouver ces désirs et 
par là rendait service à la Serbie. 

Le cabinet de Stoïlov allait tomber et comme on 
pouvait attendre l'avènement au pouvoir du parti libéral, 
le gouvernement russe, qui voulait éviter tout changement 
dans la politique de la Bulgarie, promit son concours par 



*) Arch. M-re Aff. Etr. Lettre N° 1579 — 12.VII. de l'agent dipl. 
à Constantinople. 



— 106 — 

l'intermédiaire de son ambassadeur à Sofia, M. Bakhmé- 
tiev, an sujet de la nomination des trois évêques bul- 
gares dans les vilayets en deçà du Varder; quant aux 
deux sièges d'évêques au delà du Vardar le gouvernement 
russe nous proposait de nous entendre avec les Serbes. *) 
Ayant compris que dans la question Macédonienne, à 
Belgrade comme à St.-Petersbourg, l'idée du partage et 
de la détermination des sphères d'influence était, devenue 
prédominante, notre gouvernement s'empressa de pousser 
la question de la nomination des évêques au delà du Var- 
dar, et insistait dans ce sens auprès^-du Sultan. 

A cette époque la politique extérieure de la Serbie 
subit aussi un changement radical; sous l'influence du roi 
Milan, le cabinet de Simitch fut remplacé par celui de 
Vladimir Djordjevitch, dont le programme contenait com- 
me point principal l'alliance avec l'Autriche. Par suite 
de ce changement et du refroidissement intervenu être 
le gouvernement russe et les Serbes, la tâche de notre 
gouvernement devint plus facile et il réussit même à ob- 
tenir avec le concours du gouvernement russe les dio- 
cèses de Monastire et de Debra — au delà du Vardar, 
et celui de Strouma — en deçà de ce fleuve. Ce nou- 
veau succès des Bulgares rendit naturellement furieux les 
Serbes, qui jusqu'alors avaient à peine réussi à faire 
nommer Firmilian comme vicaire du diocèse grec à 
Uskub, tandis que dans cette ville un évêque bulgare 
était déjà nommé. Avec le concours de l'Autriche-Hongrie 
ils renforcèrent leur propagande en Macédoine; en cor- 
rompant au moyen d'argent l'administration turque et en 
terrorisant la paisible population bulgare, les Serbes s'effor- 
çaient de gagner des partisans; en même temps le gou- 
vernement serbe tint envers la Bulgarie une conduite 
hostile et provoquante. L'agent diplomatique serbe à Athènes, 
personnalité qui exprimait alors le mieux la disposition des 



*) Arch. M-er Aff. Etr, lettre Ks 417 — 29. VI de notre agent diplo 
matique de St.-Petersburg. 



107 



esprits à Belgrade, de retour de la Serbie à Athènes, dit 
devant bien des personnages politiques de la Grèce et en 
présence de notre agent diplomatique que la Serbie était 
fermement décidé à se battre avec la Bulgarie, si cette 
dernière entreprenait quelque action hostile en Macédoine 
sans le consentement préalable de la Serbie, soit pour 
obtenir l'autonomie pour cette province, soit pour la libérer 
de la Turquie. Il assurait „que la Serbie devait obtenir 
coûte que coûte une issue sur la mer Egée et qu'elle 
était décidée d'entrer en guerre avec la Bulgarie, si cette 
dernière l'empêchait d'arriver à ce but." Ces sentiments 
qui étaient créés en Serbie artificiellement au moyen de 
la presse et sous l'inspiration du roi Milan s'expliquent 
facilemeut : les nouveaux succès bulgares discréditèrent 
le gouvernement de Djordjevitch (austrophile) et renfor- 
cèrent la position des libéraux (russophiles) qui sou- 
levèrent de nouveau la question dynastique; pour détourner 
l'attention du peuple des discordes intérieures qui devenaient 
de plus en plus âpres, le roi Milan eut besoin de bruit 
et d'aventure extérieurs. 

La surexcitation qui régnait depuis quelques années 
dans la Péninsule à propos des questions concernant la 
Macédoine, la Crète, l'Arménie et l'Albanie et qui 
créaient le danger de voir un jour la guerre éclater, forçait le 
gouvernement bulgare de rester à son poste toujours en éveil 
et prêt à intervenir; la courtoisie du Sultan et sa 
bienveillance souvent exrprimée envers notre Prince et 
envers les Bulgares, n'endormirent pas la vigilence de notre 
gouvernement qui saisissait clairement la triste réalité en 
Macédoine. Il voyait que la question Macédonienne, qui 
n'était auparavant qu'une question intellectuelle deve- 
nait après l'intervention de la Serbie et de la Grèce 
qui manifestaient, dans ce cas, leur rapacité annexioniste, 
une question de vie ou de mort et par conséquent aurait 
pu amener un conflit à main armée. Partant de ce principe, 
nos gouvernants et le Prince continuèrent à donner toute leur 
attention à l'armée. Nos préparatifs de guerre qui se ravivé- 



108 



rent un peu quand la question de réformes en Turquie fut sou- 
levée, donnèrent motif à la Sublime Porte de supposer que 
la Bulgarie suivrait l'exemple de la Grèce et au moyen d'une 
guerre esseyerait d'obtenir des améliorations dans la situa- 
tion de la Macédoine; elle supposait même que cette en- 
treprise aurait lieu au printemps de l'année même (1898) 
et prenait des mesures correspondantes. En 1898 la Serbie 
et la Turquie étaient prêtes à nous attaquer au moindre 
signe de notre part qui exprimerait l'intention d'intervenir 
à main armée au profit des Macédoniens. Les Turcs qui 
étaient mécontents de nous voir mêlés dans leurs affaires 
intérieures, se promettaient de nous donner une bonne 
leçon, comme ils avaient fait avec là Grèce; les Serbes, 
de leur côté, voulaient profiter de l'occasion propice que 
représenterait pour eux une guerre bjlgaro — turque, pour 
prendre leur revanche de 1885 et de nous forcer à des con- 
cessions. Grâce à ces intérêts communs, les relations entre 
les Serbes et les Turcs devinrent à un tel point intimes qu' 
on pouvait prévoir, comme fait certain, une alliance entre 
ces deux pays; l'administration turque se mit tout à fait 
à la disposition de la propagande serbe ; les violences et 
l'usurpation des écoles et des églises bulgares devinrent 
faits ordinaires; aux prières de la population d'intervenir, 
l'administration répondait tout bonnement, que „ tel était 
l'ordre reçu de Constantinople"; les notes, dans lesquelles 
le gouvernement bulgare protestait devant la Sublime Porte 
à propos des poursuites ouvertes contre les Bulgares, 
restaient le plus souvent sans réponse. 

Devant l'irritation de nos voisins qui se traduisait 
en menaces et en provocations, notre gouvernement sut 
garder tout son calme. Il voyait bien toute l'horreur de la 
position des Macédoniens, mais il savait aussi que l'Europe 
était fermement décidée à garder la paix dans la Pénin- 
sule et il ne voulait pas voir la Bulgarie répéter la faute 
de la Grèce; il croyait aux promesses du gouvernement 
russe qui, grâce au refroidissement intervenu entre la Rus- 
sie et la Serbie, devinrent plus sincères et plus fréquen- 



— 109 — 

tes; 1 ) enfin il sentait jusqu'où allait la haine et l'envie 
secrètes de la Serbie. Par conséquent le gouvernement 
continua sa politique pacifique envers la Turquie; il priait 
le gouvernement turc de faire cesser les violences contre 
les Bulgares, en lui démontrant que ces violences étaient 
précisément la cause du mouvement révolutionnaire en Ma- 
cédoine et en même temps de la méfiance envers les bon- 
nes intentions du gouvernement bulgare. Grâce au tact du 
gouvernement bulgare, le roi Milan qui influençait beaucoup 
son fils et se trouvait à la tête de l'état major de l'armée, 
ne réussit pas à réaliser son plan infernal et fut coridmné 
à continuer sa misérable vie politique. 

Quand la Sublime Porte se fut assurée des bonnes in- 
tentions de la Bulgarie, ses sentiments envers la Serbie se 
refroidirent. Cependent il y eut rencontre à Abazia entre 
notre prince et celui du Monténégro qui était en hos- 
tilités avec le roi Milan à cause d'anciennes discordes dy- 
nastiques ; en outre le prince Ferdinand accompagné de 
la princesse Marie-Louise et du Prince Héritier furent reçu 
officiellement par l'Empereur de Russie et cela de la 
manière la plus solennelle et la plus brillante (au mois 
de juillet), tandis que quelques mois auparavant la récep- 
tion avait été refusée au roi serbe Alexandre. Au mois de 
septembre de la même année notre Prince fut reçu aussi 
par l'Empereur d'Autriche avec la pompe et les céré- 
monies dues à un souverain indépendant. Tout cela re- 
tomba sur le roi Milan, dont l'esprit d'avanture était res- 
ponsable des derniers insuccès diplomatiques des Serbes 
et de leurs relations tendues avec la Bulgarie; dans la 
crainte de voir la Russie changer sa politique et partager 
„le gâteau" (la Macédoine) entre la Bulgarie et le Mon- 



') Après une audience chez le Tzar, l'attaché militaire russe à Bel- 
grade dit à notre agent diplomatique dans la même ville, que les sphères 
gouvernementales en Russie étaient maintenant persuadées que la Ma- 
cédoine ne devait pas être partagée entre les Serbes et les Bulgares, car 
on s'était assuré que sa population était bulgare, de sorte qu'elle ne 
devait apartenir qu'à la Bulgarie. Arch. du Minist. des Aff. Etr. rapport 
N? 342 — 11. VI 1898 de l'agent diplom. de Belgrade. 



— 110 — 

tenegrô, les partis de l'opposition attaquèrent ouvertement 
le coupable. 

Devant cette rancune ouverte et secrète envers le 
roi Milan, le roi Alexandre fut forcé de changer sa politique 
envers la Russie; il se donna pour tâche de réconcilier son 
père avec la cour russe et se mit à l'oeuvre pour amener 
un rapprochement avec la Bulgarie, auquel son père lui 
même était déjà enclin. Mais ce rapporchement était aussi 
difficile à réaliser, qu'il était difficile à mettre en harmonie 
les intérêts des deux pays dans la Macédoine ; voulant 
profiter du changement dans la politique de la Turquie 
par suite de la déclaration solennelle de l'empereur alle- 
mand qui s'était dit l'ami sincère du Sultan (octobre, même 
année), le gouvernement bulgare proposa de nouveau 
aux Puissances hostiles à la politique allemande, de dé- 
libérer sur la question de l'application en Macédoine 
du § 23 du Traité de Berlin. Mais cette démarche 
du gouvernement bulgare produsit un mauvais effet sur 
la cour et le gouvernement serbes qui étaient déjà 
enclins au rapprochement avec la Bulgarie; et quand le 
gouvernement bulgare demanda à la Turquie quatre nou- 
vaux diocèses et autres privilèges, la Serbie s'empressa 
de nouveau de proposer à la Sublime Porte de conclure 
une alliance défensive et offensive. Le ministre président 
serbe M-r. Djordjovitch déclara même ouvertement à notre 
gouvernement que la Serbie ne pouvait continuer son 
existence dans ses limites géographiques, et si le gouver- 
nement serbe n'arrivait à s'entendre avec le gouvernement 
bulgare, il serait décidé au moment donné de mettre tout 
sur la carte pour obtenir ce qui lui était dû car autrement 
la Serbie ne pourrait exister. „Dans cette discorde fatale, 
dit M-r Djordjovitch, il y aura un qui vaincra et celui-là 
sera maître des Balkans; mais dans le cas où ce seraient 
les Bulgares qu'ils n'oublient pas que la Serbie possède 
dans la lutte une arme extrême dont elle disposera 
toujours dans les moments dangereux, notamment la 
Serbie se jettera dans le sein de la monarchie 



— 111 — 

autrichienne où la nation serbe sa verra unie et for- 
mera dans l'Empire un Etat pareil à celui de l'Hon- 
grie". Probablement le ministre serbe voulait dire que 
dans ce cas la Bulgarie, quoique unie, aurait pour voisin 
l'empire autrichien cette fois triplice et tôt ou tard aurait 
à subir les coups de sa politique sur les Balkans. „ Donnez- 
nous, dit-il une issue sur la mer Egée et notrejentente sera 
un fait accompli. La question principale est le débouché sur 
la mer, c'est une question de vie ou de mort pour la Serbie". 
Mais quand les Bulgares lui répondirent que dans ce cas 
la Serbie mettrait la main sur plusieurs districts bul- 
gares en Macédoine, m-r Djordjovitch s'expliqua plus clai- 
rement en définissant mieux la politique serbe. „Ce sont 
dit il, des questions ethnographiques qui ne suffisent pas 
toujours pour obtenir le droit à la possession et la ques- 
tion de la Macédoine ne sera pas résolue exclusivement 
sur la base du principe ethnographique". 1 ) Ces franches 
paroles du ministre serbe caractérisent complètement le 
but de la politique serbe en Macédoine; ils démontrent 
avec évidence encore une fois que ce ne sont pas les 
attaches de parenté et de sentiment qui poussent la Serbie 
vers le Sud ; le droit ethnographique à la Macédoine 
n'existe pas pour la Serbie ; ce n'est que son besoin d'une 
issue sur la mer qui la pousse à mettre la main sur des 
provinces bulgares. 

La question, soulevée par le gouvernement bulgare 
an sujet de l'application du § 23 du Traité de Berlin à 
la Macédoine, ne plut plas au gouvernement grec, bien 
que depuis quelques années la Grèce luttât pour lea 
droits de ses compatriotes dans l'île de la Crète et bien 
qu'il y en eût aussi en Macédoine. La proposition que le 
Macédoine fût proclamée province autonome souleva uns 
tempête dans la presse grecque. Tout le monde exprimait 
la crainte de voir cette décision provoquer un nouveau 
„6 septembre" et demandait que la question Macédonienne 
fût résolue sur la base du partage ; ainsi le journal officieux 

') Ar. du M-er Aff. Etr. 20.11 99. Ns 141 de l'agent de Paris. 



— 112 — 

„Acropolis" (M> 118 du 20. III. 1899) proposait de diviser 
la Macédoine en 3 — 4 parties d'après l'élément prédominant 
en ne reconnaissait pour incontestablement bulgares que 
les districts de Nevrokope, Melnik, Stroumitza, Chtipe et 
Kotchani. 

Mais c'était surtout la Turquie qui était disposée de la 
manière la plus hostile contre la Bulgarie. Indignée au 
dernier point contre les prétentions du gouvernement bulgare, 
surtout encouragée par les dernières victoires remportées 
sur les Grecs, et par le soutien de quelques Etats — grands 
et petits, — le gouvernement turc refusa de prendre des 
mesures quelconques pour arrêter les violences contre les 
Bulgares en Macédoine et les abus contre leurs églises 
et écoles, et même menaça ouvertement de punir la Bul- 
garie. L'humeur belliqueuse en Turquie s'accrut à tel peint 
que les menaces et les provocations envers la population 
bulgare devinrent chose naturelle dans la bouche des 
ignorants fonctionnaires turques, des officiers et des civils. 
La condition de la population bulgare devint intolérable. 
En même temps le gouvernement de Constantinople tint 
envers le gouvernement bulgare un langage des plus rudes 
et des plus arrogants ; il rejetait toute intervention et 
toute proposition faite de la part de notre gouvernement 
pour obtenir des droits pour la population bulgare en 
Macédoine, en objectant que de cette manière la Bulgarie 
se mellerait des affaires intérieures de la Turquie; il déniait 
le droit moral des Bulgares d'intervenir au profit de leurs 
compatriotes, bien qu'en même temps il fît de la politique 
avec la Serbie, la Grèce et la Roumanie sur le compte de 
la Macédoine. Malgré la modération du Sultan, le parti belli- 
queux de l'Ildyz et de la Sublime Porte allait jusqu'à la 
provocation ouverte: on distribuait des armes à tir rapide 
dans l'armée, et simultanément on armait la population 
au moyen de vieilles armes; on augmentait toujours le 
nombre des troupes à la frontière bulgare et en Macé- 
doine, tandis que la propagande serbe était protégée jusqu'à 
la violation des droits légaux de la population bulgare. 






113 



La situation de la Bulgarie devenait très pénible. Le 
gouvernement était soumis à de grandes épreuves — la 
.guerre avec la Turquie devait être évitée à tout prix, vu 
que l'armement et les préparatifs n'étaient pas finis, et que 
le pays venait à peine de se consolider économiquement et, 
dans une guerre, risquerait de tout perdre. Inspirée par le 
roi Milan, la Serbie n'attendait que le moment propice 
pour réparer les fautes de 1885 et nous imposer le 
partage de la Macédoine. La Bulgarie était presque 
isolée politiquement dans les Balkans, car les relations entre 
la Serbie et la Turquie étaient amicales, entre la Turquie 
et la Grèce elles étaient sur la voie de s'améliorer; les 
relations entre la Bulgarie et la Roumanie s'étaient assez 
refroidies à cause du conflit de 1900, après le meurtre 
du professeur Michaéliano. Tout cela força notre gouver- 
nement à éviter tout ce qui pourrait irriter encore plus 
la Turquie, à renoncer pour un certain temps au rôle de 
protecteur de la Macédoine, d'autant plus que la Russie 
et l'Autriche-Hongrie, après s'être entendues en 1897, 
n'exigeaient aucune réforme de la part de la Turquie. Avec 
une adresse et un tact remarquable notre gouvernement 
préserva la Bulgarie d'une ruine économique, d'un grand 
et fatal insuccès politique, tout en rejetant avec fermeté 
les démarches réitérées du Roi serbe et de son gouverne- 
ment dans le but de s'entendre sur la base du partage 
de la Macédoine et sous condition que l'évêque serbe 
Firmilian fut préalablement à Uskub. Le gouvernement 
bulgare renonça momentanément aux droits autonomes 
pour la Macédoine, car plus il insistait, plus les persécu- 
tions contre nos maîtres d'écoles et nos curés augmen- 
taient et plus le gouvernement turc protégeait les propa- 
gandistes serbes, grecs et roumains. Malgré l'orage que la 
Bulgarie provoqua en proposant à l'attention bienveillante 
des cabinets européens l'application du § 23 à la Macédoine, 
notre gouvernement fit le premier pas et prépara ainsi la 
voie pour les demandes ultérieures. 

8 



— 114 — 

Quant à la déclaration hardie et sincère du ministre 
président serbe, D-r VI. Djordjovitch, faite encore en 1899, 
à propos de l'échec du projet concernant la nomination de 
Firmilian comme év.êque à Uskub, notamment que la Serbie 
était décidée à se battre contre nous dans le cas où ne nous 
entendrions pas sur la question Macédonienne, notre 
gouvernement répondit qu'il accepterait avec 
fiéreté une pareille guerre, si elle nous était 
imposée, mais qu'il ne consentirait jamais au 
partage de la Macédoine; et cela non seulement 
par ce qu'une pareille solution de la question Macédo- 
nienne aurait été en contradiction avec les intérêts vitaux 
de la Principauté et avec les sentiments les plus chers 
au peuple bulgare, mais encore par ce que le gouverne- 
ment la trouvait impossible, car ni la population en Ma- 
cédoine ne consentirait à cela, ni la Sublime Porte pourrait 
souffrir des sphères d'influence étrangère dans ses domaines, 
et enfin les grandes puissances n'auraient pas permis que 
le statu-quo fût violé, en vertu de l'entente conclue entre 
la Russie et l'Autriche-Hongrie en 1897. La nervosité 
du gouvernement et de la presse en Serbie devenait de 
plus en plus grande, à mesure que le prestige de la 
Bulgarie et de son Prince augmentaient devant le monde 
politique de l'Europe, à mesure que les liens entre la 
Bulgarie et la Russie devenaient plus solides et sincères, 
et à mesure que l'espoir que Vienne donnait à la Bul- 
garie devenait plus réalisable. 

Entre la Russie et l'Autriche-Hongrie il existait en 
effet une entente depuis l'année 1897, mais cela n'empêchait 
ni l'une, ni l'autre de se préparer tacitement pour le 
cas où cette entente tomberait d'elle même et d'élargir 
leurs sphères d'influence. Nous voyons d'un côté la Russie 
reserrer de plus en plus ses liens avec la Bulgarie et con- 
tinuer ses menées en Serbie, — et de l'autre, l'Autriche- 
Hongrie employer les mêmes manèges en Serbie, en 
s'efforçant en même temps d'attirer la Bulgarie. A cette 
lutte tacite vint s'ajouter au profit de la Serbie d'un côté 



115 



la crainte de la Turquie devant la Russie et sa méfiance 
envers la Bulgarie et de l'autre — l'influence de l'Autriche- 
Hongrie soutenue par le seul vrai ami de la Turquie — 
l'Allemagne. 

Pour les causes mentionnées plus haut et suivant 
les conseils de la Russie, notre gouvernement continua sa 
politique pacifique et loyale envers la Turquie et la Serbie; 
encore en 1895 il assurait le gouvernement turc de 
ses bonnes intentions et prouvait que son intervention 
dans les affaires de la Macédoine ne devait pas être 
interprêtée comme desseins secrets visant une expansion ter- 
ritoriale, mais comme démarches ayant pour but d'assurer un 
sort plus juste et des jours plus heureux à ses compatriotes 
dans les domaines de la Turquie; quand ce but serait 
atteint, quand les prétentions naturelles et légales des 
Bulgares seraient contentées, alors il n'y aurait ni bandes 
révolutionnaires, ni insurrections, ni attentats, et le danger 
auquel était exposé tous les ans la paix dans les 
Balkans n'existerait plus. Dans un mémoire adressé à la 
Sublime Porte au mois de mai 1900, notre gouvernement 
fit un exposé nouveau de sa politique envers la Turquie 
et indiqua les vraies causes des relations anormales entre 
la Bulgarie et la Turquie, prit toutes les mesures pour 
arrêter la formation et le passage des bandes révolution- 
naires en Turquie, en un mot sa conduite devint si cor- 
recte et si loyale, que cela fut reconnu par toutes les 
grandes puissances ainsi que par le Sultan lui-même. 
Mais le gouvernement turc ne prenait pas tout cela en 
considération; il ne voyait pas la position difficile dans 
laquelle se trouvait notre gouvernement, qui faisait l'im- 
possible pour apaiser l'indignation naturelle du peuple et 
pour entretenir la paix et le calme dans la Turquie; il 
ne savait qu'accuser la Bulgarie de permettre la formation 
des bandes révolutionnaires et continuait à ne prendre 
aucune mesure contre les violences subies par la popula- 
tion en Macédoine. 



- 116 - 

L'humeur belliqueuse de la niasse turque était encou- 
ragée par le fanatisme musulman; les atrocités accomplies 
par l'administration et les troupes contribuèrent à faire 
naître dans la population opprimée un mouvement révolu- 
tionnaire qui se manifeste par la formation de nombreuses 
bandes locales d'insurgés. 

Toujours au nom de la paix, après que le roi Milan 
eût été éloigné de la Serbie, notre Prince eut une entrevue 
avec le roi serbe Alexandre à Niche le 31 décembre 1900, 
qui eut pour résultat l'apaisement dans les deux pays; 
ainsi la guerre fut évitée. Cette entrevue fut surtout 
agréable au gouvernement russe qui voyait dans l'entente 
entre les pays slaves un petit succès de sa politique en 
Europe. Il conseillit au gouvernement bulgare d'améliorer 
ses relations avec la Roumanie qui était, comme on le suppo- 
sait, en entente et même en alliance avec la Turquie; 
mais cette amélioration se réalisa à peine vers la fin de 
1901, avec l'avènement au pouvoir de M-r Stourdza. 

Après l'éloignement de l'ex-roi serbe Milan de Bel- 
grade et après la démission du cabinet de M-r VI. Djor- 
djovitch, un nouveau changement se produsit dans la 
politique de la Serbie, qui renouvela ses relations normales 
avec St. Petersbourg. Cette circonstance eut pour suite 
un nouveau changement dans la politique du gouverne- 
ment russe. Avec le retour de la Serbie au sein de la Russie 
ressuscitait la politique suivie avant 1897, quant le roi Milan 
était commandant général des troupes serbes, c. a: d. la 
politique pacifique qui s'exprimait dans l'idée du partage 
de la Macédoine. Les premiers indices de cette politique 
furent: l'intervention de l'ambassadeur russe à Constanti- 
nople au profit de la nomination de Firmilian comme évêque 
d'Uskub; les déclarations renouvelées des consuls russes 
en Macédoine affirmant que la population de cette province 
était slave, et non pas bulgare; la conduite hostile du 
consul russe à Uskub, M-r Machkov, envers la popula- 
tion bulgare de ce district, ainsi que les nouvelles préten- 
tions des Serbes à la partie de la Macédoine qui va 



117 



jusqu'au Vardar. Mais cette fois-ci il y avait quelque chose 
de nouveau dans la politique russe. Auparavant le gouver- 
nement russe ne voulait pas entendre parler de réformes 
quelconques en Turquie; maintenant, vu que la loyauté de la 
Bulgarie avait été reconnue par tout le monde et que les puis- 
sances voyaient clairement où se cachait le mal, il embrassa 
l'idée de notre gouvernement et souleva auprès des cabi- 
nets européens la question de l'application du § 23 du 
Traité de Berlin à la Macédoine. 

Ce changement s'explique par le fait que le gouver- 
nement russe prévoyait déjà des complications dans l'Extrême 
Orient, ce qui le forçait à être très attentif en Europe, de 
crainte que les questions balkaniques ne fussent décidées 
sans que la Russie y participât; il voulait la paix à tout 
prix, exigeait avec insistance une entente entre les Bul- 
gares et les Serbes, car autrement l'Autriche-Hongrie aurait 
profité de leurs troubles. Les nombreuses bandes d'insurgés 
et la surexcitation en Macédoine étaient d'ailleurs des 
indices d'un mouvement sérieux, de sorte que par l'appli- 
cation du § 23 le gouvernement russe espérait écarter 
les causes de mécontentement, apporter l'apaisement 
nécessaire parmi les différentes nations et, surtout, 
préserver les Slaves d'une extermination mutuelle et d'une 
haine à outrance tout en augmentant son propre prestige 
dans la Péninsule. Mais comme toujours, les grandes puis- 
sances ne s'entendirent pas si facilement et si vite qu'il 
était nécessaire pour entreprendre une action mutuelle 
contre la Turquie; bien que tout le monde connût le vrai 
état de choses en Macédoine et que chaque jour de retard 
ne fit qu'empirer la situation en faisant de nouvelles 
victimes innocentes. 

Au printemps de 1902 le mouvement des bandes 
révolutionnaires augmenta à tel point qu'en automne il se 
transforma en insurrection ouverte. Cette fois encore, pour 
justifier les désordres dans le pays, la Sublime Porte 
rejeta toute la responsabilité sur la Bulgarie. Voulant 
garder la paix, les grandes puissances insistaient auprès 



118 



du gouvernement bulgare pour qu'il prît des mesures 
sérieuses afin d'arrêter le mouvement révolutionnaire en 
Macédoine; elles allaient jusqu'à le menacer de l'abandonner à 
ses propres forces dans le cas où il provoquerait une guerre 
avec la Turquie. Des jours pénibles et chargés de responsa- 
bilités se succédèrent de nouveau pour la Bulgarie et cela 
uniquement à cause de l'entêtement, de la négligeance et 
des crimes du gouvernement turc. Les grandes puissances 
exigeaient de notre gouvernement ce qu'il lui était impos- 
sible de réaliser; elles lui demandaient d'étouffer les 
sentiments d'un peuple entier qui souffrait et vivait 
depuis des années dans l'espoir de la prochaine libération. 
En effet, notre gouvernement se plia aux exigeances des 
grandes puissances; il renforça les troupes à la frontière 
pour arrêter le passage des bandes révolutionnaires, défendit 
les quêtes au profit de ces bandes, fit même plus que 
cela, prescrivit à tous nos agents de commerce en Macé- 
doine de conseiller aux Bulgares dans le pays d'arrêter le 
mouvement révolutionnaire qui pourrait devenir fatal pour 
les intérêts du peuple entier. Malgré cela des bandes 
continuèrent à se former et même les riguuers de l'hi- 
ver ne les empêchèrent pas de continuer leur œuvre. 
La cause en était l'indifférence du gouvernement turc qui 
n'entreprit rien pour faire cesser les abus. Aux assurances 
pacifiques de notre gouvernement et à ses conseils amicaux 
il répondait par de nouvelles accusations, présentait de 
nouvelles exigeances et concentrait 'des troupes à notre fron- 
tière ainsi qu'en Macédoine, pressé de réprimer par la force 
armée tout mouvement qui pourrait provoquer l'interven- 
tion de l'Europe. Il va de soi que toutes ces mesures 
violentes et surtout la nomination de Firmiïian jetèrent de 
l'huile sur le feu et au lieu de s'apaiser le mouvement 
révolutionnaire allait éclater au printemps suivant avec 
plus d'ardeur. 

Après la visite de notre prince Ferdinand, accom- 
pagné du ministre président M-r Daneff à Petersbourg, 
au mois de juillet 1902, les relations politiques entre la 



119 



Russie et la Bulgarie devinrent encore plus intimes ; le 
témoignage de cette intimité fut d'un côté l'inauguration 
de l'église-monument à Chipka à l'occasion du 25-me 
anniversaire de la libération de la Bulgarie (au mois de 
septembre) et de l'autre, une convention conclue dans la même 
année, par laquelle la Russie garantissait l'intégrité de 
notre territoire. Profitant de la bonne disposition de la 
Russie, notre gouvernement lui demanda son concours 
pour l'apaisement de la Macédoine et son insistance auprès 
des autres grandes puissances pour l'application du § 23. 
Cette amélioration des relations diplomatiques avec la Russie 
était d'autant plus nécessaire que les événement en Turquie 
et la disposition des esprits en Bulgarie exigeaient des 
mesures rapides et radicales. Dans les meetings qui 
eurent lieu dans la Principauté entière le gouvernement 
était invité à faire lui même des démarches auprès des 
grandes puissances pour l'application du § 23, en attirant 
leur attention sur le fait que la Turquie comme Etat 
puissant avait des obligations envers les peuples assujetis, 
que ce n'était pas le mouvement révolutionnaire en Macé- 
doine qui provoquait des violences, mais au contraire les' 
violences qui provoquaient des troubles et que la popu- 
lation de la Bulgarie indépendante ne pourrait plus 
rester indifférente aux souffrances de ses compatriotes. 
Sondés dans ce sens, les gouvernements de presque toutes 
les puissances reconnurent que la situation en Macédoine 
était en effet pénible; mais trouvant que la question Macé- 
donienne était très compliquée et que derrière cette question 
se cachait la question turque qui n'était pas encore à 
aborder, vu que les puissance européenne n'étaient pas 
prêtes à la résoudre, ils recommandaient au gouvernement 
bulgare de patienter et encore de patienter; pour que la 
Turquie ne pût profiter du mouvement révolutionnaire pour 
se justifier de ne pas prendre les mesures nécessaires Mais 
■de recourir aux violences, ils demandèrent même à la Bul- 
garie de faire son possible pour arrêter le mouvement 
révolutionnaire. Ayant reçu cette réponse des gardiens de 



— 120 — 

la justice et de la paix en Europe, réponse qui équivalait 
un refus, et pour éviter de plus grandes complications, notre 
gouvernement s'arma de nouveau de patience et commença 
à appliquer avec plus de rigueur les mesures qui devaient 
garantir à la Turquie sa tranquilité au delà de ses fron- 
tière. Il déclara les Comités macédonniens illégaux et 
comme tels décida de les dissoudre et de poursuirre 
leurs membres en vertu des lois du pays. ] ) Le Sultan même 
fut content de ces mesures énergiques de notre gouver- 
nement, car il ordonna à la Sublime Porte de remercier 
le Prince et notre gouvernement. 

Mais cette fois encore le gouvernement turc et le 
Sultan se contentèrent seulement de parler de réformes 
sans faire quoique ce soit d'utile; et comme le mouvement 
révolutionnaire ne s'arrêtait pas, ils accusèrent de nouveau 
la Bulgarie de ne pas leur laisser la possibilité d'intro- 
duire de l'ordre dans le pays, ils se plaignirent aux 
grandes puissances de ne pouvoir introduire de réformes 
tant qu'il y aurait des bandes révolutionnaires, mais en 
même temps ils concentraient des troupes en Macédoine 
et dans le villayet d'Andrinople, augmentaient la misère 
de la population dans ces districts et menaçaient la paix 
avec la Bulgarie. Mais ils ne touchaient pas à la plaie 
de l'organisme, — à l'administration, que la présence de 
grandes quantités de troupes rendait encore plus audacieuse 
et plus arrogante dans ses abus. Ces abus ainsi que le 
jeu au sujet des réformes eurent pour suite l'insurrection 
de Monastir et d'autres districts de la Macédoine pendant 
l'été de 1903.-') 

, La Bulgarie et l'action des réformes en Macédoine. ' 

Voyant que la Turquie traînait en longueur l'appli- 
cation des réformes proposées en hiver par la Russie 
et TAutriche-Hongrie, notre gouvernement essaya d'entamer 



1 ) Arch. M.-ère Aff Etr. 8/11 — 903, circulaire N° 50 à nos agents 
diplomatiques. 

2 ) Ibid. 4/II 903 télégr. 170 de notre agent diplom. à Const/plc 



- 121 — 

des pourparlers directement avec la Sublime. Porte et se 
serait contenté même de ces réformes insignifiantes, aux- 
quelles on pourrait appliquer l'expression employée dans la 
presse française: „ la montagne est accouchée d'une souris". 
Dans ce but la Bulgarie envoya à Constantinople M-r Gr. Na- 
tchévitch, ancien ministre connu en Turquie comme par- 
tisan d'une entente turco-bulgare. En vain M-r Natché- 
vitch s'efforça de persuader les Turcs ; à ces assurances, 
que la Bulgarie ne désirait pas d'expansion territoriale, 
qu'elle aurait été heureuse de voir ses relations avec 
l'empire voisin devenues normales et sincères, que cela 
dépendait seulement du gouvernement turc pourvu que ce 
dernier cessât les persécutions contre les Bulgares dans 
ses provinces et appliquât les réformes dernièrement pro- 
posées etc. le Grand Vizir répondit que c'était aussi le 
désir du gouvernement turc, mais qu'il était difficile de 
faire quelque chose, avant que le pays ne se fût calmé; 
le Sultan ajouta même qu'alors il ne se contenterait pas 
d'appliquer seulement les dites réformes, mais qu'elles seraient 
même élargies, si la nécessité se présentait (!). Cette réponse 
évasive ne contenta naturellement pas notre gouvernement 
et malgré les protestations de la Serbie et de la Grèce 
qui exprimaient leur mécontentement de ce qu'un pays 
vassal se fût permis de traiter la question macédonienne, 
il continua à intervenir auprès de la Turquie et auprès des 
grandes puissances au profit de la population bulgare en Ma- 
cédoine, car la question Macédonienne était en même temps 
la question bulgare, fait qui a été tacitement reconnu par 
toutes les grandes puissances. 

Les mesures que la Sublime Porte prenait envers 
les Bulgares après la mission de M-r Natchévitch, mon- 
traient clairement qu'elle n'avait aucune intention d'appli- 
quer des réformes quelconques en Macédoine, mais qu'au 
contraire elle voulait, en persécutant systématiquement les 
Bulgares, arrêter en germe tout mouvement qui aurait 
pour but d'amener quelque amélioration dans la situation. 
Voyant cette obstination, notre gouvernement fut obligé de 



— 122 — 

s'adresser de nouveau aux grandes puissances en leur 
demandant du secours. Dans une note détaillée l ) adressée 
aux gouvernements de St. Petersbourg, Vienne et Paris, 
il exposa la position pénible dans laquelle se trouverait 
la Bulgarie, si la Sublime Porte ne s'inspirait du même 
désir sincère de mettre fin aux troubles ; il souligna que 
le but principal du gouvernement turc était d'affaiblir les 
Bulgares par tous les moyens, ce qui excitait la population 
de la Bulgarie et même pouvait provoquer un conflit entre les 
deux pays. Notre gouvernement ajouta que si ce conflit avait 
été évité jusque là, cela était dû exclusivement à nos senti- 
ments pacifiques et aux mesures prises contre les comités, 
et que si la Sublime Porte continuait à être indifférente 
aux questions dont la solution l'intéressait autant que la 
Bulgarie, cela prouvait qu'elle recherchait un conflit avec la 
Bulgarie, fait qui était prouvé par la concentration des troupes 
à la frontière bulgare. Enfin notre gouvernement déclara qu'il 
rejetait toute responsabilité pour les événements à venir et 
refusait de garder à lui seul la frontière turque, vu que l'admi- 
nistration qui provoquait les troubles restait impunie. Dans 
un autre vaste mémoire adressé aux grandes puissances, 
dans lequel il n'énumèrait qu'une minime partie des abus 
accomplis en Turquie par l'administration, notre gouverne- 
ment réussit à convaincre tout le monde que l'introduction 
des réformes en Macédoine était impossible, sinon sous le 
contrôle immédiat et efficace des grandes puissances. Cet 
appel et plusieurs autres par lesquels notre gouvernement 
s'adressa aux sentiments d'équité et d'humanité de l'Europe 
chrétienne, ne trouvèrent d'écho qu'en France, en Angleterre 
et en Italie. Les gouvernements des Etats les plus interressçs 
dans les affaires des Balkans — l'Autriche-Hongrie et la 
Russie — répondirent sévèrement à la Bulgarie et allèrent 
jusqu'à lui déclarer que les réformes ne seraient pas appli- 
quées tant que le mouvement révolutionnaire ne cesserait, 
et au cas où les troupes turques envahiraient la Bulgarie, 



! ) Arch. M.-ère Aff. Etr. - 16/VI 1903. 



— 123 — 

sans déclaration préalable de guerre, cela n'aurait été qu'une 
mesure répressive du Suzerain envers son vassal désobéi- 
ssant qui ne trouverait aucune protection de la part des 
puissances. Cette réponse des deux puissances intéressées, 
dans les mains desquelles se trouvait la liberté des Macé- 
doniens et vers qui s'adressait plein d'espoir le peuple bul- 
gare tout entier, désenchanta profondément le gouvernement 
bulgare ; il avait patienté et travaillé pour la résolution 
pacifique de la question Macédonienne depuis plusieures 
années pour se voir à la fin accusé d'entretenir les troubles, 
pour être délaissé et menacé par les puissances, ce qui 
encouragerait naturellement l'opiniâtreté de la Turquie et 
lui donnerait la possibilité de recourir à tous les moyens pour 
exterminer les bandes révolutionnaires, et cela au moment 
où l'Allemagne s'était déjà déclarée ouvertement pour elle. 
On eût dit que la Bulgarie devait porter la responsabilité 
des fautes de la Turquie et même de toute la diplo- 
matie européenne qui n'avait rien accompli depuis 25 ans 
pour obtenir de la Turquie au moins quelques améliorations 
du sort de la population chrétienne dans ses territoires. 
Voilà pourquoi les regards de notre gouvernements commen- 
cèrent à se porter vers la grande puissance qui lui sympa- 
tisait le plus, vers l'Angleterre. En raison de sa rivalité avec 
l'Allemagne, l'Angleterre suivait avec intérêt ce qui se 
passait en Orient et était bien renseignée sur les violences 
et les atrocités contre les Bulgares en Turquie. Les nou- 
velles des massacres qui eurent lieu en Macédoine émurent 
la société éclairée de l'Angleterre; dans plusieurs meetings, 
organisés à Londre, la résolution fut prise d'inviter le 
gouvernement à intervenir avec l'appui des autres puis- 
sances auprès de la Turquie pour sauver la population 
chrétienne de Macédoine; de cette manière le gouverne- 
ment anglais profita de l'occasion pour se venger de la 
Turquie et indirectement de l'Allemagne du mouvement 
nationaliste organisé par ces pays en Egypte. Même 
l'Autriche-Hongrie et l'Allemagne considéraient avec bien- 
veillance la cause de la Bulgarie. L'Autriche-Hongrie trouvait 



— 124 — 

qu'elle dépendait trop de la Russie, suivant la convention de 
1897 conclue au profit de cette dernière; l'Allemagne de 
son côte voulait éviter l'intervention des puissances euro- 
péennes dans les affaires de la Turquie, préférant une 
entente entre la Bulgarie et la Turquie, ce qui aurait 
compté comme un insuccès de la politique russe dans le 
Levant et aurait affaibli l'autorité de la Russie sur la classe 
dirigeante en Turquie. Pourtant le gouvernement russe, avec 
le comte Lamsdorf comme ministre des affaires étrangères 
en tête, était contre tout changement du statu-quo dans la 
Péninsule. Dans le communiqué officiel du 11 sept. 1903 
concernant la question Macédonienne le gouvernement russe 
désapprouva les aspirations du peuple bulgare, aspirations 
consacrées par le traité de San-Stéphano. Dans ce commu- 
niqué il déclara qu'il désapprouvait l'œuvre des révolu- 
tionnaires macédonniens qui voulaient transformer la Ma- 
cédoine en province bulgare au détriment des droits et 
avantages des autres peuples chrétiens. l ) Ces déclarations 
du gouvernement russe s'expliquent facilements vu qu'il 
ne voulait pas que la question Macédonienne fût soulevé 
avant que ses affaires dans la Mandchourie ne fussent ar- 
rangées; il ne voulait pas que a Macédoine devînt une 
nouvelle Roumélie, car cela ne répondait pas aux projets 
ultérieurs de la Russie et aurait été contraire, à sa politique 
pacificatrice dans les Balkans qui promettait du succès après 
l'avènement de la dynastie des Karaguéorguiévitch au trône 
serbe, au mois de juin 1903. En vue de quoi le gouvernement 
russe se prononça contre l'autonomie de la Macédoine et 
même contre une plus large liberté en Macédoine.-) 
Sous l'influence des grandes puissances occidentales 
et principalement de l'Angleterre et aussi de crainte d'être 
privé des privilèges „des plus interressés", la Russie 
et l'Autriche se virent forcées d'élaborer de nouvelles ré- 
formes pour la Macédoine, connues sous le nom du „Pro- 



') Arch. Min. Aff. Etr. rapport de l'Ag. diplom. à Vienne N° 1320, 
septembre, même année. 

2 ) Ibid., rapport de l'agent diplom. de Vienne, N° 1374, sept. 1903. 



125 



gramme de Murzsteg". Comme base de ce programme 
servit avant tout la politique de ces gouvernements envers 
la Turquie: la souverainité du Sultan restait intacte, car 
le programme ne prévoyait aucun contrôle européen; un 
inspecteur général devait être nommé et cela par le Sultan; 
l'institut de la gendarmerie devait être créé; et comme 
le programme ne prévoyait pas de quelle manière son 
application devait être imposée à la Turquie, il était décidé qu'on 
lui donnerait carte blanche d'étouffer le mouvement révolutio- 
nnaire. Par conséquent, il n'existait aucune garantie réelle 
que les nouvelles réformes seraient appliquées et les gou- 
vernements les plus intéressés ne montraient aucune bonne 
volonté à améliorer le sort des chrétiens dans la Turquie 
européenne. Ce qui est surtout caractéristique, c'est que de ce 
programme étaient exclus la Vieille Serbie, — sur la de- 
mande du gouvernement autrichien, et le villayet d'Andri- 
nople — sur la demande du gouvernement russe. Il était 
évident, que ces deux gouvernements étaient prévenus 
contre la population bulgare en Turquie, car les réformes 
démontraient que leur protection allait été illusoire sinon 
pernicieuse; la cause en était que les deux puissances 
avaient l'intention de poser les bases a une politique qui 
aurait été évidemment au détriment des intérêts bulgares; 
voilà pourquoi le gouvernement bulgare ne pouvait se 
contenter de ce programme. 

Le gouvernement turc n'agréa pas facilement les ré- 
formes de Murzsteg, car elles donnaient aux grandes puis- 
sances le prétexte d'intervenir dans les affaires, ce qui 
aurait compromis l'autorité du Sultan, sinon formellement 
au moins de fait, et surtout par ce qu'une concession au- 
rait compté comme un succès du gouvernement bulgare. 
Conseillé par l'Allemagne et sous la pression des autres 
puissances et sourtout de l'Angleterre, il y consentit (au 
mois de novembre 1903). Dès ce moment le gouverne- 
ment bulgare confia la question Macédonienne aux mains 
des puissances européennes, impatient de constater les ré- 
sultats de cette action réformatrice. Vu que les turcs étai- 



126 



ent persuadés que la Bulgarie avait été cause de leur dernier 
échec politique, les relations entre eux et les Bulgares ne 
pouvaient être normales. Les persécutions en Macédoine 
redoublèrent, les menaces et les provocations envers la 
Bulgarie se faisaient ouvertement, les mesures de police 
envers nos sujets et les difficultés de douane contre 
notre commerce devinrent de jour en jour moins suppor- 
tables; en outre la concentaction des troupes dans les 
provinces européennes et certaines autres dispositions dé- 
montraient clairement que la Turquie préparait une action 
aggressive contre la Bulgarie. L'attitude provocatrice de 
la Turquie se manifesta encore le plus clairement quand 
la guerre entre le Japon et la Russie éclata au mois de 
janvier 1904. Saisissant bien la situation générale de la 
politique, notre gouvernement voyait que le moment n'était 
pas propice et que les troubles dans la péninsule nuiraient 
à l'application des réformes et même pourraient amener 
de plus grands malheurs. Voila pourquoi notre gouverne- 
ment s'imposa une politique extrêmement pacifique, sauva 
avec adresse la Bulgarie d'une nouvelle crise dangereuse 
et même vers la fin du mois de mars 1904 réussit à 
conclure une entente avec le gouvernement turc et à ré- 
tablir des relations amicales d'avant l'insurrection de 1903. 
Cette entente n'avait rapport qu'aux relations des deux 
pays; quant à la Macédoine le gouvernement turc promit 
en termes vagues d'appliquer les réformes de Murzsteg 
dans les trois vilayets de Salonique d'Uskub et de Mo- 
nastir, d'amnistier les condamnés politiques et de per- 
mettre aux réfugiés, venus en Bulgarie pendant l'insurrec- 
tion, de retourner à leurs foyers. Le danger d'une guerre 
entre la Bulgarie et la Turquie fut évité, mais le gouver- 
nement turc resta libre d'introduire les réformes comme il 
l'entendait. L'entente concernant l'application des réformes 
resta naturellement lettre morte et le gouvernement turc 
continua le même régime et le même système de pacifi- 
cation en Macédoine qu'auparavant, et défendait même 
aux villages bulgares qui dépendaient du Patriarcat de 



127 



passer à l'Exarchat, arrêtait le développement religieux 
et intellectuel des Bulgares, en persécutant les maîtres 
d'école et les prêtres et en fermant les écoles. Cela eut 
pour conséquence l'apparition nouvelle des bandes révolu- 
tionnaires ; de nouvelles accusations, des calomnies et des 
menaces envers la Bulgarie suivirent; on mobilisa de nou- 
veau et ainsi de suite, jusqu'à ce que notre gouvernement 
se vit forcé à déclarer lui même à la Sublime Porte qu'il 
acceptait une enquête étrangère pour vérifier la véracité des 
accusations turques 1 )- Cette enquête n'eut pas lieu, car le 
gouvernement turc savait que toutes ces calomnies contre 
la Bulgarie n'étaient répandues que dans le but d'induire 
en erreur le monde diplomatique. 

La leçon que la Bulgarie reçut des crises par les- 
quelles elle passa pendant les dernières années lui apprit 
qu'elle ne devait compter que sur ses propres forces, être 
prête à la rencontre des graves événements qui allaient surgir 
dans la Péninsule, en organisant le plus tôt possible une 
armée forte et sûre. Cette mesure qui lui était imposée par les 
insuccès russes en Mandchourie et le mouvement révoluti- 
onnaire dans la Russie même, diminua l'importance de cette 
grande puissance qui était auparavant le principal moteur 
dans les questions balkaniques ; de cette manière la Bulgarie 
se trouva isolée jusqu'à un certain point. Les crédits votés 
pour l'armement et les premiers préparatifs de guerre ne 
manquèrent pas de produire un certain effet dans l'Ildiz. 
Le parti militariste dans la Turquie voyait dans cet acte, 
dicté par l'instinct de conservation à la Bulgarie, une 
menace contre son pays et conseillait d'envahir aussitôt la 
Bulgarie avant qu'elle eût le temps d'achever son armement 
et de s'organiser; cependant la visite de notre Prince 
à Berlin et les assurances du gouvernement allemand don- 
nèrent plus de poids à nos déclarations pacifiques devant 
Abdul Hamid. 

L'action réformatrice dans les vilayets n'avançait pas; 
le petit nombre d'agents européens étaient impuissants à 

») Arch. du M-ère Aff. Etr. Télegr. Ni? 5 5/1 à l'Agent de Cons/ple. 



128 



limiter le mal, car ils étaient sans pouvoir et leurs bonnes 
mesures étaient appliquées par l'administration turque qui 
était corrompue et qui recevait des ordres contraires de 
Constantinople. Dès les premiers mois les agents se heur- 
tèrent à la terrible réalité et virent à quel point le mal 
était grand et irréparable en Turquie. Bientôt ils eurent 
des malentendus avec l'administration turque et à la fin 
comprirent qu'ils étaient impuissants et superflus. Les paroles 
dites par l'agent civil, M-r Démérik, à ce propos, caracté- 
risent le mieux le succès de la commission réformatrice. 
„Nous sommes venus, dit M-r Démérik, pour essuyer les 
larmes d'une population de trois millions, et jusqu'aujourd'hui, 
mois de mai 1905, nous n'avons essuyé que les larmes de 
dix personnes". Devant cet état de choses les gouvernements 
de l'Autriche-Hongrie et de la Russie conseillèrent de nouveau 
à la Bulgarie, à la Serbie, à la Grèce et au Monténégro 
de prendre les mesures nécessaires pour sauvegarder la 
paix. Notre gouvernement répondit qu'il continuerait sa poli- 
tique pacifique, mais qu'il ne pouvait prendre sur lui la 
responsabilité, car les causes des troubles gisaient dans 
l'administration turque. La conduite pacifique de la Bulgarie 
ne pouvait continuer indéfiniment car en dehors de l'épuise- 
ment économique, causé par les conflits perpétuels sur 
notre frontière, nous avions des liens de sang et des 
rapports continuels avec la population d'au delà du Rylo, 
et si la Principauté gardait encore une certaine réserve, 
c'était par ce qu'elle n'avait pas encore tout à fait renoncé à 
l'espoir de voir s'améliorer la situation de ses compatriotes 
aux moyens de réformes. Malheureusement la foi du peuple 
bulgare dans l'efficacité des réformes s'évanouissait petit à 
petit, car les persécutions contre les églises et les écoles 
continuaient, les puissances interprétaient la question scolaire 
comme ne faisant pas partie du programme de Murzsteg, 
ce qui était incompatible avec la tâche que s'était proposée 
ce programme et qui était d'apaiser le pays et de créer 
de meilleures conditions de vie. J ) 



') Arch. M-ère Aff. Etr. cire. M>69 du 31/1 1906 du ministre R. Petrov 



— 129 — 

Par suite des résultats piteux de l'action réformatrice 
des deux puissances „les plus interressées", l'idée com- 
mença à se répandre en France et en Angleterre que 
cette action réformatrice avait subi un échec complet. Il y 
€u à Londre plusieurs conférences et meetings concernant 
les affaires de Macédoine; au parlement des débats sérieux 
furent soulevés, ce qui poussa le gouvernement anglais à 
délaisser sa conduite réservée envers les puissances „les 
plus interressées" et à prendre l'initiative de sonder 
l'opinion de toutes les puissances qui avaient signé le 
Traité de Berlin à propos de la nécessité de plus larges 
réformes en Macédoine et d'un contrôle européen plus 
efficace. Voyant cet empressement de la part de la Grande 
Bretagne à travailler au profit de la population chrétienne 
de la Macédoine et profitant d'une visite officielle à Londres, 
notre Prince décrivit la position lamentable de la Macé- 
doine devant le roi et son premier ministre, lord Lansdau, 
en disant que le voeu du peuple bulgare était de voir 
la Macédoine et le villayet d'Andrinople sous un régime 
autonome, car l'expérience avait prouvé que c'était le seul 
moyen d'amener la paix dans les Balkans. De cette manière 
la Bulgarie avait fait un nouveau pas .dans sa politique 
par rapport à la Macédoine en énonçant devant l'Europe 
l'idée de l'autonomie dans cette province, idée de laquelle 
il était défendu de parler auparavant. 

La première application de la proposition de l'Angle- 
terre fut l'introduction d'un contrôle des finances dans les 
trois vilayets de la Macédoine; cependant cette innovation 
et les efforts incessants de la Commission des Réformes 
pour organiser la province ne changeaient en rien l'état 
de choses. Le gouvernement turc les trouvait humiliants pour 
sa dignité et ne voulait rien faire sous la dictée des 
étrangers, de sorte que pendant l'année 1906 les arresta- 
tions et les massacres contre les Bulgares notables conti- 
nuaient de la même manière systématique qu'auparavant, 
même plus qu'auparavant. La propagande serbe, favorisée par le 
gouvernement turc, devint meilleure complice pour atteindre le 

9 



— 130 — 

but commun — l'anéantissement de tout ce qui pourrait 
fortifier la conscience nationale et intellectuelle des Bulgares 
en Macédoine. Vers la même année la propagande grecque 
développa aussi une activité intense pour détourner 
l'attention de la Sublime Porte des questions de la Crète. 
Le gouvernement grec envoya des bandes en Macé- 
doine qui, sous prétexte de défendre la population 
grecque des bandes bulgares, créaient des troubles en 
Macédoine, attaquaient les villages bulgares qui s'étaient 
détachés du Patriarcat. Tout cela soutenait l'esprit révo- 
lutionnaire parmi les Bulgares qui s'irritaient de plus 
en plus contre l'administration turque, car il était évident 
que dans l'Empire il n'y avait qu'eux de persécutés et de 
méprisés. Cet état de choses en Macédoine se répercutait 
comme toujours sur les relations entre la Bulgarie et la 
Turquie; la méfiance et la crainte chronique de la guerre 
influençaient la vie intérieure de la Bulgarie et la forçaient 
à dépenser de très grandes sommes pour l'armement^ 
souvent au détriment des besoins intellectuels. Cette cir- 
constance provoquait chez nos autres voisins l'idée que 
nous nous préparions à résoudre nous même la question 
Macédonienne. 

Ce ne furent pas seulement nos voisins qui sentirent 
la force de la Bulgarie vassale et son importance pour 
l'avenir de la Péninsule, mais plusieurs puissances s'inquié- 
tèrent, car dans la puissance et l'armement de la Bulgarie 
elles entrevirent un danger pour leurs propres intérêts. l ) 



*) Journal „Novoë Vremia" du 21/X1I 1907. Après avoir constaté 
le faible résultat de l'application pendant 4 annés des réformes de 
Miïrszteg, et ayant attiré l'attention sur les massacres qui se faisaient 
en Macédoine dans le but d'exterminer les Bulgares et ceci sous les 
yeux et avec l'approbation tacite des grandes puissances, l'auteur de 
l'article se pose à ce propos la question à quel point cette manière 
d'agir était utile aux intérêts russes et à quel point aux intérêts autri- 
chiens? Il répond négativement au point de vue des intérêts russes en 
ajoutant que „nous négligions trop le mécontentement naturel des Bul- 
gares libérés par nous ainsi que celui des Macédoniens. Les sentiments 
qui avaient inspiré l'idée de la libération de la Bulgarie ont cédé place 
aux calculs intéressés d'après lesquels une Bulgarie forte et grande 
aurait été dangereuse à la puissance de la Russie. La crainte de voir 



— 131 — 

C'est pourquoi notre gouvernement recevait souvent des 
avertissement et des menaces, ce qui eut pour résultat le 
développement systématique de nos forces armées. Le 
danger du côté de l'Autriche-Hongrie et l'aplomb que lui 
donnait l'amitié de la Turquie faisaient osciller la Serbie 
dans sa politique en la poussant tantôt à chercher le 
rapprochement de la Bulgarie, tantôt à lui adresser des 
menaces. Le gouvernement grec agissait de même: quand 
ses rapports avec la Sublime Porte devenaient tendus à 
propos du Patriarcat offensé ou à cause de complication 
au sujet de l'île de la Crète, il cherchait à se rapprocher de la 
Bulgarie en reconnaissant que ce n'était que cette dernière 
et la Grèce qui avaient droit à la Macédoine; cependant 
aussitôt que le danger était éloigné, la haine séculaire se 
rallumait et la presse grecque ne voyait de danger que 
dans la Bulgarie et conseillait une alliance entre la Grèce 
et la Turquie. La conduite de la Roumanie concernant 
nos aspirations nationales, quoique hypocrite, était compa- 
rativement la plus loyale; le gouvernement roumain faisait 
grand cas de l'amitié de la Bulgarie, reconnaissait nos 
droits sur la Macédoine, mais dans le cas d'agrandisse- 
ment territorial de la Bulgarie il donnait à entenoje qu'il 



une grande Bulgarie devenir une rivale dangereuse dans la tâche de fédérer 
les Slaves, était telle que la libératrice renonça aux sentiments d'huma- 
nité et d'équité .... Pour que nos victimes de 1877 — 78 ne fussent 
données en vain, nous ne devrions pas mettre comme base de notre 
politique la crainte devant les Bulgares et de rusés calculs politiques, 
car au moment donné les Allemands l'emporteraient en ruse sur nous. 
C'est pourquoi ce serait un nonsens de parler de la fédération des 
Slaves avant que la Bulgarie ne fût unie et tant que des peuples slaves dépé- 
rissent. Nous estimions trop le Traité de Berlin et nous nous donnions 
trop de peine ponr le sauvegarder; mais les Allemands sauraient arracher de 
nos mains et de celles des Slaves en général „les morceaux friands" ; 
en craignant de donner trop à la Bulgarie nous donnerions tout aux 
Allemands. Il faut nous dire que ce n'est pas seulement en subjugant 
les petits pays slaves que nous deviendrons une grande puissance, 
mais que nous sommes obligés de les soutenir et de les protéger. Le 
refus de la Russie de remplir cette fonction serait équivalent au renon- 
cement à son rôle principal dans la fédération des Slaves. Il parait que 
notre diplomatie se pose souvent la question s'il est préférable pour 
nous d'avoir pour voisine une Bulgarie faible ou forte. Il serait plus 
juste de se demander s'il vaudrait mieux avoir un allié fort et sûr au 
lieu d'un ennemi faible". 

9* 



— 132 — 

prétendait à une compensation en forme de rectification 
de la frontière dobroudjienne (sans le Quadrilatère) et aux 
droits pour les Roumains en Macédoine. 1 ) 

Cette modestie des Roumains s'explique facilement en 
vue de la position géographique de ce pays et des rap- 
ports amicaux entre la Bulgarie et la Russie; en tous cas 
leurs prétentions étaient considérés comme justes par 
quelques politiciens de l'Autriche-Hongrie et de l'Allemagne 
qui conseillaient à la Bulgarie de s'entendre préalablement 
avec la Roumanie 2 ). 

Au commencement de 1907 les rapports entre la 
Grèce et la Turquie rentrèrent dans l'état normal à cause 
des concessions que la Sublime Porte lui avait faites dans 
l'île de la Crète. Grâce à ce changement, une entente com- 
plète se fit parmi les adversaires des Bulgares, ce qui fut 
ressenti en Macédoine 3 ). Des bandes serbes, grecques 
et turques croisaient dans tous, les sens cette province 
bulgare et semaient la terreur parmi la population paisible, 
Les Serbes et les Grecs qui étaient contre les réformes. 



1 ) Arch. M-re Aff. Etr. rap. de l'agent diplom. à Bucarest, N? 128— 
5 II 1906, Ibid. rap. de l'agent dipl. à Bucarest N2 602-22/V 1906. 

2 ) Arch. M-re Aff. Etr. Rap. de l'agent diplom. à Bucarest Jtë 602 — 
22/V 1906. Ibid. Rap. de l'agent dipl. à Cons/ple M> 316 — 5/V 1906. 
Ibid. Rap. de l'agent dipl. à Berlin, Ni 160 — 21/11 1902. 

3 ) Il existe des données sur une entente orale entre la Serbie et 
la Turquie ayant la base suivante: en ca« de guerre entre la Bulgarie 
et la Turquie, le gouvernement serbe s'engageait à rester neutre; mais 
dans le cas où les troupes bulgares passeraient la frontière et envahi- 
raient la Turquie, les troupes serbes devaient attaquer la Bulgarie comme 
cela eut lieu en 1885. Le Monténégro entrait aussi dans cette entente 
(Arch. du M. Af. Etr. Rap. de l'agent dipl. à Constantinople N° 779 — 
20/IV 1907). En même temps l'archimandrite serbe, Sava, fut nomme 
vicaire dans la diocèse de Veless et de Debra; cela se fit d'ailleurs avec 
l'appui du gouvernement russe à Cons/ple (Arch. M. Etr. Télégr. N» 85 — 
29/IV 1007. De l'agent dipl. de Cons/ple). 

Quand notre agent diplomatique à Belgrade demanda M-r Grouitch 
si en effet une pareille entente existait, ce dernier lui répondit que lui 
même avait posé cette question au roi Pierre. Ce dernier lui exprima 
son étonnement à propos d'une pareille question, disant qu'il devait bien 
savoir ce qu'il avait signé de son nom et que lui, le Roi, n'aurait ja- 
mais cherché le concours de la Turquie contre la Bulgarie. Pourtant le 
Roi finit ainsi sa conversation avec Grouitch: „Cela est ainsi.... à moins 

que Pachitch n'aie agi autrement derrière mon dos" (Arch. du M. 

Extr. JSfe 470 — 23/ V 1907 de l'agent dipl. à Belgrade). 



— 133 — 

dont les Bulgares seuls pouvaient profiter, semaient l'anar- 
chie en provoquant les Bulgares ; de son côté le gouver- 
nement turc entretenait la haine et l'antagonisme entre 
les différentes nationalités et empêchait les agents d'exercer 
leur action réformatrice. L'application des réformes trouvait 
tant d'obstacles que vers 1907 même l'Autriche et la 
Russie commencèrent à s'inquiéter de cet état de stag- 
nation; plus que cela, ces puissances virent leur œuvre 
compromise, vu que les affaires de Macédoine marchaient 
plus mal qu'avant les réformes. 

Pendant ce temps la Turquie et la Bulgarie s'empres- 
sèrent de terminer leurs préparatifs de guerre; l'excitation de 
la masse musulmane contre la Bulgarie devint si forte 
que les incidents entre les troupes sur la frontière bulgaro- 
turque devinrent fréquents. L'atmosphère dans les Balkans 
devint lourde, la terreur des bandes grecques et serbes 
excita la société bulgare à tel point qu'à tout moment 
un conflit avec la Serbie ou la Turquie pouvait éclater. 
Alors le gouvernement bulgare fit un nouvel appel aux 
grandes puissances, exposa devant l'Europe l'horreur de 
l'état de choses en Macédoine et demanda l'application 
immédiate des réformes, ne cachant pas que la patience 
du peuple bulgare pouvait à la fin s'épuiser. Cet appel 
trouva cette fois-ci encore un écho sincère en Angleterre 
que était profondément convaincue, que rien de bon ne se 
ferait en Macédoine tant qu'un gouverneur chrétien ne dé- 
pendant pas de l'Ildiz ne fût nommé. Ce projet, tant dé- 
siré du gouvernement bulgare et qui aurait sauvé la Ma- 
cédoine, fut proposée par le gouvernement de Londres 
aux autres cabinets européens pour être étudiée, mais fut 
d'abord rejetée comme incompatible avec la souveraineté 
du Sultan. 

La proposition du gouvernement anglais fut appuyée par 
le ministre des affaires étrangère de l'Autriche-Hongrie, le baron 
Aehrenthal; ainsi dans sa déclaration devant les délégations 
du mois de janvier 1898, il expliqua quelle était la politique 
de l'Autriche-Hongrie et fit prévoir celle que la monarchie 



134 



allait suivre dans l'avenir. Ces déclarations créèrent une 
certaine agitation parmi les éléments hétérogènes du bloc 
des puissances continentales à propos de la question Ma- 
cédonienne ou plutôt turque. La politique économique de 
l'Autriche-Hongrie qui visait clandestinement à aquérir 
des concessions en Turquie et surtout de nouveaux pro- 
jets de chemins de fer, apporta un certain refroidisse- 
ment dans ses rapports avec la Russie; la déclaration du 
baron Aehrenthal rendit ces rapports encore plus tendus parce 
qu'elle annulait le traité de 1907. Cette circonstance attira 
l'attention de toutes les puissances qui directement ou 
indirectement étaient intéressées dans les affaires de la 
Turquie, et qui virent dans cette manière d'agire une du- 
plicité manifeste de la part de l'Autriche-Hongrie. Son 
projet d'unir le réseau des chemins de fer en Bosnie avec 
ceux de la Serbie, du Monténégro et de la Macédoine et 
via Salonique avec ceux de la Grèce, démontraient qu'elle 
avait l'intention de commencer une politique plus active 
dans la Péninsule. D'abord elle voulait en subjuguer la partie 
occidentale économiquement et plus tard politiquement. 
C'était une violation manifeste de ses traités avec la 
Russie et l'Italie; cela ne convenait non plus ni à la 
France, ni à l'Angleterre, car dans ce cas le trafic avec 
l'Egypte et les Indes par la voie la plus courte, via Salo- 
nique et Pirée, serait tombé dans ,les mains de l'Autriche. 
Mais cette politique économique de l'Autriche-Hongrie 
était encore plus désagréable à la Bulgarie; dans les dé- 
clarations du baron Aehrenthal elle voyait non seulement à 
quel point la politique de l'Autriche était fausse dans la 
question des réformes en Macédoine par suite des inté- 
rêts qn'elle avait en Turquie; mais la Bulgarie voyait 
encore que ses intérêts les plus vitaux et son idéal na- 
tional étaient exposés à un nouveau danger encore plus 
sérieux. Cette politique autrichienne eut pour suite une 
supplique des gouvernements russe, serbe et bulgare 
adressée au Sultan, pour obtenir une concession de 
chemins de fer dans le sens transversale à celui de l'Au- 



— 135 — 

triche. La Serbie avait l'intention d'unir le Danube avec 
la mer Adriatique près d'Aléssio et la Bulgarie voulait 
prolonger la ligne Radomir — Kustendil vers Koumanovo 
dans l'intention de la prolonger plus tard jusqu'à la mer 
Adriatique par Tétovo et Debra en suivant le courant de 
la rivière Chkumba. Ces deux projets furent appuyés par 
les gouvernements de la Russie et de l'Italie. Cette riva- 
lité eut pour résultat que le Sultan remit la réalisation du 
projet autrichien; toutefois les puissances intéressées gar- 
dèrent leur méfiance envers l'Autriche-Hongrie. 

Ce changement dans les rapports des puissances con- 
tinentales permit au gouvernement anglais de renouveler 
et de compléter ses propositions à propos de la Macé- 
doine, en se prononçant contre la nomination d'un gou- 
veneur général qui dépenderait de l'Ildiz. Cela signifiait 
un pas en avant vers „ l'autonomie". 

De son côté le gouvernement russe fit une contre- 
proposition, dans laquelle la souveraineté du Sultan était 
surtout prise en considération. De ces deux propositions 
quelque chose de neutre fut élaboré pendant la rencontre 
à Reval de l'Empereur russe avec le Roi d'Angleterre; ce 
nouveau projet devait être proposé au Sultan, quand la 
révolution des Jeunes Turcs en juillet 1908 et la pro- 
clamation de la constitution de 1876 pour loi fondamen- 
tale de l'Empire Ottoman firent échouer ce nouveau pro- 
gramme de réformes. 

Pendant que les cabinets européens échangeaient leurs 
opinions sur ces réformes si graves et si radicales, la 
Serbie et la Grèce se hâtaient d'affaiblir les Bulgares 
en Macédoine pour que les nouvelles réformes les trou- 
vassent solidement établis. Pendant les premiers mois 
de 1908 ce fut l'enfer en Macédoine; les massares, 
les arrestations, les tortures étaient choses ordinaires, 
les écoles bulgares, les églises et les villages brûlaient. 
Voyant approcher l'acte décisif de la tragédie macédonienne 
jouée depuis tant d'années par les Grecs et les Serbes 
comme acteurs principaux, le gouvernement bulgare fit 



136 



cette fois aussi des propositions amicales à Belgrade, et 
en même temps attira ^'attention des grandes puissances, 
sur le fait que la Bulgarie restait fidèle aux engagements 
pris envers les puissances et agissait conformément à leurs 
voeux, tandis que les bandes serbes et grecques exerçaient 
les plus grandes violences contre les Bulgares sans être 
nullement empêchées par l'administration turque. Notre 
gouvernement déclara encore que dans l'avenir le peuple 
bulgare ne pourrait regarder de sang froid ce qui se pas- 
sait en Macédoine. Durant cette année, l'irritation contre la 
Serbie était telle que la situation devenait critique et 
qu'à Belgrade on éprouvait un certain déconcertement. Ces 
rapports tendus entre la Bulgarie et la Serbie inquié- 
taient surtout la Russie. Epuisée par l'échec de sa 
guerre avec le Japon, il lui fallait du temps pour se 
préparer et réagir avec sûreté contre les événements 
en Europe. La déclaration du baron Aehrenhal était pour 
elle la première provocation, mais la nécessité d'avoir 
du temps devant soi, la fit patienter et prendre des me- 
sures pour que les événement ne la prissent pas à Pim- 
proviste. C'est pourquoi le ministre russe des affaires ét- 
rangères, M-r Isvolsky, s'indigna contre la déclaration de 
notre gouvernement et, toujours soupçonneux envers la 
Bulgarie, il se prononça dans le sens, qu'il était certain 
que la Bulgarie était encouragé par quelqu'un pour troubler 
la situation dans la Péninsule et que malgré l'importance 
des motifs de son impatience, ce pays se laisserait entraîner 
dans une aventure à ses propres risques et périls. ^Mr Isvolsky 
ajouta qu'en cas de guerre contre la Serbie, il accuserait 
la Bulgarie et même l'abandonnerait à son sort en 
qualifiant cette action de „ folie furieuse". 2 ) Il va de soi 
que notre gouvernement comprenait aussi bien que la 
Russie la politique européenne en général et celle des 

*) Arch. M-ère. Aff. Etr. Rap. de notre agent dipl. à S.-Petersboug, 
Hî 127 - 19/VII 908. 

2 ) Arch. M-ère. Aff. Etr. Rap. de notre agent diplom. à S.-Petersbour^ 
No 116 — 9/ VII 908. 



— 137 — 

Balkans en particulier, ce qui ne lui permetait pas de se 
jeter dans des aventures et de commettre un acte de „ folie 
furieuse", surtout au moment où l'Angleterre et la Russie 
étaient en pourparlers au sujet des réformes importantes à 
introduire en Macédoine; mais ses protestations devant les 
puissances n'était qu'un cri de colère contre les pourparlers 
interminables entre les diplomates européens, qu'un cri de 
détresse étouffé par une forte volonté dans une âme profonde. 

Inspiré par la politique de son gouvernement, l'ambas- 
sadeur russe à Belgrade, M-r Hartvig, voulait consolider 
les rapports entre la Serbie et la Bulgarie en cherchant 
à réaliser une entente sincère et durable entre eux. Il mit 
toute son ambition dans la réalisation de cette entente et 
insistait auprès du gouvernement serbe pour qu'il fît les 
sondages et les propositions nécessaires. La dynastie de 
Karaguéorguiévitch, remontée sur le trône serbe exclusive- 
ment au nom de la politique russe, ainsi que le cabinet 
Pachitch — Milovanovitch, qui avait mis auparavant dans 
son programme l'entente avec la Bulgarie, pouvaient faci- 
lement satisfaire aux voeux du gouvernement russe. Certaines 
circonstances politiques et surtout le langage menaçant de 
la Bulgarie ainsi que la rumeur d'une convention militaire 
entre la Turquie et l'Autriche obligèrent la Serbie de hâter 
le commencement des pourparlers. 

D'abord les sondages du gouvernement serbe furent 
commencés à Paris par l'agent diplomatique serbe 
dans cette ville M-r Miloévitch, et plus tard le Roi lui 
même, le Prince Héritier et Pachitch dirent à notre agent 
diplomatique à Belgrade qu'une entente devenait nécessaire 
pour que nos ennemis ne pussent profiter de la situation et 
que c'était l'avis de tous les politiciens serbes. Notre agent 
diplomatique répondit que la Bulgarie ne s'opposerait jamais 
à une entente sincère, ce qu'elle avait prouvé bien des fois, 
mais que, pour qu'une pareille entente pût être réalisée, il 
fallait écarter tout ce qui s'y opposait. Dans un autre 
entretien il dit à M-r Milovanovitch que les Bulgares 



— 138 — 

s'étaient toujours enthousiasmés à l'idée d'une pareille 
entente, mais qu'ils avaient toujours été désillusionnés par 
la manière d'agir des Serbes, comme c'était le cas de l'union 
douanière de 1905 etc. 

Tel était l'état des pourparlers quand la révolution 
des „ Jeunes Turcs" éclata. Ils furent interrompus à cause 
des nouveaux événements, mais ils eurent pour résultat 
l'amélioration des rapports entre la Bulgarie et la Serbie. 

La Bulgarie et le régime des Jeuues Turcs en Macédoine. 

Les Jeunes Turcs qui n'étaient que théoriciens en 
politique et ne connaissaient pas encore les amertumes 
du pouvoir, surtout dans un pays comme la Turquie, 
étaient pressés de se créer un renom parmi l'incrédule masse 
musulmane. Surpris de leur propre succès du mois de juillet et 
aveuglés par le chauvinisme de leur nouvelle action, ils se 
hâtèrent d'élever le prestige de l'Empire aux yeux des 
Ottomans, pour mettre plus tard cet Empire sur un pied 
égal et indépendant parmi les puissances européennes. 
L'esprit de leur programme du temps où ils étaient révolution- 
naires et leurs actions après être venus au pouvoir, confir- 
ment complètement ce désir. Témoins de l'affaiblissement 
graduel du pouvoir et de la situation misérable de l'Empire, 
les Jeunes Turcs voyaient qu' Abdoul Hamid en était la 
cause; mais en même temps ils gardaient rancune à la 
Bulgarie qu'il accusaient d'avoir crée la question Macédo- 
nienne, — plaie, qui faillit mettre l'Empire à de rudes 
épreuves. Ils connaissaient l'antagonisme et la haine dissi- 
mulée qui existait entre la Turquie et la Bulgarie, ils 
appréciaient la force et enviaient la situation que leur 
vassal avait aquise dans le monde civilisé européen, 
ce qui les rendit excessivement irritables envers la 
Bulgarie; ils profitèrent de la première occasion qui se 
présenta pour l'humilier. A la fin du mois d'août, c. à. d. 
un mois et demi après la promulgation de la constitution, 
le Grand Vizir n'envoya pas d'invitation à notre agent 



139 



diplomatique, M-r Ghechev, pour le dîner donné en l'honneur 
des représentants étrangers à l'anniversaire de naissance 
du Sultan,- sous le prétexte que la Bulgarie était vassale 
à la Turquie et que son représentant n'était qu'un employé 
turc. Cette manière d'agir de la part du gouvernement 
turc n'était pas une faute accidentelle, car quelques jours 
auparavant notre agent diplomatique, ainsi que quelques 
autres représentants étrangers intervinrent auprès de la 
Sublime Porte en la prévenant que cela aurait été une 
grande offense au peuple bulgare et à son Prince; ils lui 
déclarèrent aussi que ce procédé aurait compté pour une 
provocation, ce qui n'était pas dans l'intérêt de la Turquie, 
et que par conséquent le représentant de la Bulgarie 
devait être invité et traité de la même manière dont il 
avait été traité avant la révolution, d'autant plus que dans 
les pays européens il était reçu sur le même pied que 
les représentants des Etats indépendants. Le conseil des 
ministres turcs garda la même décision. Comme le peuple 
bulgare se vit offensé de la manière dont était traité son 
représentent, ce dernier ne pouvait plus rester à Constan- 
tinople et reçut l'ordre de quitter aussitôt la capitale 
turquie. Ainsi l'incident prit un caractère politique. Cet 
incident, ainsi que la circonstance que la Bulgarie ne 
pouvait être sûre que son commerce ne rencontrerait point 
d'obstacles . et que sa frontière méridionale ne serait pas 
violée, car le chemin de fer de Philippople jusqu'à la 
frontière turque était dans les mains de la compagnie de 
Hirsch, qui ne dépendait que de la Turquie, tout ceci 
força le gouvernement bulgare à légaliser la situation de 
la Bulgarie. Dès le 11 juillet 1908 les affaires dans la 
Péninsule prirent une toute autre tournure. L'optimisme 
général envers le nouveau régime en Turquie fut cause 
de ce que l'Autriche d'abord et les autres puissances 
ensuite renoncèrent à l'action réformatrice en Macédoine. 
Le gouvernement bulgare qui sous la pression de l'Europe 
devait supporter patiemment pendant des années l'extermi- 
nation des Bulgares en Macédoine et faire des sacrifices au 



— 140 — 

dessus de ses forces pour être en état de défendre un jour ses 
intérêts nationaux, se sentit trompé dans son espoir en voyant 
l'Europe renoncer à l'action réformatrice. La Bulgarie se 
trouvait devant le dilemme de faire échouer l'action réfor- 
matrice des Jeunes Turcs, où de les y aider dans l'espoir, 
nourri par les autres gouvernements, que le régime con- 
stitutionnel pourrait avec le temps améliorer la situation 
des Bulgares dans les vilayets. 

Notre gouvernement choisit la dernière alternative, 
mais il voyait qu'elle donnerait des résultats seulement 
dans le cas où les relations entre la Bulgarie et la Turquie 
seraient réglées; il fallait écarter les causes qui créaient 
continuellement de la méfiance et des soupçons et que 
les relations entre les deux Etats voisins devinssent plus 
normales et plus sincères. Il fallait que la Bulgarie sortit 
de son état de pays vassal et que l'idée de subordination 
disparût complètement, car pour la solution pacifique des 
questions litigieuses l'égalité entre les deux pays était 
indispensable. Pour la Bulgarie cet état vassal était tout 
à fait fictif de même que pour la Turquie. Cependant la 
Sublime Porte en profita et cela sous un prétexte insigni- 
fiant qui ne fit qu'irriter notre amour* propre national. 
Ainsi quoique fictif, cet état de dépendance vassale nous 
pesait et entravait notre développement normal. 

Depuis longtemps, les puissances étrangères faisaieut 
comprendre à la Bulgarie qu'elle n'était nullement placée 
au dessous des autres petits pays balkaniques ni dans sa 
position comme Etat, ni depar son progrès intellectuel. 
La consolidation de la Bulgarie dans l'intérieur, l'appro- 
bation des personnages officiels étrangers au sujet de sa 
sage politique extérieure, surtout dans la question Macé- 
donienne, affermirent chez nos gouvernants la pensée que 
la Bulgarie était mûre et que le moment était venue de se 
défaire une fois pour toutes de la vassalité, de légaliser 
son indépendance afin de placer la Bulgarie au rang des 
autres Etats et pour que l'idée ne pût se présenter qu'on 
lui- faisait acte de bienveillance en la traitant comme 



— 141 — 

indépendante. La preuve que la situation politique de la 
Bulgarie devenait insupportable fut l'incident avec notre 
agent diplomatique à Constantinople. Cet incident, provoqué 
par un gouvernement qui se donnait pour tâche de réor- 
ganiser la Turquie, fit entrevoir le danger que courait la 
Bulgarie si elle ne se hâtait pas de légaliser sa situation 
internationale; la tâche de notre gouvernement devint plus 
facile quand il fut avéré que l'Autriche-Hongrie, décidée 
à liquider les questions laissées en suspens par l'ancien 
régime, allait annexer la Bosnie et la Herzégovine. 

En vue de ceci le 22 sept. 1908, son Altesse Royale 
le Prince promulga en présence d'une nombreuse foule 
l'acte d'indépendance de l'Etat Bulgare et prit le titre de 
„Tzar des Bulgares". 

Se basant sur les considérations que dans le passé 
bien des incidents, comme celui qui était arrivé dernière- 
ment, provenait de l'inégalité juridique entre la Bulgarie 
et la Turquie, notre Tzar, en sa qualité de souverain indé- 
pendant, s'empressa d'envoyer au Sultan son premier télé- 
gramme, dans lequel il l'informait de l'acte accompli et 
exprimait l'espoir, que le Sultan ne le considérerait pas comme 
acte hostile à la Turquie et que les deux gouvernements 
pourraient à l'avenir travailler plus tranquillement au profit 
de la consolidation des bons rapports voisins, etc. Mais 
l'esprit pacifique de notre Tzar ne trouva pas d'écho à 
Constantinople; au lieu de reconnaître le fait accompli 
la Jeune Turquie laissa échapper l'occasion de contribuer 
à la tranquilisation dans la Péninsule et à sa propre 
tranquilité; hostile envers la Bulgarie, elle répondit par 
le boycottage et les menaces. Le geste du gouver- 
nement bulgare ne produisit pas grand effet dans le 
monde politique européen qui n'y voyait qu'une léga- 
lisation d'une position qui existait déjà de fait; mais 
en se formalisant de l'infraction du Traité de Berlin, plu- 
sieurs personnages officiels en Europe furent choqués de 
cet act surtout par ce qu'il était suivi de l'annexion de la 
Bosnie et de la Herzogovine par l'Autriche. Cette dernière 



— 142 — 

circonstance nous apporta des complications et des diffi- 
cultés; les gouvernements européens refusaient au commen- 
cement de reconnaître notre indépendance. Le gouvernement 
russe qui n'avait rien contre l'indépendance de la Bulgarie, 
était mécontent de ce que sa promulgation eut lieu avec 
le consentement de l'Autriche et de ce que notre gouver- 
nement devenait ainsi l'instrument de la politique autri- 
chienne dans la Péninsule. Le gouvernement anglais s'indignait 
de l'infraction au Traité de» Berlin, mais il se montrait surtout 
mécontent par ce que son assentiment» n'aurait pas été 
en harmonie avec sa nouvelle politique à Constantinople. 
Pour justifier les larmes versées hypocritement à propos 
de la Bosnie, et la Herzogovine, sacrifiées depuis longtemps, 
le gouvernement et la presse serbes ne restèrent pas 
indifférents et ne firent rien pour ménager les sentiments 
slaves des Bulgares. Pourtant la douleur la plus profonde (!) 
avait été ressentie par les Grecs qui en avait éprouvée déjà 
une très grande au moment où la Roumélie avait été annexée 
à la Bulgarie, comme si c'eut été la perte d'une de leurs 
propres provinces; ils protestèrent à Constantinople avec 
le plus grand zèle, quoique le gouvernement turc ne voulut 
pas qu'ont fît beaucoup de bruit et se moquait même de la 
servilité des Grecs. 

Malgré le refroidissement, survenu après la promul- 
gation de l'indépendance, le gouvernement bulgare recom- 
manda aux Macédoniens d'être patients, en leur allégant 
• les difficultés que le nouveau gouvernement turc- trou- 
vait sur le chemin des réformes. Défenseurs dévoués 
de la constitution, les Bulgares macédoniens offrirent plus 
tard, au mois de mai 1909, le plus grand concours à 
Mahmoud Chefket Pacha pendant la prise de Constanti- 
nople et le détrônement du Sultan Abdoul Hamid; ils 
étonnèrent par leur confiance et leurs sentiments paci- 
fiques non seulement la Bulgarie et l'Europe, mais les 
Turcs eux même. Ayant foi dans le constitutionalisme des 
gouvernants modernes de la Turquie, la Bulgarie prêta 
tout son concours au succès du nouveau régime. Elle ne 



— 143 — 

profita pas de la position difficile dans laquelle la Turquie 
se trouvait au moment du coup d'Etat et pendant le détrô- 
nement du Sultan, pour résoudre toutes les questions 
litigieuses, mais la laissa se refaire et s'organiser tran- 
quillement. De nombreuses délégations de la part de nos 
officiers partirent pour Constantinople, afin de saluer l'armée 
turque et les officiers, et se présentèrent au nouveau 
Sultan qui venait d'être élu. D'autres délégations de la 
part de nos commerçants rendirent la visite au commerçants 
de Constantinople et de Broussa. Les étudiants de notre 
Université firent de leur part une visite aux étudiants 
turcs; des réceptions bruyantes eurent lieu, des toasts 
furent prononcés, des souhaits et des louanges furent 
échangés. Tout cela élevait certainement le crédit et le 
prestige du nouveau gouvernement de la Turquie, mais 
nous le faisions dans le but de montrer que nous n'étions 
pas des ennemis jurés des Turcs, que nous étions prêts à 
tendre une main amicale, si nos frères de la Macédoine 
étaient mieux traités; que nous n'étions pas des émeutiers, et 
ne prétendions qu'à la satisfaction à notre droit moral et 
ne demandions pas mieux que de sons entendre et d'être 
en bonnes relations, avec la Turquie si elle nous promettait 
d'être un pays constitutionnel au vrai sens du mot. Les 
Turcs restèrent cette fois encore froids et indifférents. A 
nos visites et paroles sincères ils ne répondirent pas 
comme cela est dicté dans des cas pareils par les devoirs de 
l'estime réciproque. Il est vrai que le Prince Héritier turc vint 
à Sofia, mais ce ne fut qu'une visite très officiele en réponse 
à celle faite au Sultan par notre Tzar qui était inspiré 
du même désir de rapprochement et d'entente. Mais le 
peuple turc ne fit rien et cela voulait dire qu'il n'était 
pas inspiré des mêmes sentiments et des mêmes voeux 
que le peuple bulgare. „ Figurez-vous, dit le président du 
comité Union et Progrès, Hadji Allil Bey, dans une 
conversation avec un consul à Salonique, on voulait me 
persuader hier, qu'il était nécessaire dans l'intérêt général 
d'aboutir à un rapprochement intime et à une entente 



144 



mitre la Turquie et la Bulgarie. Le vilayet du Danube 
prétend s'allier à l'Empire Turque! De quel droit? 
J'admets qu'on fasse cet honneur à la Bulgarie, mais pas 
avant 15 — 20 ans et encore si jusque là elle mérite 
notre confiance." l ) Ces paroles du président du Comité 
de la Société „ Union et Progrès" expliquent complètement 
la conduite des Turcs; elles montrent quelle était la dispo- 
sition des esprits en Turquie envers la Bulgarie, pourquoi 
les Jeunes Turcs, chaque fois que nous faisions des pro- 
positions formelles d'entente, répétaient la même con- 
dition et notamment que la Bulgarie devait renoncer à 
s'intéresser au sort des Bulgares dans l'Empire. Les Jeunes 
Turcs voulaient être conséquents ; leur politique intérieure 
et extérieure démontra bientôt au monde entier quelles 
étaient leurs intentions et ce qui se cachait derrière leur 
façade constitutionnelle. Dès leurs premiers pas dans leur 
vie parlementaire, ils montrèrent jusqu'à quel point ils 
étaient aveuglés par leur chauvinisme. Leur „ nationalisme 
d'Etat" qui se traduisait par l'ottomanisation du pays 
et cela après tant de luttes opiniâtres que menaient les 
peuples subjugués au profit de leur autonomie nationale, 
les mit en contradiction complète avec les principes pro- 
clamés par eux et avec les voeux les plus sacrés de leurs 
peuples. Les mesures générales prises contre ces peuples, 
mesures qui leur imposaient des restrictions gênantes dans 
leur vie politique et sociale, provoquèrent l'indignation et des 
protestations générales, ce qui causa à son tour la colère 
des gouvernants qui voulurent s'imposer par la force. 
La suite en fut l'apparition nouvelle des bandes révolu- 
tionnaires en Turquie, et ce pays, malgré la belle devise 
„ Turquie constitutionnelle", devint de nouveau l'arène des 
révolutions, des , massacres et des illégalités. Pourtant cette 
fois-ci l'Empire était plus exposé qu'auparavant. En restreig- 
nant les droits nationaux et intellectuels des différents 
peuples, plus que cela n'avait eu lieu sous l'ancien régime, 



*) A. Chopoff, Comment la guerre nous a été imposée. 



145 



les Jeunes Turcs touchèrent à l'endroit le plus sensible 
non seulement des peuples subjugués, mais aussi de leurs 
compatriotes dans la Bulgarie, dans la Grèce et la Serbie. 
Par ces mesures ils donnèrent des motifs et le droit aux 
Etats voisins de s'intéresser aux affaires de la Turquie 
et d'intervenir aux profit de* leur compatriotes tantôt auprès 
du gouvernement turc, tantôt auprès des gouvernements 
des grandes puissances. 

L'apparition des bandes révolutionnaires qui compro- 
mettaient le nouveau régime devant l'opinion public en 
Turquie et en Europe força le gouvernement de la Jeune 
Turquie de recourir aux mêmes explications dont se servait 
l'ancien régime. Il s'efforçait de prouver que les causes du 
mouvement révolutionnaire étaient extérieures, que c'était 
les Etats voisins qui le soulevaient, et comme les princi- 
paux agents de ce mouvement étaient des Bulgares, il* reje- 
tait toute la responsabilité sur la Bulgarie. Ce prétexte 
était bien exploité par les Jeunes Turcs en Europe ainsi 
que dans leur lutte politique en Turquie et leur servait 
à expliquer la plupart de leurs insuccès politiques, nn 
même temps ils réussirent à accroître la haine envers 
la Bulgarie et les Bulgares, en les représentant comme 
les seuls coupables des malheurs de la Turquie. Cette 
jnanière d'agir à l'asiatique, surtout au moment où la Bul- 
garie faisait son possible pour consolider le régime con- 
stitutionnel dans l'Empire voisin, où elle agissait envers 
la Turquie d'une manière aussi loyale et correcte et en 
accord avec les intentions de l'Europe, surprit le gouverne- 
ment bulgare, car jusque là il ne mettait pas en doute 
l'esprit chevaleresque des gouvernants turcs qui avaient 
reçu une éducation moderne. Il rejeta le plus énergique- 
ment les nouvelles accusations; pourtant il se persuada 
que la méfiance entre la Bulgarie et la Turquie continuait 
à exister, que le nouveau régime n'ajoutait rien pour ar- 
river aux relations sincères de voisinage. Encore plus, à 
la fin de 1909, on parla ouvertement en Turquie d'une 
guerre avec la Bulgarie. 

10 



— 146 — 

Après le changement survenu en Turquie et en vue 
du danger commun et des intérêts réciproques, les rela- 
tions entre les autres pays balkaniques s'adoucirent im- 
perceptiblement, les adversaires d'hier parlèrent sérieusement 
d'une alliance et même s'empressèrent de commencer les pour- 
parlers. Le gouvernement grec qui avait l'intention de ré- 
soudre définitivement la question de la Crète en l'annexant au 
royaume, ne voulait pas refaire la faute de 1897. C'est 
pourquoi au mois de juin 1909 il fit des démarches pour 
s'entendre avec la Bulgarie. Se guidaut d'après ces considé- 
rations le ministre grec, M-r Zolocosta, se prononça an 
profit d'une alliance militaire avec la Bulgarie sur la 
base de concessions réciproques en Macédoine. Quant aux 
sphères d'influence, M-r Zolocosta proposa de tenir compte 
des sentiments de la population et de faire cesser 
les persécutions réciproques dans la Macédoine et dans 
le vilayet d'Andrinople. D'aileurs le gouvernement grec 
promettait d'intervenir auprès du Patriarchat de Con- 
stantinople au profit de l'abrogation du schisme. En vue 
de ces propositions insignifiantes, notre gouvernement 
fit comprendre qu'une alliance ne pourrait être réalisée 
qu'à la condition de cesser toute animosité, ce qui aurait 
été possible seulement, si les Grecs changeaient leur 
politique scolaire et religieuse en Macédoine. En outre il 
était désirable que la Grèce possédât une armée plus 
forte quant à la division de la Macédoine en sphères 
d'influence cela n'aurait pu se faire qu'en se basant sur 
les différences de langues. 

Menacé par l'Autriche-Hongrie après l'annexion de 
la Bosnie et de l'Herzégovine, le gouvernement et la presse 
serbes soulevèrent de nouveau la question d'une entente avec 
la Bulgarie, tout en faisant en même temps des coqueteries à 
la Turquie pour s'assurer devant le gouvernement turc la 
même position privilégiée que sous l'ancien régime. L'ir- 
ritation qui régnait en Serbie contre l'Autriche-Hongrie et 
les avertissement de cette dernière adressés à la Serbie, à 
propos du langage inconvenable de la presse et de quelques 



— 147 — 

personnages officiels, parmi lesquels était le Prince héri- 
tier, Georges, poussèrent le gouvernement serbe à ne pas 
abandonner cette idée. Le bruit qui courait sur une en- 
tente qui existerait entre l'Autriche-Hongrie et la Turquie 
et sur des pourparlers entre la Bulgarie et la Grèce qui 
seraient au préjudice des intérêts serbes en Macédoine, 
dictèrent au gouvernement serbe d'embrasser plus intime- 
ment l'idée d'une entente avec la Bulgarie, en profitant 
non seulement de l'intervention zélée de l'ambassadeur 
M-r Hartvig, mais aussi de celle du ministre italien, M-r 
Titoni, qui fut prié par les Serbes d'agir auprès du gouver- 
nement bulgare. Ces pourparlers entre les Etats balkani- 
ques ne pouvaient être ignorés par le gouvernement turc, 
d'autant plus qu'en Macédoine, où les persécutions deve- 
naient moins féroces, les Serbes avaient fermé leurs écoles 
dans le sud de la province par hasard ou exprès; en tous 
cas cela fut interprété comme le résultat d'une entente déjà 
réalisée entre la Bulgarie et la Serbie. Envieux et troublés 
par tout ce qui se passait autour d'eux, ils accélérèrent la 
marche de leus préparatifs de guerre et pressèrent l'appli- 
cation de leur programme élaboré pour la Macédoine. 

La déclaration du comité „ Union et Progrès", faite à 
propos du deuxième anniversaire du coup d'Etat, a été la 
juste expression de ses actions politiques, ainsi que de 
ses intentions pour l'avenir. Cette déclaration du mois 
de juillet 1910 est ainsi conçue: 1 ) 

„Le Comité chercha et trouva le moyen d'arriver à 
une union entre les différentes nationalités, mais le nombre 
de ceux qui répondirent avec la même sincérité à son 
appel a été restreint. La cause en est peut-être à l'empres- 
sement ou la sûreté, avec lesquels nous poursuivions l'union 
I cherchée des races, ou peut être le trop de zèle que nous 
y avons mis. Pourtant nous n'avons pas perdu 
l'espoir d'une sage politique qui exercerait une influence 
bienfaisante pour arriver à l'union désirée. Les efforts que 
*) P. Miloukoff, La crise balkanique en 1910. 
10,1 



148 



notre cabinet fait pour sauvegarder l'Etat sont vraiment 
dignes d'éloges. Nous constatons que le but prin- 
cipal de la politique gouvernementale est de 
mettre sur la frontière une brillante baïo nette 
de plus et sur flot un navire cuirassé de plus. 
Les résultats obtenus grâce à ce système en Yémène, en Mes- 
sopotamie et en Albanie parmi certaines nationalités agres- 
sives prouvent que ce système correspond le mieux 
aux intérêts du pays. Nous sommes certains 
que dans les difficultés extérieures le gou- 
vernement emplo irait avec le même succès et 
la même fer m été les forces qu'il avait appli- 
quées aux événements intérieurs de l'Empire. 
Il faut que ces difficultés soient écartées 
l'une après l'autre". 

Il est à noter dans cette déclaration que les Jeunes 
Turcs ne se contentaient plus de parler de leur politique 
intérieure, comme cela avait été le cas jusqu'alors; mais cette 
fois ils anonçaient leur politique extérieure; leur ton au sujet 
des difficultés extérieures" devenait menaçant et leur désir, 
de mettre sur la frontière une brillante baïonnette de plus 
et sur flot un navire cuirassé de plus, montrait, qu'ils se 
préparaient sérieusement à les écarter l'une après l'autre. 
Quels étaient ces „ difficultés extérieures" ? Le ministre de 
la guerre, Mahmud Chefket Pacha, les désignit le 22 sep- 
tembre 1908 en déclarant „ qu'il avait besoin de trois' 
ans encore avant que l'armée fût prête à résoudre la 
question Macédonienne à Sofia". Plus tard le journal des 
Jeunes Turcs „Tanine", dans le N° du 20 janvier 1912, 
répéta la même chose en parlant de la Bulgarie: „La 
Turquie trouvera l'occasion de briser les doigts étrangers 
qui auraient essayé de se mêler de ses affaires inté- 
rieures . . . ." Il était évident que la politique des Jeunes 
Turcs était manifestement dirigée contre la Bulgarie. 

Désirant donner des preuves de notre sincérité et de 
nos bons intentions, notre Tzar jugea de son devoir de 
faire une seconde visite officielle à Constantinople. Dans 



149 



cette occasion le gouvernement bulgare agit de la manière la 
plus correcte en ne présentant pas de conditions et de 
prétentions préalables au sujet de cette visite, 'comme 
cela se faisait d'habitude. Il alla plus loin dans sa bonne 
volonté en déclarant que notre Tzar n'allait à Constanti- 
nople que pour donner lieu à un échange d'opinions sur toutes 
les questions qui intéressaient de si près les deux pays, en 
espérant que tout cela serait compris et apprécié comme 
de juste. Il faut avouer que le Sultan et son gou- 
vernement firent leur possible pour que la réception 
de notre Tzar fût brillante et cordiale. Les opinions 
échangées sur les questions en suspens produisirent l'im- 
pression qu'une entente avec la Turquie était possible. Cepen- 
dant après avoir prononcé des paroles douces et aimables les 
Turcs nous inspirèrent de nouveaux doutes sur leurs 
bonnes intentions, et cela à tel point que notre gouver- 
nement dut se poser la question, si en général il était 
possible de garder à l'avenir la conduite adoptée nvers la 
Turquie. Ce doute avait été provoqué par le changement de 
la politique turque aussitôt après la visite du Roi serbe à 
Constantinople. 

L'amabilité du Sultan et de son gouvernement pendant 
la visite de notre Tzar fut suivie de la plus grave offense 
qui pût être faite au souverain bulgare. Dans le programme 
de réception du Roi serbe il avait été prévu qu'il passerait 
par la Macédoine bulgare avec les cérémonies et les 
sollenités habituelles. Ce point du programme était mani- 
festement prévu pour offenser le Tzar bulgare et dans sa 
personne le peuple bulgare entier, car il était évident que 
par là se poursuivaient certains résultats politiques. Il est 
vrai que ce programme fut changé dans sa dernière partie, 
mais cela ne se fît qu'après les protestations du gouver- 
nement bulgare. Cependant le fait pesa, de toute son 
importance sur les rapports de la Bulgarie avec la Turquie 
et les illusions q'uavaient fait naître la brillante réception 
à Constantinople s'évanouirent. 



150 



Ce qui démontra encore mieux à notre gouvernement 
à quel point la politique des Jeunes Turcs était fausse, 
ce fut l'ordination et la nomination des évêques serbes dans 
les diocèses de Veless et Debra. Par cet acte le gouver- 
nement turc prouva de la manière la plus évidente qu'il 
allait suivre l'ancienne politique d'Abdoul Hamid envers 
les Bulgares en Macédoine, en y protégeant les Grecs et 
les Serbes par tous les moyens possibles au préjudice 
des Bulgares; il prouva aussi qu'il s'était proporé comme but 
l'affaiblissement des Bulgares par tous les moyens ostensibles 
et cachés et que la déclaration faite par le Comité des Jeu- 
nes Turcs n'avait pas été un acte accidentel, mais que c'était 
le résultat d'une politique gouvernementale envers la Bulgarie. 

Devant la possibilité d'une intervention étrangère qui 
aurait été pour la Turquie bien plus dangereuse que les 
difficultés intérieures, les Jeunes Turcs se hâtèrent de 
s'armer et en même temps de désarmer les chrétiens; ils 
appliquèrent leur nouvelle politique scolaire, persécutèrent 
les membres de „ l'Organisation" (anciens révolutionnaires) 
etc. Bientôt la Macédoine prit un aspect incroyable. Les 
massacres et les violences jetèrent l'effroi dans l'âme bul- 
gare. En Bulgarie l'opinion publique s'irritait à chaque nouvelle 
reçue de la Macédoine. Les meetings et les protestations 
recommencèrent, de sorte que le gouvernement fut forcé 
d'attirer de nouveau l'attention des grandes puissances et 
de la Sublime Porte sur ce qui se passait en Macédoine. 
De nouveau le résultat en fut nul. Occupés de leur propres 
affaires, les cabinets européens attendaient ce qu'apporte- 
rait le nouveau régime en Turquie. L'attention du gouver- 
nement russe était détournée par le mouvement révolution- 
naire en Chine et il conseillait naturellement la paix et 
le calme dans* les Balkans, pour que l' Autriche-Hongrie ne 
pût profiter des troubles d'autant plus qu'elle était tout à 
fait libre et même on la soupçonnait de se servir de l'in- 
surrection en Albanie pour produire une certaine pression 
sur la Turquie. Les autres puissances européennes con- 
seillèrent aussi le calme et la patience. 



— 151 — 

Notre gouvernement se trouvait devant le dilemme de 
voir d'un côté la population bulgare en Macédoine exter- 
minée de la manière la plus impitoyable, et de l'autre de 
suivre les conseils des grandes puissances, surtout de la 
Russie, qui voulaient la paix à tout prix et imposaient à 
la ■ Bulgarie une complète inaction, en refusant de la sou- 
tenir; notre Tzar décida alors d'essayer pour la dernière 
fois la politique d'entente avec la Turquie, politique qu'il 
avait suivie pendant 25 ans. Vu les rapports internatio- 
naux, il comprenait que nul changement du Statu-quo 
dans la Péninsule ne serait admis, qu'on ne devait pas 
s'attendre à des réformes quelconques ni à l'autonomie 
de la Macédoine et qu'une entente pacifique et raisonable 
avec la Turquie aurait pu donner des avantages directs 
au peuple bulgare. En ce basant sur ces considérations, 
au mois de mars 1911 il confia le pouvoir aux partis 
les plus pacifiques, au „ Parti National" et au „ Parti Pro- 
gressiste" connus d'ailleurs en Turquie et aussi en Bul- 
garie comme partisans d'une entente. Les conditions étaient 
des plus favorables pour arriver à un bon résultat. La 
position intérieure de la Turquie menaçait de compromettre 
le régime des Jeunes Turcs; le mouvement révolutionnaire 
<tn Macédoine et en Albanie prenait des dimensions alar- 
mantes, les rapports avec la Grèce se compliquaient à 
cause d2 la question Cretoise, l'Italie déclara la guerre et 
occupa Tripolis et enfin le poste de ministre des affaires 
étrangères fut confié à l'ambassadeur à Sofia, rappelé de 
<ce poste, M-r Assim Bey. Inspiré par sa tâche pacifique, 
notre gouvernement resta ferme et fidèle à son pro- 
gramme, ne voulant pas profiter des difficultés, dans 
les quelles se trouvaient les Jeunes Turcs après la décla- 
ration de guerre de la part de l'Italie. Il garda une neutra- 
lité complète envers les Jeunes Turcs- en rejetant même 
les propositions de leurs amis, les Serbes et les Grecs, 
qui voulaient profiter de l'occasion pour occuper le sandjac 
de Novi Pazar et l'île de Crète. Notre gouvernement 
fit preuve de bonne volonté en tout. Mais les Jeunes 



— 152 — 

Turcs se contentèrent seulement de reconnaître la conduite 
loyale de notre gouvernement et de le remercier de son. 
maintien correct; d'ailleurs ils continuèrent au dedans la 
môme politique. Même ils commencèrent en ontre à con- 
concentrer des troupes sur notre frontière. Pour répondre 
à la démarche de notre gouvernement qui proposa une 
entente, Assim Bey exposa des conditions vagues et 
pleines d'arrière-pensées 1 ); quant aux conditions des 
Bulgares à propos des questions en snspens-), il répondit 
par des discussions sans fin. 

Ce fait prouva à nos gouvernants cette fois encore que 
les Jeunes Turcs n'étaient pas sincères, qu'ils ne voulai- 
ent pas d'une entente car ils ne faisaient rien pour cela r 
mais au contraire ne cherchaient qu'à gagner du temps 
en prolongeant les pourparlers. Après cet essai il était 
évident que les Jeunes Turcs resteraient fidèle à leur dé- 
claration de 1910' et que par conséquent la Bulgarie devait 
prendre des mesures contre le danger menaçant en se 
préparant politiquement à une guerre inévitable avec la 
Turquie. Dès ce moment notre gouvernement commença 
à envisager avec plus de bienveillance une entente 
avec la Serbie, le Monténégro et la Grèce, entente dont 
la base existait déjà, comme nous l'avons dit plus haut^ 



*) a) Il promit de faire son possible pour la résolution favorable 
des questions en suspens entre Constantinople et le Royaume; b) il pro- 
posa pour base fondamentale la nonintervention dans les affaires inté- 
rieures des deux pays voisins ; c) pour condition principale il proposa 
que chacun des deux pays arrangeât ses affaires intérieures de. manière 
à ne pas donner prétexte à ses sujets de se plaindre, mais au contraire 
en tâchant de les contenter; d) obligation pour les pays de ne rien 

entreprendre pendant 10 ans pour l'élargissen ent de leurs frontières 

(v. A. Chopoff, Comment la guerre nous fut imposée, p. 40). 

2 ) a) Jonction des chemins de fer bulgares avec ceux de la Tur- 
quie par la ligne Kustendil— Koumanovo; b) une décision sur la ques- 
tion des sujets (citoyens) dans les deux Etats; c) conclusion d'une 
convention concernant la propriété foncière; d) conclusion d'une con- 
vention concernant les consulats; e) permission du libre retour aux fu- 
gitifs de 1902—903 dans la Macédoine ainsi que dans le villayet d'An- 
drinople; f) solution de toutes les questions concernant la frontière;, 
g) une amnistie générale pour tous les Bulgares condamnés; h) ratifi- 
cation et application du règlement de l'Exarchat; i) restitution des- 
couvents de Prilèp à leurs propriétaires légitimes. (A. Chopoff, p. 41).. 



III. 

L'Alliance Balkanique et les guerres affranchissement 
en 1912 et 1913. 

Les traités d'Alliance. 

Après les incessants conflits, à travers les siècles, des 
peuples balkaniques entre eux, l'année 1912 se distingue par 
un événement capital — l'alliance de tous les Etats balkani- 
ques qui brisa la domination ottomane en Europe. Désunis à 
l'époque de l'invasion des Turcs (XIV siècle), ils avaient été 
assujettis l'un après l'autre et même avaient contribue comme 
mercenaires des sultans conquérants, à s'anéantir récipro- 
quement. Mais la renaissance de l'ottomanisme repré- 
sentait un danger non seulement pour la réalisation de leurs 
aspirations nationales et politiques, mais pour leur existence 
même. Les déclarations des Jeunes Turcs en vue, au sujet 
du rétablissement de l'ancienne puissance turque en Europe, 
les alarmèrent et les contraignirent à réfléchir plus sérieu- 
sement à leur avenir. Enfin, après cinq siècles d'esclavage, 
la sagesse leur conseilla de s'unir. 

Les tentatives de conciliaton avec la Turquie ayant 
échouées, et l'action des Jeunes Turcs visant à l'épuisement 
de l'élément bulgare en Macédoine et en Thrace ayant 
repris avec plus de violence, il était naturel que le gou- 
vernement bulgare recherchât le concours des autres Etats 
voisins, même au prix de quelques sacrifices. L'entente 
avec la Serbie et la . Grèce trouvait un terrain propice, 
d'autant plus que, dans le passé, des tentatives sérieuses en 
vue d'un accord avaient été faites 1 ). Au mois de septembre 

') En 1904 un traité avait été signé entre la Bulgarie et ia Serbie, 
mais il n'avait pas eu de suites avantageuses pour les raisons exposées 
plus haut. 



— 154 — 

1911, sur l'initiative du gouvernement bulgare, eu lieu la 
première entrevue des ministres présidents bulgare et serbe 
M-rs Guécheff et Milovanovitch. L'entretien aboutit à un 
accord absolu sur les points principaux d'une entente 
prochaine, établie d'après la situation politique de la 
Turquie en général, et de la Macédoine, de la Thrace et 
de la Vieille-Serbie en particulier. A ce moment encore le 
ministre serbe se prononça en faveur d'un partage de l'Al- 
banie entre la Serbie et la Grèce. En réponse à la pro- 
position de M-r Guécheff d'ériger la Macédoine en province 
autonome, M-r Milovanovitch insista pour le partage de 
cette province turque aussi, disant que: „la plus grande 
partie de cette province sera bulgare" 1 ). 

En même temps M-r Milovanovitch insistait pour 
qu'une partie de la Macédoine du Nord fût donnée à la 
Serbie, en laissant à l'Empereur de Russie le soin de dé- 
terminer la ligne de démarcation: „Ne tirons aucune ligne 
de délimitation pour le moment, ajouta le ministre serbe, 
de cette manière vous ne vous exposerez pas au reproche 
d'avoir consenti à un partage préalable de la Macédoine. 
Le moment venu quand vos nationaux verront que vous 
obtenez la part "du lion, ils ne se révolteront pas au sujet 
de la perte de ce petit coin de la Macédoine que l'Em- 
pereur de Russie, sous les auspices de qui cette grande 
oeuvre sera faite, aura, dans un haut sentiment d'équité, 
donné à la Serbie". Cette proposition était dans sa plus 
grande partie en accord avec les concessions que le gou- 
vernement bulgare était enclin à faire, en acceptant comme 
ligne frontière entre les deux Etats la rivière Pchina et 
les limites sud des sandjaks d' Uskub et de Prisren. 

C'est ainsi que les bases des pourparlers d'alli- 
ance entre la Bulgarie et la Serbie m furent posées. Cepen- 
dant la proposition officielle de la Serbie, faite par l'inter- 
médiaire de son représentant à Sophia, différait essentie- 
llement de celle soumise par M-r Milovanovitch à M-r Gué- 



J ) Iv. E. Guéchoff, L'Alliance Balkanique, page 26. 



155 



cheff dans leur première entrevue; le projet d'autonomie 
de la Macédoine était rejeté et il était dit à l'article 4 : 
„ Quant à la partie du vilayet de Kossovo, qui se trouve 
au sud du Char planina, ainsi qu'aux vilayets de Salonique 
et de Monastir, les deux parties contractantes s'engagent 
à soliciter sa Majesté l'Empereur de Russie de se pro- 
noncer en arbitre suprême, [au jugement duquel se soumet- 
tent d'avance et sans réserves " Cette proposition fut 

rejeté par le gouvernement bulgare. Une nouvelle propo- 
sition de la part de la Serbie admettait la formation d'une 
Macédoine autonome; cependant la zone contestée, dans 
le cas d'un partage, restait assez étendue. Après de nou- 
veaux pourparlers et sous la pression des événements qui 
se déroulaient en Turquie, les deux parties tombèrent d'ac- 
cord en acceptant comme frontière sud de la zone conte- 
stée la ligne que proposait le gouvernement bulgare. 

Dans le désir d'assurer la position de. la Bulgarie, 
son gouvernement menait des pourparlers tendant à un 
accord avec la Grèce aussi. Déjà en mai 1911 les sondages 
avaient été faits, mais des démarches plus sérieuses ne 
furent entreprises qu'au mois d'octobre de la même année, 
immédiatement après que la mobilisation de la Turquie 
contre l'Italie eut été déclarée. Le gouvernement grec pro- 
posa que les deux Etats se prêtassent une aide mutuelle 
dans le cas où la Turquie attaquerait l'un d'eux. Bien en- 
tendu, le gouvernement bulgare ne laissa pas échapper 
cette occasion favorable, d'autant plus que la Serbie s'ab- 
stenait de se prononcer plus catégoriquement. Les pour- 
parlers décisifs commencèrent dès que l'alliance avec la 
Serbie devint un fait accompli. Le 14 avril 1912, le 
gouvernement grec envoya une proposition écrite, pré- 
senta également un plan d'alliance défensive; cependant 
il n'y était pas question d'autonomie pour la Macédoine 
et la Thrace, ni de conventions internationales au sujet 
de droits pour les chrétiens de la Turquie. Pour cette raison 
précisément, le projet grec fut réjeté et le gouvernement 
bulgare présenta le sien où il soulignait son désir que 



— 156 — 

l'autonomie fut octroyée à la Macédoine et à la Thrace avec 
des droits égaux pour toutes les nationalités. Mais le gou- 
vernement grec ne donna pas son consentement. Plus tard 
cependant, on parvint à un accord sur la base de l'article 23 
du traité de Berlin. 

Les pourparlers de la Bulgarie avec le Monténégro 
au sujet d'une action commune furent courts et dépourvus 
de subtilités diplomatiques; ils reposaient, principalement, 
sur la sincère amitié qui existait alors entre les deux 
peuples. Les premières propositions furent faites d'abord 
par le gouvernement bulgare en juin 1912. Un mois plus 
tard le Monténégro lui fit remettre une proposition écrite 
concernant une action en commun. Les vues échangées, au 
sujet d'une guerre éventuelle avec la Turquie, et cela surtout 
oralement, représentaient pour les Etats bulgare et mon- 
ténégrien un pacte d'alliance suffisament sûr 1 ). 

Le 29 février (13 mars) fut conclus l'alliance entre 
la Bulgarie et la Serbie, le 16/29 mai — entre la Bulgarie 
et la Grèce, au mois de juin la Bulgarie réalisa un accord 
avec le Monténégro. De sorte qu'en 1912 les rapports 
entres les Etats balkaniques étaient déjà radicalement 
changés — les liens qui groupaient autour de la Bulgarie 
les petits Etats de la Péninsule rapprochaient ceux-ci entre 
eux et ainsi fut formée l'Alliance balkanique, dont le but 
était la défense mutuelle et, s'il était possible, le partage 
de la Turquie d'Europe. Les engagements que contrac- 
taient les alliés étaient exposés dans les documents secrets 
suivants, dûment signés par les personnalités répondantes 
des Etats contractants: 

1) Le Traité d'amitié et d'alliance entre le Royaume 
de Bulgarie et le Royaume de Serbie — 29 février 1912. 

2) L'Annexe secrète du Traité — du 29 février 1912. 

3) La Convention militaire entre le Royaume de Bul- 
garie et le Royaume de Serbie — du 19 juin 1912. 



l ) La marche des pourparlers jusqu'à la conclusion des alliances 
est exposée en détail dans l'ouvrage, «L'alliance Balkanique", Paris, 
1915 par Mr Iv. E. Guéchoff qui, en sa qualité de ministre président, fut 
un des auteurs des traités. 



— 157 — 

4) L'Arrangement entre les Etats majors de la Bulgarie 
et de la Serbie avec le complément — du 19 juin 1911. 

5) L'Arrangement entre les Etats majors de la Bulgarie 
et de la Serbie — du 15 septembre 1912. 

6) Le Traité d'alliance défensive entre la Bulgarie et 
la Grèce avec la déclaration du 16 mai 1912. 

7) La Convention militaire entre la Bulgarie et la 
Grèce — du 22 septembre 1912. 

L'importance de cette alliance se faisait sentir au 
delà même des bornes de la Péninsule, par suite des 
attaches de la question Balkanique à la question d'Orient. 
Cet événement introduisit de nouveaux et importants élé- 
ments dans toute la politique européenne, par suite de quoi 
les deux grandes groupes politiques existants l'accueillirent 
avec tout l'intérêt qui lui était dû. Vu que l'Empire s'était 
déclaré partisan et allié des puissances centrales, l'alliance 
Balkanique se trouvait être utile aux adversaires de ces 
puissances et par là acquit la faveur et l'appui des grands 
Etats occidentaux et de la Russie. Ces derniers, qui 
se préparaient fiévreusement à entrer avec une prépondé- 
rance certaine dans la grande lutte imminente avec les 
Etats du camp adverse, fondaient de grandes espérances 
sur la nouvelle alliance, la jugeant un facteur militaire 
très important à opposer à l'Autriche-Hongrie et à la 
Turquie. Ce n'était pas ainsi que la considéraient les petits 
Etats qui l'avaient formée: chacun d'eux aspirait, avant 
tout, à satisfaire grâce à elle ses revendications nationales 
sur le compte de la Turquie. La Bulgarie conclut l'alliance 
principalement, uniquement pourrait-on dire, afin de libérer 
la Macédoine ce qui l'obligea à faire de grandes conces- 
sions à la Grèce et à assumer la plus lourde tâche dans 
la poursuite du but commun. Et encore plus, la Bulgarie 
consentit à ce que dans le traité avec la Serbie une partie 
de la Macédoine, notamment la partie la plus franchement 
bulgare — la région d'Uskub et de Koumanovo jusqu'à Debra, 
fut désignée comme zone contestée, avec la convention 
qu'après la guerre, si l'alliance en sortait victorieuse, l'Em- 



— 158 — 

pereur de Russie déciderait à qui reviendrait de droit cette 
zone, à la Bulgarie, ou à la Serbie qui insistait à la réclamer 
pour elle-même. La Bulgarie, par cette concession, ne 
reconnaissait pas la région d' Uskub et de Koumanovo 
comme terres serbes, mais consentait à soumettre le litige 
avec la Serbie au dit arbitrage, parce qu'elle était plei- 
nement convaincue qu'il serait impartial et par conséquent 
rendrait équitablement sa sentence au profit de la Bulgarie. 

Les hases principales des traités d'alliance. 

Examinons d'abord les bases principales des traités 
d'alliance avec la Serbie et la Grèce. Comme dans notre 
étude nous donnons en annexe le texte entier de ces 
traités, nous relèverons ici principalement les conventions 
qui se rapportent : 

1) à l'éventuelle répartition territoriale des terres 
libérées de la domination turque; 

2) au nombre et à l'emploi des forces militaires des 
alliés contre la Turquie; 

3) aux rapports des alliés avec les autres Etats qui 
auraient voulu s'attribuer quelques unes des terres libérées. 

1. Relativement à la répartition des territoires turcs 
conquis, par laquelle une certaine solution était donnée à 
la contestation au sujet de la Macédoine, dans l'annexe 
secret du traité entre la Bulgarie et la Serbie, il est dit 
que toutes les acquisitions» territoriales conquises par une 
action commune seraient soumises à l'exercice du pouvoir 
(condominium) des deux alliées et que leur partage serait 
fait sur la base de la proposition présentée par la Serbie 
qui dans sa plus grande partie était en conformité avec 
les vues exposées par M-r Milovanovitch dans sa première 
entrevue avec M-r Guéchoff. 

La Serbie reconnaissait à la Bulgarie le droit sur le 
territoire à l'est des Rhodopes et de la rivière Strouma, 
et la Bulgarie à la Serbie — le droit sur le territoire au 
nord et à l'ouest de la Montagne Char. 



— 159 — 

Quant aux territoires entre la Montagne Char et les 
Rhodopes, l'Archipel et le Lac d'Ochrida, si les deux 
parties se convainquaient que l'organisation de ces terri- 
toires en contrée autonome distincte n'était pas possible, 
la Serbie s'engageait à ne prétendre à rien au delà de la 
ligne qui part de la frontière turco-bulgare depuis le Mont 
Golem (au nord de Kriva-Palanka) et suit la direction 
sud-ouest jusqu'au Lac d'Ochrida; la Bulgarie s'engageait 
à accepter cette frontière si l'Empereur de Russie qui 
allait être prié d'être l'arbitre suprême dans la question 
se prononçait en faveur de cette ligne. Bien entendu, les 
deux parties s'engageaient à accepter comme frontière 
définitive la ligne que l'Empereur, dans les limites citées 
ci-dessus, jugerait comme répondant le mieux aux droits 
et aux intérêts des deux Etats. l ) 

De cet article du traité on comprend clairement que: 
la Serbie devait se désintéresser des territoires à Test du 
fleuve Strouma c. à d. de la Thrace; que dans le cas où 
la constitution d'une „ Macédoine autonome", dans les 
frontières formées par les Rhodopes et la montagne Char, 
serait impossible, la Serbie ne prétendrait à aucune terre 
au-de'à de la ligne depuis le Mont Golem près de Kùstendil 
jusqu'au Lac d'Ochrida; que dans les limites de cette 
ligne et de la montagne Char, l'Empereur de Russie déter- 
minerait la frontière définitive entre la Serbie et la Bul- 
garie en Macédoine; et également que la Bulgarie se 
désintéressait des régions au delà de la montagne Char 
c. à d. de la Vieille-Serbie et de l'Albanie. Dans la carte 
annexée à notre étude cette ligne — Mont Golem-Ochrida 
est clairement marquée. 

En vue du déroulement ultérieur des événements, il 
est important de relever la clause citée ci-dessus qui fixait 
le sort de la Macédoine au cas où elle serait libérée de 
la Turquie; notamment que si les deux parties se con- 
vainquaient que l'organisation de ce territoire en pro- 



*) Voir l'article 2 de l'annexe secret du traité entre la Bulgarie 
et la Serbie. 



160 



vince autonome était impossible, en considération 
des intérêts communs des nations bulgare et serbe, ou 
pour d'autres causes intérieures ou exté- 
rieures, dans ce seul cas il serait disposé de ces ter- 
ritoires comme il a été dit plus haut. Cette stipulation 
est importante à relever parce que, ainsi que nous le 
verrons, la question fut résolue plus tard par la Serbie 
seule, qui ne tint compte d'aucune de ces deux conven- 
tions du traité, et imposa une nouvelle solution, se 
plaçant en conquérante et s'appropriant la plus grande 
partie du territoire dont il a été parlé. 

Une des conditions 1 • essentielles du traité, qui garan- 
tissait la situation des parties contractantes dans les ter- 
ritoires conquis jusqu'à la solution définitive de la question 
des frontières futures, était l'excercice du pouvoir en commun 
(condominium) dans ces territoires. Les détails qui sont 
données dans le même article 2 de l'annexe secret, expli- 
quent quels territoires précisément peuvent être soumis 
au condominium. Vu que relativement aux territoires au 
sud et à l'est de la ligne, Mont Golem — Lac d'Ochrida, 
la Serbie s'engageait à ne rien réclamer de la Bulgarie, 
de même que la Bulgarie s'engageait à ne pas émettre 
de prétentions sur les territoires à l'ouest de la Montagne 
Char, il ne peut être question de condominium dans ces 
territoires; il reste donc seulement le territoire entre la 
Montagne Char et la ligne Mont Golem — Lac d'Ochrida, 
qui formait la „zone contestée" sur laquelle s'étendait le 
droit d'arbitrage de l'Empereur de Russie. 

Le traité entre la Bulgarie et la Grèce expose en 
termes généraux les obligations des deux Etats, l'un 
envers l'autre, dans le cas d'une attaque de la Turquie, 
sans définir, avec des détails aussi explicites que ceux 
du traité bulgaro-serbe, les frontières des territoires qui 
seraient .conquis; il stipule que dans le cas où, malgré 
les démarches des deux Etats dans le but d'éviter tout 
conflit avec l'Empire Ottoman, l'un d'eux serait attaqué 
par la Turquie, les deux parties contractantes s'engagent 



161 



à se prêter un concours mutuel avec toutes leurs forces 
armées et à ne pas conclure la paix, sauf simultanément 
-et en plein accord. l ) 

2. Au sujet du second point — comment devaient être 
menées les opérations militaires, conformément à la con- 
vention, l'armée serbe devait agir sur le théâtre d'opé- 
ration macédonien et l'armée bulgare dans la vallée du 
fleuve Maritza, en laissant, dans les premiers temps, une 
division sur la ligne Kustendil — Doupnitza. Avec cette 
division bulgare devait opérer une division serbe qui allait 
être concentrée à Kustendil. Il était cependant convenu que 
si l'armée principale serbe repoussait les Turcs de la ligne 
Uskub — Véless — Chtip et avançait au sud, les Bulgares 
pouraient se servir de leur division pour renforcer l'armée sur 
le théâtre de la Maritza. 2 ) En outre dans la convention mili- 
taire il était prévu, qu'en cas de besoin, l'armée bulgare serait 
renforcée sur ce théâtre et que, si sur le théâtre du Vardar 
le maintien de toutes les troupes désignées n'était pas 
nécessaire, elles pourraient de même être transférées 3 ). 

Quant à la participation de la Grèce, cette dernière 
s'engageait à combattre contre la Turquie avec toutes ses 
forces militaires qui ne devaient pas être inférieures à 
120,000 hommes. La participation de la flotte grecque 
était également prévue; sa tâche était de couper les com- 
munications de la Turquie d'Europe avec l'Asie Mineure. 
-De son côté la Bulgarie s'engageait à participer dans la 
guerre avec non moins de 300,000 combattants et de 
prendre l'offensive. Dans la convention avec la Grèce la 
participation de la Serbie était également prévue 4 ). 

Par conséquent, en vertu de ces conventions, les 
.alliés s'engageaient à donner des armées, dont les forces 



') Voir l'article 1 du traité du 16 mai 1912 entre la Bulgarie et 
la Grèce. 

2 ) Voir la convention du 15 septembre 1912 entre les Etats majors 
bulgare et serbe. 

*) Article 7 de la convention entre les Etats majors bulgare et serbe. 

4 ) Voir la convention militaire entre la Bulgarie et la Grèce du 
-22 septembre 1912 (Art. 2). 

11 



— 162 — 

ne seraient pas inférieures à 300,000 hommes du côté 
de la Bulgarie, 150,000 — de la Serbie et 120,000 — de 
la Grèce. L'esprit des traités montre, qu'au moment où a 
été élaboré le plan de guerre, la pensée directrice a été 
de détruire l'armée ennemie sans qu'il ait été question de 
l'occupation des régions ou de la prise de certains points 
géographiques — pensée répondant pleinement aux exi- 
geances de la stratégie. D'après le nombre des forces 
militaires que chacun des Etats contractants devait fournir 
et d'après les secteurs où' devaient opérer les principaux 
groupements militaires, on voit que c'est à la Bulgarie que 
devait échoir le rôle principal dans la guerre. Ceci est 
évident, surtout en regard de la grande importance pour 
l'Empire de Constantinople et d'Andrinople comme centres 
religieux, politiques et éconnomiques dont la perte-auraite- 
branlé son prestige sur le monde musulman. 

3. Quant à l'engagement des alliés à ne permettre 
à aucune grande puissance, quelle qu'elle fut, de profiter de 
leurs succès en Turquie, cette question n'était réglée que 
dans le traité entre la Bulgarie et la Serbie, vu que la 
Serbie seulement avait besoin d'une telle garantie en face 
des aspirations évidentes des grandes puissances voisines. 
Il n'y avait aucun danger à craindre de la Russie car, 
pour les raisons citées, celle-ci se montrait favorable aux 
projets de l'Alliance Balkanique. Selon l'article 2 du traité 
bulgaro-serbe les deux parties contractantes s'engageaient 
à se porter au secours l'une de l'autre avec tout l'ensemble 
de leurs forces militaires au cas où n'importe laquelle des 
grandes puissances tenterait de s'a n n e x e r ou d'o c c u- 
per, même provisoirement, quelque partie des territoires 
balkaniques, qui se trouvaient sous la domination turque, 
si l'une des parties jugeait cela contraire à ses intérêts 
vitaux. De sorte que la Serbie s'assurait ainsi le concours 
de l'armée bulgare pour le cas où les puissances voisines 
auraient annexé ou occupé les terres auquelles elle aspirait et 
qui étaient explicitement désignées dans l'article 2 de l'annexe- 
secret du traité, précisément la Vieille-Serbie et l'Albanie. 



163 



Ainsi, unis entre eux par des traités aussi clairs et 
précis, les Etats balkaniques se jugeaient assurés et con- 
sidéraient avec plus de calme les préparatifs menaçants 
de la Sublime Porte. 

La guerre des alliés contre la Turquie. 

Les nouvelles de la Macédoine et les commentaires 
de la presse quotidienne avait à tel point surexcité la 
société en Bulgarie qu'au commencement encore de l'année 
1912, on pouvait constater une forte fermentation des 
esprits. Les nouvelles des meetings et des protestations 
venaient de tous le coins de la Bulgarie. Au meeting qui 
eut lieu à Sofia le 29 avril, où parmi les autres orateurs 
il y eu plusieurs professeurs de l'Université, une résolution 
fut prise par laquelle le gouvernement bulgare était invité 
à intervenir enfin, par tous les moyens que le peuple 
bulgare mettait à sa disposition, pour sauver la Macédoine 
d'une perte certaine, et de demander avec instance l'appli- 
cation du § 23 du Traité de Berlin. Pendant le deuxième 
meeting à Sofia qui comptait plusieurs milliers de mani- 
festants la résolution suivante fut prise: „Nous demandons 
au gouvernement du royaume bulgare d'entreprendre tout 
ce qu'il pourrait pour libérer la Macédoine et la province 
d'Andrinople du joug turc et nous l'assurons du concours 
unanime du peuple bulgare". Dans les meetings en pro- 
vince des résolutions pareilles furent prises. 

Sous la pression de la volonté du peuple et doutant 
de l'efficacité de sa politique pacifique envers la Turquie, 
notre gouvernement décida de rompre le silence qu'il avait 
gardé pendant 4 ans sur les affaires en Turquie et adressa 
une note aux puissances qui avaient signé le Traité de 
Berlin; en exposant ses vains espoirs dans la possibilité 
d'une entente avec la Turquie et le désenchantement 
qu'avait apporté le régime des Jeunes Turcs, il demanda 
leur intervention en faveur de l'application du § 23 du 
Traité de Berlin. 

11* 



— 164 — 

Pendant le temps que durèrent les pourparlers entre 
les grandes puissances et la Turquie à propos de l'appli- 
cation de ce paragraphe, loin de changer quoique ce soit 
dans leur politique en Macédoine, les Jeunes Turcs ordon- 
nèrent des massacres à Kotchané (au mois de juillet 1912), 
commencèrent à transporter leurs toupes de l'Asie Mineure 
en Europe sous prétexte de manoeuvres, et le 8 septembre, 
au moment où nous licencions nos toupes après les ma- 
noeuvres de Schoumen, ils exécutèrent une des plus grandes 
et des plus dangereuses provocations — en ordonant la mobi- 
lisation de la plupart des troupes de l'Asie Mineure et de 
l'Europe et la concentration de ces troupes à notre frontière près 
d'Andrinople, et ils commencèrent à prêcher ouvertement 
la guerre sainte contre la Bulgarie. Tout cela .se passait 
sous les yeux de la Bulgarie libre où 150,000 macédo- 
niens qui y avaient trouvé abri et refuge, voyaient avec 
uue douleur profonde l'épreuve à laquelle était soumise la 
Macédoine. Les nouvelles des massacres, la liste inter- 
minable des victimes innocentes publiées par les journaux 
quotidiens excitaient l'esprit de vengeance dans la société 
bulgare, augmentaient la haine contre le régime turc et 
lui rappelaient le devoir fraternel et sa:ré. Le peuple de la 
Bulgarie libre qui avait attendu 34 années l'amélioration du 
sort des macédoniens, ne pouvait plus rester indifférent, 
car sa patience était à bout. C'est pourquoi, après 
la dernière provocation de la part de la Turquie, notre 
gouvernement décida de recourir aux armes et d'accord et 
simultanément avec ses alliés, la Serbie, la Grèce et le 
Monténégro, il ordonna le 17 septembre 1912 la mobili- 
sation générale de son armée. 

A la veille de la guerre, la Bulgarie fit un der- 
nier essai pour l'éviter. Son gouvernement s'adressa de 
nouveau et pour la dernière fois aux grandes puissances 
en leur déclarant que la Bulgarie ainsi que ses alliés la 
Serbie, le Monténégro et la Grèce renonceraient à mener 
une guerre si les puissances obtenaient des garanties- 
sérieuses que la Turquie appliquerait dans le plus bref 



165 



délai des réformes essentielles dans les provinces euro- 
péennes, qu'un gouverneur général européen serait nommé 
avec une gendarmerie internationale. 1 ) Aux démarches faites 
par les grandes puissances dans le sens sudit (le 1 octobre), 
le gouvernement turc répondit officiellement par un refus 2 ) 
et le 4 octobre il déclara la guerre aux alliés. 

Les grandes puissances furent surprises de la solida- 
rité et de la hardiesse inattendue des Etats balkaniques qui 
décidèrent d'imposer par leurs propres forces à la Turquie 
leurs veux concernant la Macédoine; n'ayant pas eu de plan 
déterminé et le temps nécessaire pour s'entendre sur la 
base de l'intervention collective, elles prirent la décision 
la moins dangereuse pour elles, — de localiser la guerre. 
De cette manière les puissances espéraient éviter des com- 
plications ultérieures qui auraient pu amener la guerre 
générale en Europe. Cette décision profita beaucoup aux 
alliés, car elle écartait l'intervention de l'Autriche-Hongrie 
dont la Serbie et le Monténégro étaient surtout menacés 
et celle de la Roumanie qui aurait menacée le dos de 
l'armée bulgare. Malgré l'entente avec l'Autriche-Hongrie 
et la Roumanie, la Turquie fut délaissé à ses propres 
forces. 

La mobilisation s'effectua en Bulgarie au milieu du 
plus grand enthousiasme; l'opinion publique s'était enfin 
convaincue de l'incorrigibilité des Turcs et de la nécessité 
d'une guerre pour mettre fin à la situation indéteriminée 
dans les Balkans et surtout pour sauver la Macédoine, la 
contrée sœur, qui expirait sous l'oppression du régime turc. 
Mais une autre idée encore exaltait la classe instruite et la 
faisait se hâter vers les rangs frémissants de l'armée — 
c'était l'alliance avec les Etats balkaniques, surtout l'alliance 
avec la Serbie. Une grande émotion s'emparait de tout Bulgare 
à la pensée qu'enfin, après tant d'années de haine, le sen- 
timent fraternel entre Serbes et Bulgares avait vaincu; 
et de chaque cœur s'élevait le pardon sincère pour les 



J ) Le livre Orange-Docum. N? 9 et 10. 
2 ) Le livre Orange-Docum. N? 29. 



166 



maux causés par le Serbe, et le serment de fidélité à 
l'œuvre commune. 

L'alliance avec la Serbie était jugée comme un évé- 
nement heureux dans la vie des deux peuples voisins, et 
capable de mettre terme à la situation anormale qui depuis 
tant d'années pesait aux Bulgares. La jalousie des voisins 
troublait et arrêtait chacune de leurs œuvres nationales; 
aussi quand au jour de la mobilisation ils comprirent qu'à 
leurs côtés venaient se ranger, épaule contre épaule, leurs 
frères — spontanément jaillirent le pardon et la reconnais- 
sance, et les tristes souvenirs du passé, lointains et pro- 
ches, s'évanouirent. Avec une foi profonde dans ses pro- 
pres forces et dans la sagesse de ses gouvernants, l'armée 
bulgare se précipita du nord, pareille à un torrent impé- 
tueux, et innonda toute la Thrace turque. Il semble que 
les mêmes sentiments animaient les Serbes laborieux et 
conscients, car, dans ces belles journées, la presse serbe 
était riche en paroles qui rechauffaient l'âme bulgare — le 
rêve radieux d'un splendide avenir, conquis par l'effort 
commun, exaltait les uns et les autres. 

Les opérations militaires en Thrace. 

Après l'achèvement de la mobilisation et de la con- 
centration, les armées attaquèrent de suite les forces turques 
concentrées en Thrace et en Macédoine; des journées san- 
glantes se succédèrent, journées de combats acharnés — 
rencontres entre les armées alliées enthousiasmées, luttant 
pour la liberté de leurs frères et l'orgueilleuse et fanatique 
armée turque. L'incertitude sur l'issue de l'œuvre entreprise 
par les Etats balkaniques se dissipa dès les premières ba- 
tailles. Le plan de guerre général ainsi que les opérations 
de chaque armée nationale furent couronnés de succès. 
Les Bulgares terrassèrent les corps d'armée de Constanti- 
nople (I, II, III et IV) d'une belle prestance et bien orga- 
nisés, près de Séliolou, Eskipolos et Kirklisse et plus 
tard près de Lulé-Burgas et Bounar-Hissar. Dans les 



— 167 — 

journées du 5 au 20 octobre l'armée principale turque, 
forte de 150000 hommes, fut battue et mise en déroute, 
et 50000 auttes soldats cernés dans le camp fortifié 
d'Andrinople 1 ). L'armée de campagne turque se concentra 
derrière la ligne fortifiée de Tchataldja, c. à d. à 20 klm. 
<ie Constantinople où elle se prépara à arrêter l'offensive 
des Bulgares vers la capitale. Dans la bataille principale 
devant Lulé-Burgas, l'armée bulgare prit part avec la 1-ère, 
la 4-ième, la 5-ième, la 6-ième, et la 10-ième divisions 
d'infanterie 2 ) et une division de cavalerie (en tout 130000 
hommes) groupés en deux armées — la I-ère et la III-ième 
tandis que la Il-ième s'occupait des opérations autour d'An- 
drinople. Après cette bataille l'horizon politique et mili- 
taire était éclairci. La Turquie était gravement menacée et 
en face du danger de l'entrée des armées bulgares dans sa 
capitale, elle fit les premières démarches en vue de la paix. 
Mais l'armée bulgare, victorieuse et encore alerte, ne pouvait 
s'arrêter aussi tôt. Les forces ennemies n'étaient pas encore 
anéanties, les alliés n'avaient pas achevé leurs opérations 
en Macédoine, et par conséquent il était dangereux d'ac- 
cueillir favorablement les propositions de paix de la Turquie, 
d'autant plus que les alliés avaient été plusieurs fois, dans 
le passé, victimes de la duplicité turque. Qoique la forte- 
resse d'Andrinople ne fut pas encore aux mains des Bul- 
gares et que la voie ferrée pour Constantinople ne fut 
pas libre, leurs divisions poursuivirent l'offensive et dans 
les premiers jours de novembre parvinrent sous les murs 
<le la capitale turque. Il restait un dernier effort à 

*) A ce sujet le journal serbe „Mali Journal" du 20 XI 1912 écrit: „En 
vertu de sa situatiou géographique, la Bulgarie devait entreprendre 
l'offensive la plus hardie par Andrinople vers Constantinople, centre 
<ie la force et de la civilisation turque. Sur ce théâtre les Turcs avaient 
concentré leurs forces principales qui au début de la guerre atteignaient 
le chiffre de 180000 combattants. — Les opérations de l'armée bulgare 
sur le théâtre principal se distinguent par une énergie qu'on n'avait 

pas vue en Europe dans la seconde moitié du XIX siècle De cette 

guerre l'armée bulgare sort avec une réputation encore plus brillante. 
Son œuvre sera considérée comme un modèle pour les guerres futures"... 

2 ) L'effctif d'une division bulgare est équivalent aux forces d'un 
petit corps d'armée (25—30000 hommes). 



— 168 — 

tenter et toute domination de la Turquie sur la Thrace 
disparaissait ; il fallait que l'armeé bulgare attaquât la 
forte ligne de Tchataldjâ, pour pouvoir entrer victorieu- 
sement à Constantinople et imposer la paix. L'attaque 
fut entreprise avec vigueur et quoique le choléra dis- 
séminât impitoyablement les rangs, les succès remportés 
dans les opérations préliminaires furent satisfaisants. Mais 
quelles sont les raisons qui arrêtèrent le coup décisif, pour- 
quoi l'ordre du repliement de l'armée fut donné à la veille 
même de l'attaque; si la force de l'armée ne fut pas appré- 
ciée à sa juste valeur ou si le fantôme de la Russie suffit 
à barrer la route vers Constantinople, — c'est un mystère 
qui, jusqu'aujour d'hui même, n'a pas été dévoilé. 

Les jours les plus pénibles de la guerre commencè- 
rent — jours de lutte contre les épidémies et les intem- 
péries ; mais pourtant le cercle autour d'Andrinople se 
resserait de plus en plus. 

Dans la période du 2 1 novembre 1912 au 21 
janvier 1913 des coups d'Etat éclatèrent dans la capitale 
de la Turquie; l'armistice fut conclus, des pourparlers de 
paix furent engagés à Londres sans qu'on parvint pour- 
tant à un résultat satisfaisant, parce qu'à ce moment 
les Turcs avaient plutôt besoin d'un délai que de la paix. 
L'armée turque se réorganisait rapidement derrière ses 
fortes positions, et la flotte militaire et commerciale trans- 
portait incessament des munitions et d'autres matériaux 
militaires de Kustendja. Mais la Bulgarie non plus ne 
demeurait pas inactive — elle tendait toutes ses forces,, 
pour parer le coup qu'allait lui porter l'armée turque 
reconstituée. L'effectif militaire de la Bulgarie atteignit son 
plus haut chiffre, elle put accroître son armée jusqu'à 
600,000 hommes. La septième division d'infanterie, qui 
jusqu'alors opérait en commun avec l'armée serbe, et avait 
joué un rôle important dans la prise de Salonique, n'étant 
plus nécessaire en Macédoine, fut envoyé sur le théâtre 
de la Thrace, vers Gallipoli. Il fut agi de même avec la 
2-ième division d'infanterie, qui jusqu'alors servait de joint 



169 



entre les théâtres de Macédoine et de Thrace et avançait 
à travers les Rhodopes, dans la direction sud, dans le 
bassin de la rivière Mesta. 

Vu que pendant les pourparlers de paix la Turquie, 
se targuant surtout du fait que ses forteresses Andri- 
nople, Janina et Chkodra n'étaient pas encore prises, ne 
cédait pas aux exigeances des alliés, les opérations mili- 
taires durent être reprises. Ces forteresses et paralèlement 
la réorganisation et le renforcement de l'armée turque, 
dont son nouveau commandant en chef attendait .un succès 
certain en Thrace, en la faisant avancer du côté de la 
presqu'île de Gallipoli, dans le dos de l'armée bulgare 
de Tchataldja, rendait le gouvernement turc intransigeant. 
Voilà pourquoi, la prise des forteresses et surtout de 
celle d'Andrinople, comme accès au théâtre de Thrace, 
acquis une importance non seulement militaire mais encore 
politique. Dans cette période, les efforts de l'armée turque 
étaient exclusivement dirigés contre l'armée bulgare, après 
la défaite de laquelle la Turquie comptait délivrer Andri- 
nople et ensuite se défaire des autres alliés en Macédoine. l ) 

L'armée serbe étant libre, au nom de l'œuvre 
commune, le Quartier Général bulgare demanda le con- 
cours de deux divisions serbes, qui avec les années 
bulgares devaient achever le siège d'Andrinople. Toutes 
les forces bulgares restarites furent concentrées — une 
partie en face des positions de Tchadaldja où, d'après 
les renseignements, étaient réunis environ 250,000 soldats 
turcs, et l'autre partie vers Gallipoli où on s'attendait à 
l'offensive d'un corps d'armée turc de 35 — 40,000 hommes. 
11 mérite d'être noté, à propos des forces militaires bul- 
gares, qu'elles étaient renforcées par un corps d'armée 

') Dans un de ces numéros de la fin de novembre le journal 
serbe r Mali Journal 1 * écrit: „I1 ne faut pas perdre de vue, que par la 
suspension des hostilités, l'armée turque sera mise en position de rece- 
voir des renforts quotidiens de l'Asie Mineur et pourrait acquérir sur 
les Bulgares une supériorité numérique qui serait de nature à déterminer 
une volte-face dans toute la guerre: les Turcs pourraient alors passer 
avec succès à l'offensive, ce qui remettrait en question tous 
les résultats obtenus par les armées serbe et grecque". 



— 170 — 

de près de 20,000 hommes, formé exclusivement 
par les Bulgares de la Macédoine, venus se 
battre en Thrace pour l'Unité de la Patrie. Ce détache- 
ment fut dénommé „la milice Macédonienne"; au début 
elle avançait à l'ouest d'Andrinople, également à travers les 
Rhodopes, où, avec le concours d'une brigade de cavalerie 
bulgare, elle fit prisonnier le détachement de 1 2,000 hom- 
mes d'Ever Pacha; durant la seconde période de la 
guerre elle prit part aux combats acharnés de Boulaïr 
(Gallipoli). 

Le 2 1 janvier 1913, les opérations militaires furent 
reprises. l ) La situation des alliés était, en général, bonne: 
„Les Serbes n'avaient plus aucun adversaire et ils avaient 
très peu souffert pendant la guerre, moins que ne l'exi- 
geaient les grandes tâches qu'ils avaient à accomplir; les 
Grecs disposaient encore de réserves importantes qui 
pouvaient être mises en action dans le cas d'une pro- 
longation de la guerre; leurs armées n'avaient également 
subi que de faibles pertes. Il est incontestable que la 
Bulgarie avait donné le plus de victimes, mais pas assez 
nombreuses pour qu'il fut question d'épuisement. Le pays 
fournissait assez d'hommes et était en état de remplir 
les vides". 2 ) Cette fois encore la destinée voulut que la 
Bulgarie fit de nouveaux et lourds sacrifices et donna d'autres 
victimes encore. Les combats le long du front de Tchadaldja 
commencèrent, où une armée d'à peine 130,000 Bulgares 
devaient arrêter la poussée d'un adversaire deux fois 
plus fort. Par une action énergique et une résistance 
remarquable, les Turcs non seulement étaient arrêtés, mais 
par une contre-attaque contraints de se retirer derrière 
leurs forteresses. Presque simultanément avec ces opéra- 
tions dans le commencement de février, les Turcs entre- 



*) La Bulgarie et la Serbie, seules, avaient conclus l'armistice 
avec la Turquie; la Grèce, elle, avait poursuivi ses opérations dans le 
but de s'emparer de Janina et de mettre la main sur toutes les îles 
de l'Archipel. 

2 ) Immanuel-Lieutenant Colonel de l'armée allemande. — La guerre 
balkanique. — T. III, page 14. 



— 171 — 

prirent une offensive du côté de Gallipoli; ils firent une 
descente près du village Charkioi, sous le commandement 
du partisan enflammé de l'action contre les Bulgares — 
Enver bey. Contre cettes troupes, les Bulgares avaient pris 
à temps des mesures, en concentrant la 7-ième division, 
une partie de la 2-ième division d'infanterie et une partie 
de la milice Macédonienne. Grâce à un grand héroïsme, 
les Bulgares, ici aussi, battirent l'ennemi bien plus nombreux 
et le forcèrent à rester terré derrière ses fortes positions 
jusqu'à la fin de la guerre. A l'exclusion de quelques 
rencontres plus sérieuses, les opéra:ions sur ces deux 
fronts, après les premières grandes batailles, revêtirent le 
caractère d'une guerre de position. 

Tandis que pendant la première période de la guerre, 
Andrinople avait une importance secondaire, pendant la 
dernière période elle acquit une importance prédominante vu 
qu'elle était le sujet des débats à Londres entre la Turquie 
et la Bulgarie. Encore pendant les pourparlers au sujet de la 
paix, le Quartier Général bulgare comprit que les Turcs ne 
consentiraient pas à conclure la paix et à céder Andrinople 
sans de nouveaux combats, et par suite, dès que les dangers 
sur les fronts de Tchataldja et de Gallipoli furent écartés, 
il engagea l'opération la plus grave et la plus difficile — la 
prise de la forteresse. „Le nombre des armées assiégeantes 
atteignait, en chiffre rond, 95,000 hommes dont 28,000 
Serbes; l'artillerie lourde — 98 canons bulgares et 40 
serbes. ] ) Le périmètre de la forteresse était réparti appro- 
ximativement à 2 / 3 aux troupes bulgares et y 3 (le secteur 
ouest et nord-ouest) aux deux divisions serbes, renforcées 
par un régiment d'infanterie bulgare (le 55-ième) et quel- 
ques batteries. Après les préparatifs nécessaires, l'attaque 
d'Andrinople commença le 10 mars, d'après un plan 
élaboré par le Commandement général bulgare. Pendant 
trois jours de combats sanglants, où tombèrent de nom- 
breuses victimes, des coups décisifs furent portés à la 



*) Immanuei - La (iuerre balkanique, 1912 — 1913. 



— 172 — 

forteresse, du côté est, exclusivement par les troupes 
bulgares soutenues par un tir d'artillerie remarquablement 
puissant. Le 13 mai le commandant turc, Choukri Pacha,, 
se rendit au commandant bulgare des troupes assiégeantes — 
le général Ivanoff. A partir de ce jour la situation poli- 
tique et militaire de la Turquie empira, vu que l'espoir 
du rétablissement de la domination turque, du moins sur 
la Thrace, s'évanouissait. 

En même temps la forteresse Janina était enlevée 
(21/11) et par conséquent les arguments principaux qui 
poussaient le nouveau gouvernement turc à s'obstiner au 
cours des pourparlers disparaissaient. Le 3 avril fut conclus 
un nouvel armistice et les conférences pour la paix furent 
reprises à Londres, mais cette fois dans des conditions 
beaucoup plus avantageuses pour les alliés. 

Les opérations militaires en Macédoine, 

Après ce court aperçu sur les opérations en Thrace. 
il est indispensable de dire quelques mots sur ce qui,, 
avait lieu en Macédoine, pour la libération de laquelle les 
Bulgares avaient conclus l'alliance et déclaré la guerre à 
la Turquie. 

En vertu du plan des alliés, l'armée serbe entra en 
Macédoine le 5 octobre. Les forces serbes étaient partagées 
en trois groupes principaux — trois armées qui avançaient, 
la première, la plus forte, — de Vrania vers Koumanovo, la 
troisième de Kourchoumlia vers Prichtina et la deuxième, dans 
laquelle se trouvait une division d'infanterie bulgare (la 
7-ième) accompagnée d'un régiment de cavalerie (le 5-ième)> 
formait l'aile gauche de tout le déploiement serbe et avan- 
çait de Kustendil par Egri-Palanka vers Kratovo. Par suite 
du caractère montagneux de la région et de la résistance 
des avant-gardes turques, l'offensive serbe se poursuivait 
très lentement. Les forces principales des Turcs en Macé- 
doine, composées de trois corps d'armée, environ 60000 
hommes, étaient concentrées dans le rayon entre Uskub, 



— 173 — 

Véless et Chtip. Après les escarmouches sur la frontière, 
la première bataille sérieuse eut lieu près de Koumanovo, 
où l'armée serbe fut exposée à une rude épreuve. 1 ) Cepen- 
dant le 1 1 octobre les Serbes passèrent à une offensive 
énergique, repoussèrent les corps d'armée turcs, et le 13 
octobre prirent la ville d'Uskub. Pendant ces violents combats 
la participation de la division bulgares fut d'un grand se- 
cours, principalement sur l'aile gauche des Serbes. 

L'armée turque battue se replia sur la ligne Prilep- 
Kitchévo d'où elle comptait défendre Monastir; mais elle 
avait perdu tout enthousiasme et les Serbes réussirent en 
peu de temps, par une série de coups heureux, à se rendre 
maîtres de ce centre important de la Macédoine (le 5 
novembre). Après cela l'action de l'armée serbe ne fut plus 
de grande conséquence jusqu'à ce que les armées turques 
furent définitivement balayées de la Macédoine, de la Vieille- 
Serbie et de l'Albanie, et on peut dire que, vers la fin de 
novembre, la Serbie avait terminé la guerre. 

Indépendamment de la flotte, qui accomplit une tâche 
utile pendant la guerre, l'armée de terre de la Grèce con- 
tribua à l'œuvre commune en attirant vers elle une partie des 
forces turques. Son but direct n'était pas, bien entendu, la libé- 
ration de la Macédoine slave, mais la conquête de l'Al- 
banie du sud (l'Epire) avec la ville principale Ianina et 
la région de l'Olympe jusqu'à Salonique avec la ville même. 
Le 5 octobre, l'armée grecque, divisée en deux groupes 
passa la frontière turque; le plus petit groupe se dirigea 
vers l'Albanie du Sud et le plus grand, comprenant sept 
divisions d'infanteries et une division de cavalerie (environ 
60000 hommes), sur Salonique. A ces armées les Turcs 
pouvaient opposer à peine 18000 hommes. Dans les en- 
virons du village Serfidjé fut livrée une bataille importante 
où après deux jours de combat, placés en face d'une su- 



') Au sujet de la bataille de Koumanovo, la plus grande victoire 
serbe, le journal serbe n Samoouprava" du 20 octobre écrit: „les Turcs 
étaient au nombre de 40000". Dans les autres journaux serbes on trouve 
à peu près la même évaluation des forces turques. 



174 



périorité numérique aussi considérable, les Turcs furent 
repoussés et défaits. Une autre grande bataille fut celle 
d'Enidjé-Vardar (le 19 octobre) où les Grecs battirent dé- 
finitivement l'armée turque, après quoi ils avancèrent sans 
obstacle et le 26 octobre leurs premiers détachements 
d'infanterie apparurent devant Salonique. Le même jour 
dans les environs de Salonique arriva également l'avant 
garde de la 7-ième division bulgare. Les villes de Séres, 
Drama et Kavala avaient déjà été prises par la 2-ième 
division bulgare. La présence de ces divisions bulgares et 
l'offensive des collonnes grecques coupèrent toute issue à 
l'armée turque qui s'était réfugiée à Salonique, et cette 
armée forte de 25000 hommes rendit ses armes aux Grecs. 
Le 28 octobre dans la ville arriva aussi un régiment de 
cavalerie serbe. Pourtant par la prise de Salonique et 
l'établissement d'un gouvernement grec dans cette ville 
et dans la presqu'île de Chalcidée la guerre ne se ter- 
minait pas — il leur restait à s'emparer de l'Epire et de la 
forteresse Ianina. Cette ville étant d'une grande importance 
pour la conquête de.] l'Epire, comme l'était Andrinople 
pour celle de la Thrace, les Grecs ne conclurent pas d'ar- 
mistice avec la Turquie, afin que la paix les trouva maîtres 
de l'Epire. Mais, ainsi qu'il a été dit, Ianina fut enlevée 
seulement le 19 février 1913. A partir de ce moment 
jusqu'à la conclusion de la paix, la plus grande partie de 
l'armée grecque de même que le gros de l'armée serbe 
restèrent innoccupés. 

Au sujet de la participation de l'armée monténégrienne, 
dans la libération de la Macédoine, on peut dire qu 'elle 
fut seulement indirecte, parce que presque toutes ses forces 
étaient requises pour le siège de Chkodra et pour l'occu- 
pation du Sand;ak de Novi-Pazar. 

De sorte que, par suite des victoires citées plus 
haut, les alliés atteignirent leur but, défirent l'armée turque 
et se rendirent maîtres de presque tous les territoires de 
la Turquie d'Europe. Mais après cela précisément, s'élevait 
la question la plus difficile à résoudre — le partage de 



— 175 — 

la succession turque. Comme nous l'avons vu, les intérêts 
des Etats balkaniques étaient si enchevêtrés, et si grandes 
leurs ambitions, qu'ils auraient dû être guidés par une 
sagesse vraiment extraordinaire pour ne pas manifester 
leurs faiblesses. L'action de quelques grandes puissances 
qui accrût l'effervescence des passions dans les Etats 
balkaniques rendit le problème encore plus ardu et enve- 
nima les contestations. 

En vertu du traité de paix conclus avec la Turquie 
à Londres, le 1 7/V tout le territoire à l'ouest de la ligne 
Enos — Midia était cédé aux alliés; il fallait donc trouver 
une mode de partage pour en finir définitivement avec la 
guerre. Mais cela n'était pas chose facile, un débat violent 
s'éleva de nouveau entre les alliés qui se termina par une 
nouvelle guerre. La question Macédonienne entra dans une 
nouvelle phase qui est la plus tragique de toute son histoire. 

La trahison de la Serbie et la guerre entre les alliés. 

Les contestations au sujet des territoires turcs dans la 
Péninsule se manifestèrent dans toute leur complexité, dès 
le début des pourparlers de paix à Londres le 3 décembre 1912. 
D'une part les alliés voulaient disposer de toutes les contrées 
situées entre leurs frontières et les rives de la mer Noire, 
de la mer Egée et de l'Adriatique; d'autre part la Turquie 
voulait conserver sous sa domination au moins la Thrace avec 
Andrinople. Cette fois encore la Turquie comptait, comme 
dans le passé, sur le désaccord des grandes puissances qui, 
en effet, exerçaient une forte pesée sur la marche des pour- 
parlers. La conquête de l'Albanie et de la côte de l'Adriatique 
par les armées serbes et grecques lésait les intérêts de 
l'Autriche et de l'Italie. L'Autriche envisageait avec méfiance 
le renforcement de la Serbie qui, par son mouvement en 
faveur d'une grande Serbie, pouvait devenir dangereuse 
pour l'Empire; pour cette raison elle ne voulait pas que 
cet ETtat obtint, par l'annexion de l'Albanie, une forte 
extension territoriale. L'intransigeance de la Serbie à ce 



— 176 — 

sujet força l'Autriche de se préparer à entrer en guerre, 
ce qui causa une forte émotion à la Russie — protectrice de 
l'alliance balkanique. Le conflit entre la Serbie et l'Autriche 
pouvait aboutir à une guerre dans laquelle devait également 
participer la Bulgarie, en vertu du traité. La Russie n'aurait 
pas pu rester impassible et cela aurait entraîné toutes les 
grandes puissances, qui par la force des alliances et des 
traités conclus entre eux, allaient passer dans l'un ou 
l'autre camp. Cette petite contestation menaçait de se dé- 
velopper en grave conflit européen, — l'Angleterre pouvant 
dificilement accepter la décision au sujet des détroits, la 
France ayant de considérables intérêts financiers à dé- 
fendre en Turquie et en Russie, et l'Allemagne formant 
l'arrière garde de l'AutricheHongrie et de la Turquie. 

Pour ces raisons précisément les pourparlers à Londres, 
entre les belligérants traînèrent sans qu'on aboutit à quelque 
résultat ; enfin les grandes puissances intervinrent et par 
une note collective adressée à la Turquie lui demandèrent 
de céder aux propositions des alliés et d'abandonner la 
question albanaise aux grandes puissances. Malgré cette 
intercession, la Turquie resta ferme dans ses exigeances; 
la deuxième période de la guerre commença pendant laquelle 
le but principal des alliés était d'en finir avec Andri- 
nople, Chkodra et Janina, et celui de la Turquie de 

faire un suprême effort pour faire tourner les choses à son 
avantage/ Nous avons vu quel fut le résultat de l'opiniâ- 
treté de la Turquie. Il restait pourtant le débat sur le sort de 
l'Albanie entre la Grèce et la Serbie d'une part et les grandes 
puissances de l'autre. Dans ce débat la Grèce et la Serbie 
trouvèrent un motif apparent pour justifier leur défection à 
l'Alliance. La vraie cause cependant datait d'avant la guerre, 
bien avant qu'il eut été question de l'autonomie de l'Albanie 
et c'était la haine, l'envie et la crainte devant la résurection 
de l'élément bulgare dont la vitalité s'était manifesté avec 
une telle puissance dans les plaines de Thrace. Nous 
allons exposer les préliminaires historiques de ce ' triste 
événement. 



— 177 — 

L'idée de l'union des Slaves des Balkans et de la 
formation d'une Yougo-Slavie sous la haute direction de la 
Serbie est une idée déjà ancienne et qui naquit peu de 
temps après l'affranchissement de la Serbie du joug turc; 
une barrière solide arrêtant au nord l'extension du serbisme, 
les gouvernants serbes trouvèrent un vaste champ d'action 
parmi l'élément bulgare qui à cette époque se trouvait 
sous l'oppression de la Turquie. Le premier pas vers la 
réalisation de l'idée jougo-slave fut fait en 1833 quand 
le bassin de la rivière Timok, peuplé jusqu'alors exclusi- 
vement de Bulgares, fut cédé à la Serbie. Se posant en 
libératrice des Bulgares, cette dernière attirait les Bulgares 
plus instruits, et tâchait de faire d'eux des agents du 
serbisme et des pionniers pour la délivrance des terres 
bulgares. De cette manière elle réussit à provoquer quelques 
insurrections dans la région limitrophe — les districts de 
Vidin, Bélogradchik, Nich, Léskovec etc. Les deux dernières 
districts furent arrachées de la Bulgarie et données à la 
Serbie par e Congrès de Berlin; par là la Serbie faisait 
son second pas vers une extension à l'est; aujourd'hui encore 
elle n'hésite pas, à chaque occasion propice, d'émettre des 
prétentions sur les deux premières districts aussi — de 
Vidin et de Bélogradchik, toujours au nom de sa politique 
libératrice (!). Les gouvernants serbes ont entrepris une 
oeuvre d'une plus grande envergure encore; comme il a 
été dit dans le chapitre précédent, vers 1860 et plus tard, 
ils ont mené des pourparlers en vue d'une alliance avec 
la Grèce, la Roumanie et le Monténégro contre la Turquie, 
ayant pour but le partage de la Bulgarie; à la Grèce était 
promis le territiore au sud du Balkan, à la Roumanie 
était destinée la région à l'est de la ligne Rouschtchouc — 
Varna, et la Serbie se réservait la Vieille Serbie, la Macé- 
doine et la région entre le Danube, le Balkan et la ligne 
Rouschtchouc — Varna. La création de la Principauté bulgare 
brouilla les cartes de ses bienveillants voisins surtout celles 
de la Serbie qui irritée par l'impossibilité de former la 
Yougo-Slavie, sans aucun motif, attaqua la Bulgarie en 1885. 

12 



— 178 — 

Le crime qu'on reprochait alors à la Bulgarie était qu'elle 
avait, par l'annexion de la Roumélie, acquis une extension 
territoriale, de même qu'en 1913 la raison pour laquelle elle 
fut provoquée à une guerre fratricide a été l'annexion de 
la Thrace et la possibilité de celle de la Macédoine. 

Tout cela démontre que les Serbes suivaient dans leur 
politique une ligne de conduite précise qui date d'un 
siècle et qui devait prévaloir dans la résolution décisive 
de la question balkanique aussitôt que la Turquie serait 
vaincue. Il ne restait qu'à trouver le moment propice et 
la manière de réaliser cette idée. Un siècle entier les 
Serbes guettaient l'occasion; aussi ils ne laissèrent pas échap- 
per le moment favorable qui se présenta en 1913. Les pre- 
mières tentatives pour réaliser cette ancienne idée, faites 
encore par le prince Miloche Obrenovitch, furent reprises 
pour la troisième fois par le roi Pierre qui esseya de 
conquérir la Macédoine et d'assimiler la Vieille Serbie. 
Quant aux moyens de réaliser cette idée, c'était une que- 
stion de second ordre. En parlant des moyens dont se 
servaient les Serbes, nous citerons un extrait rapide du 
rapport très intéressant de notre agent diplomatique à 
Belgrad — JSTs 319 du 7 avril 1898. Ce document carac- 
térise pleinement le procédé des Serbes en 1913, démasque 
les intentions de la Serbie envers la Bulgarie et nous 
montre de quelle époque date la décision de duper le 
peuple bulgare: „.... 1) Le gouvernement actuel 
désire entraîner la Bulgarie encore cette 
année-ci dans quelque aventure qui lui co- 
ûterait cher au point de vue matériel et 
moral et qui la forcerait d'arrêter toutes les entreprises 
d'utilité publique, commencées et prévues pour l'avenir; 
2) A Belgrade on ne conçoit le salut de la 
Serbie et la réalisation de l'idéal serbe que 
par la possibilité d'empêcher par n'importe 
quel moyen que la question Macédonienne 
tombe entre les mains des grandes puissance s, 
car dans ce cas les moindres réformes que l'on introdui- 



— 179 — • 

rait dans cette province ne profiteraient qu'aux Bulgares 
et seraient au détriment des Serbes. 3) Se basant sur les 
informations qui viennent de Sofia, sur l'état de notre armée 
et la disposition des esprits parmi nos ofïciers, les partisans 
de la revanche en Serbie insistent sur le fait, que si la Serbie 
a vraiment décidé de prendre un jour sa revanche, elle ne 
doit sous aucun prétexte laisser passer l'année-courante, car 
les conditions actuelles sont propices et ne reviendront 
jamais; mais il faut surtout et avant tout entraî- 
ner la Bulgarie dans uneguerre avec la Turquie. 
Si cela est impossible, il faudra que la Serbie tente encore 
une fois la fortune dans une guerre avec la Bulgarie, mais 
pas plus tard que cette année-ci, car l'année suivante, la 
Bulgarie aurait sur la Serbie des avantages notables". 

Les événements de 1912 — 13 favorisèrent grande- 
ment l'application de ce plan. Une fois le danger turc 
passé, les troupes serbes se répandirent dans la Macé- 
doine et, aussitôt installées, elles commencèrent sans délai 
leur oeuvre chauviniste et conquérante, et cela non seulement 
dans la zone qui d'après le traité était considérée comme 
contestée, mais aussi dans la région qui, d'après les Serbes, 
était incontestablement bulgare. 

Entraînés par le même enthousiasme qui s'était emparé 
alors de tous les Bulgares, les Macédoniens reçurent les 
Serbes le plus amicalement possible, en libérateurs; ils se 
réjouissaient de voir le soleil de la liberté se lever aussi 
pour eux 1 ). Mais hélas! Le même jour ils comprirent que 



l ) Les révolutionnaires macédoniens eux-mêmes avaient prévu et 
favorisé ce sentiment. Ils disaient dans leur «Proclamations à nos frères", 
publiée par les délégués des vingt cinq «confréries" de la Macédoine, le 
•5/18 octobre, c'est à dire au commencement même de la guerre: «Frères, 
vos souffrances et vos peines ont touché le cœur de vos proches. Mus 
par le devoir sacré de la compassion fraternelle, ils viennent à votre 
secours, pour vous libérer du joug turc. Ils ne veulent rien autre chose 
pour leur sacrifice que de rétablir la paix et l'ordre sur notre sol natal. 
Venez done avec des couronnes triomphales à la rencontre des braves 
chevaliers de la liberté. Couvrez leur passage de fleurs et de gloire. . . 
Et soyez magnanimes envers vos maîtres d'hier. En vrais chrétiens, ne 
leur rendez pas le mal pour le mal . . . Vive la liberté! Vive la brave 
armée libératrice!" 

12* 



• — tac - 

ce n'était pas la liberté, que leur apportait une main 
amicale, mais bien de nouvelles souffrances. Les paroles 
émouvantes avec lesquelles la populations s'adressa aux 
troupes serbes, furent écoutées avec froideur. Trompés par 
leurs savants qui s'efforçaient de prouver que la Macé- 
doine est peuplée de Serbes, ces derniers s'attendaient en 
vain à entendre le „ jivio " national. Le même „oura" 
qui tonnait dans les plaines de la Thrace se faisait 
entendre partout en Macédoine et cela troublait l'esprit 
des patriotes serbes. Les questions réitérées, adres- 
sées à la population: „qu'êtes-vous, Serbes ou Bulgares"? 
et l'insistance qu'on mettait à persuader les Macédoniens 
qu'ils étaient Serbes, jeta encore à ce moment là , les pre- 
mières doutes sur les intentions des nouveaux venus. 
Ayant reçu des instructions de son gouvernement, l'admi- 
nistration serbe agit dans le même sens dans la Macédoine 
entière; il fut évident pour chacun que les Serbes s'instal- 
laient pour toujours et cela avec l'intention d'introduire 
dans le pays des réformes pour atteindre un but, inacces- 
sible pour eux auparavant, quand la Macédoine apparte- 
nait à la Turquie et quand la Bulgarie avait une armée 
libre et intacte pour la défendre. L'administration serbe se 
mit à poursuivre les anciens révolutionaires, les instituteurs, 
les prêtres et mêmes les évêques; elle fermait les écoles, 
les églises, .supprimait les bibliothèques qui jusque là 
étaient gardées comme une propriété nationale sacrée elle 
changeait la terminaison „off" des noms bulgares en 
„itch" serbe, défendait de parler en bulgare, enfin elle 
employa tous les moyens possible pour serbiser la Macé- 
doine, naïvement persudée qu'en quelques mois elle arri- 
verait à changer le sang bulgare qui coulait dans les 
veines du Macédonien en sang serbe. 

Cette conduite inattendue des Serbes, étonna les Bul- 
gares en Macédoine. Mais, affermis par la lutte qu'ils 
avaient mené pendant de longues années contre les Turcs, les 
Serbes et les Grecs pour conserver intacte leur nationalité, les 
Bulgares de ces provinces, occupées alors par les Serbes, ne 



— 181 — 

fléchissaient pas et ne se soumettaient pas si facilement, 
d'autant plus que les victoires dans la Thrace, quoique 
dépréciées par les Serbes, rehaussaient leur conscience na- 
tionale. Cette conduite des Bulgares était en contradiction 
avec les aspirations serbes et donna prétexte aux massa- 
cres, aux poursuites et aux violences contre les Macédo- 
niens; les instituteurs, les prêtres et les évêques dont la 
nomination avait coûté tant d'efforts et de démarches 
auprès d'Abdul Hamid, furent chassés ou emprisonnés et 
cela seulement par ce qu'ils étaient des Bulgares et suscita- 
ient des obstacles aux futurs plans des Serbes. 

Les premières nouvelles concernant les procédés des 
Serbes en Macédoine, furent reçues en Bulgarie au moment 
où notre armée était le plus sérieusement engagée contre 
l'ennemi commun.. Les récits des témoins oculaires et mêmes 
des victimes semblaient incroyables, impossibles. Personne ne 
voulait admettre une pareille perfidie de là part d'un allié; 
voilà pourquoi la société bulgare resta un certain temps sans 
réagir. Mais les nouvelles des violences serbes arrivèrent 
plus fréquemment, il devint évident que les cas nombreux 
de poursuites contre les Bulgares n'étaient pas œuvre 
individuelle, mais représentaient un système, dirigé par 
des personnages les plus haut placés. Des plaintes, des 
prières d'intervenir venaient de la Macéedoine; en même 
temps des réfugiés accouraient en masse, comme si le 
régime turc sévissait encore. 

Par suite des nouvelles souffrances en Macédoine, le 
grand enthousiasme né de l'alliance serbo-bulgare, céda 
bientôt place aux soupçons siir la pureté des intentions 
serbes; chaque nouvelle description des faits qui se pas- 
saient dans ce malheureux pays était reçu avec étonnement; 
des tristes et pénibles réflexions vinrent aux Bulgares qui 
se réveillaient, comme après un rêve, et commençaient à 
voir clair dans ce qui se passait en Macédoine. Les 
premiers doutes sur la fidélité des alliés pénétrèrent 
dans la société bulgare au plus fort des opérations de la 
guerre; ensuite ils passèrent dans l'armée, sur les champs 



182 



de bataille. L'inquiétude pour la Macédoine augmentait de 
jour en jour, surtout quand les Grecs commencèrent à 
pratiquer le même système que les Serbes. Cette inquiétude 
fut le premier coup porté à la cause des alliés, car 
sa base morale, la confiance, était ébranlé. Les tristes 
incidents en Macédoine, malgré l'issue favorable des 
événements, la conduite indigne des dirigeants serbes et 
le traitement inhumain de la population macédonienne de 
la part de l'armée serbe, augmentèrent la méfiance des 
Bulgares envers les Serbes, et l'évidence se fit qu'il serait 
impossible de garder de bons rapports entre les voisins. 
Le gouvernement serbe ne faisait rien pour empêcher 
les violences de la part de l'administration civile et des 
chefs militaires contre la population macédonienne qui 
persévérait dans ses sentiments bulgares. Les démarches 
courtoises, de la part de notre gouvernement, faites sous 
différents prétextes, restaient sans effet où, en cas de 
réponse, notre gouvernement recevait des excuses som- 
maires à propos des incidents, soi disant arrivés par hasard, 
à cause du zèle superflu de quelques fonctionnaires. 
Notre gouvernement attira aussi l'attention de la Russie 
sur la conduite des Serbes en Macédoine. Pourtant rien 
d'essentiel ne fut entrepris par elle pour adoucir l'atmo- 
sphère dans laquelle la population de la Macédoine com- 
mençait de nouveau à suffoquer. Fermement décidé de s'en 
tenir à la lettre du traité, se fiant avec toute confiance à 
l'arbitrage équitable de la part de l'Empereur russe, notre 
gouvernement ne voulait pas brusquer les choses; il ne 
voulait pas empirer nos relations avec la Serbie avant la 
fin de la guerre, car il savait que les différends avec elle 
à ce moment là ne pouvaient apporter à la Bulgarie rien 
de bon, d'autant plus que de tous les alliés, cette dernière 
était le plus sérieusement engagée contre l'ennemi commun; 
notre gouvernement ne se pressait pas, puisque le premier 
armistice avec la Turquie était conclu, et qu'on s'attendait 
à signer bientôt la paix. Alors toutes les questions soulevées, 
auraient été résolues pendant les pourparlers. Mais à ce 



— 183 — 

moment là, comme nous l'avons mentionné plus haut, nos alliés 
et quelques unes parmi les grandes puissances dévoilèrent 
leurs aspirations et leurs voeux ; puis vint s'ajouter la question 
albanaise, provoquée par la Turquie et l'Autriche, et la 
guerre recommença. Le partage de la Macédoine devint 
plus réalisable pour la Serbie et la Grèce; profitant de la 
situation pénible dans laquelle se trouvait l'armée bulgare 
aux mois de février et de mars, les deux pays redoublèrent 
dans leurs efforts pour serbiser et helléniser les Macé- 
doniens. *) 

Tandis que le Ministère des Aff. Intérieures serbe, aidé 
par l'armée, introduisait des réformes en Macédoine, le Mi- 
nistère des Aff. Etrangères travaillait clandestinement et 
énergiquement à la réalisation de l'ancien plan concenant 



') Dans l'Enquête dans les Balkans, Dotation Carnegie le lecteur 
trouvera des détails: (p. 34—35): 

„Le prêtre et surtout l'évêque étaient les plus difficils à réduire. 
On commençait par leur demander de changer la langue du service 
divin; on cherchait à les soumettre aux autorités ecclésiastiques serbes 
ou grecques et on les obligeait à mentionner les noms du souverain 
greque ou serbe dans la liturgie. Si le prêtre montrait des velléités de 
résistance, on lui prenait son église exarchiste et on la donnait aux patri- 
archistes; on lui défendait de communiquer avec ses ouailles et, à la 
moindre désobéissance on l'accusait de propagande politique et du crime 

de trahison L'évêque n'ayant pas voulu comprendre les conseils 

voilés qu'on lui donnait de partir pour la Bulgarie, on finit par envoyer 
•chez lui un officier avec des soldats qui prirent son logement pour 
l'armée, après avoir battu son secrétaire. De la même façon, l'évêque de 
Débra, Cosmas, fut obligé d'abandonner sa métropole et de quitter sa 
ville. Ce fut pis encore à Uskub, où le gérant de l'évêché, l'archiman- 
drite Methodius, après avoir été chassé de son logement, fut pris par 
force, enfermé dans une chambre et battu jusqu'à ce qu'il eût perdu Con- 
naissance (8/21 avril). Jeté dans la rue, Methodius se sauva dans une 
maison voisine, habitée par un Français, qui fit part de l'affaire à M. Car- 
lier, consul français à Uskub. Sous sa protection, Methodius partit le 

13/26 avril pour Salonique, et, de là, fut envoyé à Sofia Après s'être 

•débarrassée des chefs révolutionnaires, intellectuels et religieux, on 
s'adressa directement à la population des villages, en la persuadant de 
changer de nationalité et de se proclamer serbe ou grecque. Les rapports 
ecclésiastiques bulgares, écrits de tous les coins de la Macédoine, sont 
unanimes à se sujet. Savez-vous disait l'évêque Néophyte de Vélès à 
son persécuteur, en votre qualité de souspréfet, ce que les prêtres et 
les maîtres d'école serbes font dans le villages? Accompagnés de sol- 
dats, ils visitent les villages bulgares et forcent la population à s'inscrire 
•comme serbe, à chasser leur prêtre bulgare et à demander qu'on leur 
donne un prêtre serbe. Ceux qui ont refusé de se proclamer Serbes 
ont été battus et torturés". 



184 



la Macédoine, que nous avons mentionné plus haut- 
Prétextant d'être menacée par les partis oppositionnels dur 
Parlement et par les secrètes organisations militaires, et 
poussée à faire annuler les clauses du traité avec la Bul- 
garie, la diplomatie serbe avait commencé, encore avant 
la guerre avec la Turquie, à préparer l'opinion de manière 
à ce que le traité fût interprété au profit de la Serbie. 
Le 15 septembre 1912, c'est à dire 6 mois après avoir 
signé le traité d'alliance avec la Bulgarie, les représentants 
serbes à l'étranger avaient reçu un circulaire secret dans, 
lequel on leur prescrivait d'exposer aux gouvernements res- 
pectifs la demande que dans le domaine de la Vieille 
Serbie entrassent les districts de Prilèp, de Kitchevo et 
d'Ochrida 1 ) malgré le fait que dans le traité avec la Bul- 
garie, le gouvernement serbe eût reconnu ces districts, 
comme faisant partie du domaine incontestablement bulgare. 
Après les victoires de l'armée serbe, les prétentions 
du gouvernement ne tardèrent pas à grandir. Sous la pres- 
sion des chefs militaires et surtout du Prince Héritier le 
gouvernement serbe fit des démarches d'abord pour acquérir 
le district de Monastire, ensuite au profit d'une frontière 
commune avec la Grèce; les états majors ne cachaient 
même pas le désir de fixer le Vardar et même la 
Srouma comme frontière avec la Bulgarie. Sachant jusqu'où 
iraient les prétentions exorbitantes du parti militaire qui 
insinuait au gouvernement l'idée de la révision du traité 
avec la Bulgarie, des articles parurent dans la presse 
qui désapprouvaient de pareilles prétentions. Mais devant 
la force du parti militariste le gouvernement fut forcé de 
céder. Et au mois de décembre 1912 le ministre prési- 
dent serbe, M-r Pachitch, confia à son représentant diplo- 
matique à Sofia la tâche de sonder le président bulgare,. 
M-r Guécheff à propos de la nécessité de réviser le traité. 
Naturellement la réponse fut négative. Au mois de février 
le gouvernement serbe s'adressa à notre gouvernement 
avec une proposition officielle et faite par écrit. 



V. Enquête dans les Balkans. Dotation Carnegie, p. 42. 






— 185 — 

Entente secrète entre la Serbie et la Grèce. 

Vers ce temps il advint un événement nouveau qui 
permit au gouvernement serbe de faire un pas audacieux 
dans ses rapports avec la Bulgarie. C'était le rapproche- 
ment entre la Serbie et la Grèce qui se manifesta en pour- 
parlers, visant une intime entente dans les affaires politi- 
ques et militaires. 

Dans son désir de s'assurer les avantages que lui don- 
naient les succès de son armée, le gouvernement grec fit des 
démarches à Sofia pour s'entendre sur les questions qui 
n'étaient pas fixées dans le traité; il proposa de fixer 
rigoureusement la future frontière entre les deux Etats et 
insista pour que la Grèce gardât la ville de Salonique. Les 
prétentions des Grecs et surtout l'intention de garder Salo- 
nique étaient inacceptables pour le gouvernement bulgare. 
Préoccupé du sort de la Macédoine, dont d'après le traité 
avec la Serbie il allait avoir la charge, notre gouvernemet 
trouvait que nous devions garder Salonique comme ville 
principale de la Macédoine et comme port maritime de 
grande importance. Le gouvernement grec de son côté 
insistait beaucoup sur la possession de cette ville, à laquelle 
était lié l'honneur du peuple grec, de son armée et du 
Roi, qui y perdit sa vie. Les pourparlers ne donnèrent aucun 
résultat suffisant. Voilà pourquoi les rapports entre la Grèce 
et la Bulgarie restèrent aussi vagues et aussi incomplets 
qu'ils étaient au moment de la signature du traité. Voyant 
la Bulgarie forte et tenace, la Grèce eut soin d'assurer sa 
position et de faire valoir ses prétentions par d'autres 
moyens. L'occasion favorable s'en présenta quand elle 
apprit que la Serbie avait décidé de ne pas abandonner 
le territoire, occupé en Macédoine, que selon le traité elle 
devait céder à la Bulgarie. 

Au commencement du mois de janvier eurent lieu 
les premiers sondages pour arriver à une entente avec la 
Serbie. Vu la position exclusive de la Grèce, son alliance 
avec la Serbie lui aurait été de grande utilité au moment 



— 186 — 

de la répartition du terr toire turc; il fallait signer un 
traité le plus tôt possible, car après la paix, si les litiges 
entre la Bulgarie, et la Serbie étaient décidés par l'arbitrage, 
la Grèce resterait au second plan et il était douteux que 
la Serbie voulût lui donner son appui. Le 1 1 janvier il 
y eut rencontre entre les princes héritiers de la Serbie 
et de la Grèce et ainsi fut créée la base des pourparlers. 
Dans cette rencontre entre les deux Princes git le germe 
de l'infidélité de la Serbie et de la Grèce envers la Bul- 
garie et de là naquit l'idée d'une guerre contre cette 
dernière. 

Profitant de ces pourparlers, le gouvernement serbe 
choisit le moment où l'armée bulgare était le plus sérieu- 
sement engagée à Tchataldja et à Boulaïr, pour faire à 
la Bulgarie la première proposition ouverte, concernant la 
révision du traité (1 février); il supposait sûrement que 
dans l'incertitude de l'issue de la guerre le gouvernement 
bulgare se verrait forcé d'accepter cette proposition. Le 
gouvernement serbe donnait pour motif principal de la 
révision du traité le fait que de nouvelles circonstances 
étaient advenues qui changeaient la base du traité. Mais de 
Sofia on répondit que les rapports entre les deux Etats étaient 
bien déterminés par le traité et par les conventions mili- 
taires, qu'il n'existait aucun motif pour la révision et que 
le gouvernement bulgare s'en tiendrait fermement aux 
clauses du traité. Voyant la ténacité de la Bulgarie et 
surtout en vue des nouvelles victoires bulgares, le gouver- 
nement serbe s'empressa d'assurer sa situation en Macé- 
doine en se préparant au point de vue militaire et politique 
à une guerre éventuelle avec la Bulgarie. 

Le 3 avril le deuxième armistice avec la Turquie 
fut signé; bientôt les pourparlers concernant la paix furent 
commencés à Londres. Cette nouvelle circonstance donna 
une nouvelle impulsion à la Serbie et à la Grèce, car 
elles craignaient que les condition ne les garantissent 
pas assez; c'est pourquoi la Serbie et la Grèce firent 
séparément, encore le 9 avril, des propositions formelles 



187 



à la Roumanie, en l'invitant à prendre part à une alliance 
contre la Bulgarie; entre elles deux, elles conclurent vers la 
fin du mois d'avril une «convention militaire. Par cette con- 
vention, ces deux Etats s'engageaient à agir de commun 
contre la Bulgarie, „si cette dernière refusait de céder les 
territoires, auxquels prétendaient la Serbie et la Grèce. 
Dans ce cas elles refuseraient de signer la paix définitive 
et de démobiliser". Le traité d'alliance serbo-grec, signé 
plus tard (le 1-er juini) définissait les territoires, auxquels 
les alliés prétendaient, et notamment : 

„Art. 4. Les deux hautes parties contractantes con- 
viennent que les lignes frontières gréco-bulgare et serbo- 
bulgare seront établies sur le principe de l'occu- 
pation effective et de l'équilibre entre les 
trois Etats ainsi qu'il suit: 

„La frontière serbe orientale suivra à partir de Ghév- 
ghéli le cours du fleuve Axios (Vardar) jusqu'au confluent 
de Bo;imia-Déré, remontera cette rivière et, passant par 
les côtes 120, 350, 754, 895, 571 et les rivières Kriva- 
Lakavitza, Bregalniça et Zletovska, se dirigera vers un 
point de l'ancienne frontière turco-bulgare sur l'Ossogovska 
Planina, côte 2225, suivant la ligne donnée en détail dans 
l'annexe II du présent traité. 

„La frontière grecque du côté de la Bulgarie laissera 
à la Grèce, sur la rive gauche de l'Axios (Vardar), les 
territoires occupés par les troupes grecques et serbes en 
face de Ghévghéli et de Davidovo jusqu'au mont Vélès 
et le lac de Doïran puis, passant au sud de Kilkich, elle 
traversera le fleuve Strymon par le nord du pont d'Orliak 
et se dirigera par le lac Achinos (Tachinos) et la rivière 
Angistis (Anghista) sur la mer, un peu à l'est du golfe 
d'Eleuthérai, suivant la ligne donnée en détail dans l'annexe 
III du présent traité", (v. le texte complet du traité dans 
l'annexe). 

En étudiant attentivement ces frontières, on voit avec 
évidence que la Serbie fit une alliance avec la Grèce pour mettre 
la main non seulement sur le territoire qui était désigné dans 



188 



le traité comme contestable et dont la possession devait 
être décidée par l'arbitrage de la Russie, mais aussi sur 
la partie de la Macédoine qui était déterminée dans le 
même traité comme bulgare, et dont la Serbie se désin- 
téressait complètement. En signant ce traité, la Serbie 
rejetait formellement celui qu'elle avait conclu avec la Bul- 
garie, renonçait à l'arbitrage de l'Empereur russe, et cher- 
chait manifestement à contraindre la Bulgarie. Alliée ainsi 
à la Grèce, la position de la Serbie envers la Bulgarie 
devenait fausse et irrémédiable. Dans sa nouvelle situation 
politique elle devait inévitablement violer l'un des traités 
d'alliance. Elle resta ferme dans sa nouvelle position qui 
lui promettait un meilleur avenir. Quant au premier traité 
elle n'en avait plus besoin, après l'avoir utilisé et après 
avoir acquis des territoires qu'elle n'aurait jamais pu 
gagner par ses propres forces. Les événements qui suivi- 
rent furent la conséquence naturelle de cette position, car 
par sa politique ambiguë la Serbie donna lieu aux nou- 
velles disputes dans les Balkans. Pour elle la question d'une 
guerre avec la Bulgarie était décidée sans retour et elle 
n'avait qu'à s'assurer maintenant ce qu'elle avait su ex- 
torquer. 

La Serbie propose à la Roumanie une alliance contre la 
Bulgarie. La presse serbe prêche la défection à la Bulgarie. 

En se basant sur le même point de vue et assuré 
par les pourparlers commencés, le gouvernement grec devint 
aussi intraitable. En même temps l'armée grecque commença 
petit à petit à se déplacer vers le nord et à élargir la 
zone d'occupation. Cette conduite des Grecs, surtout dans 
les territoires que l'armée bulgare avait conquis et occupés, 
donna lieu à des incidents désagréables (à Angista, à Nigrita) 
qui prirent la dimension de vraies combats et cela au moment 
où le traité d'alliance était encore dans toute sa force. 

Pour achever les préparatifs de guerre, la Serbie 
et la Grèce avaient besoin de temps; c'est pourquoi ils 
avaient prévu une clause dans leur convention, notamment, 



189 



de ne pas signer la paix définitive et de ne pas démo- 
biliser, pour forcer ainsi l'armée bulgare à rester en 
Thrace en face de celle de la Turquie; de cette manière les 
nouveaux alliés auraient le temps et la liberté de s'orga- 
niser au point de vue politique et militaire. Pendant les 
pourparlers à Londres qui traînèrent en effet en longueur 
à cause des Serbes et des Grecs, les deux gouvernements 
alliés proposèrent aussi à la Turquie d'entreprendre ensemble 
une action contre la Bulgarie. Quant à la conduite de la 
Roumanie à laquelle la même proposition fut faite, il 
résulte du rapport du ministre président au Roi qu'elle 
refusa cette proposition; mais dans le même rapport on 
voit que la Roumanie n'avait rien contre une pareille 
alliance; elle trouvait toutefois que le moment n'était pas 
venu pour qu'elle pût prendre des engagements formels. 
Dans son rapport au Roi le ministre président M-r Majo- 
reskou dit: 

„il est toujours à craindre que jusqu'au moment où 
les deux gouvernements n'auront pas ouvertement rompu 
l'alliance avec la Bulgarie, et tant qu'un réel conflit n'aura 
pas éclaté entre eux, les pourparlers pour une alliance 
avec nous ne serviront qu'à rendre les Bulgares plus 
conciliants à l'endroit des concessions demandées par les 
Serbes et les Grecs et à cimenter de nouveau leur 
alliance actuelle. 

Nous ne pourons intervenir qu'au moment où le 
conflit armé aura éclaté entre Serbes, Grecs et Bulgares". 
(Livre Vert roumain, N° 130). 

A Londres furent faits les premiers sondages pour 
attirer aussi la Turquie dans ce bloc; il va sans dire, que 
la Turquie ne pouvait laisser, échapper une occasion si 
propice pour améliorer au moins en partie sa situation. Le 
nouveau gouvernement turc qui était arrivé au pouvoir au 
moyen d'un coup d'Etat et de plusieurs meurtres politiques, 
avait renouvelé les opérations de guerre au mois de janvier; 
mais cela ne lui avait pas réussi et il avait perdu Andri- 
nople; en adhérant à la coalition contre la Bulgarie, il 



190 



aurait reconquis la Thrace avec Andrinople et surtout 
aurait amélioré sa situation aux yeux de la masse turque 
pour laquelle ce nouveau gouvernement se présentait comme' 
une bande d'aventuriers. 

Sans nous arrêter plus longtemps sur la démarche 
de la Serbie, qui s'adressa à la Roumanie avec la propo- 
sition d'entrer dans la coalition contre la Bulgarie, et cela 
avant que le traité d'alliance avec cette dernière ne fût 
dénoncé, nous mentionerons ici une des clauses du traité 
que la v Serbie violait de . la manière la plus flagrante 
par cette proposition à la Roumanie. Le § 2 de la con- 
vention mi.itaire est ainsi conçu: „Dans le cas où la 
Roumanie attaquerait la Bulgarie, la Serbie s'engage à lui 
déclarer la guerre immédiatement et d'envoyer contre elle 
ses troupes, au moins 100,000 hommes, soit vers le 
Danube moyen, soit sur les champs de bataille de la Do- 
broudja .... Si la Serbie se trouvait en ce moment engagée 
dans une guerre avec un troisième Etat, seule ou de concert 
avec la Bulgarie, elle emploirait contre la Roumanie toutes 
ses troupes disponibles . . . ." Le contenu de ce § est 
clair: il réglait la question comment la Serbie défenderait 
la Bulgarie d'une invasion éventuelle de la part de la 
Roumanie. En réalité ce fut le contraire, la Serbie inspira 
elle même clandestinement cette invasion. 

Tandis que les nouveaux adversaires se préparaient si 
soigneusement pour dépouiller la Bulgarie, notre gouver- 
nement qui comptait principalement sur la force du droit, con- 
tinuait à exiger que le traité avec la Serbie fût exécuté 
à la lettre et affirmait qu'il n'y avait aucun motif pour 
que ce traité fût révisé. Il comptait sur l'arbitrage et 
l'autorité de la Russie qui saurait régler la question en 
litige et le 26 avril envoya une note au gouvernement 
russe, dans laquelle il le priait d'intervenir auprès de la 
Serbie pour que cette dernière exécutât strictement les 
clauses du traité. Le gouvernement russe commençait à 
se méfier et à s'inquiéter de la situation dans les Balkans; 
il était évident pour lui que ces différends qui dataient 



191 



depuis de longues années étaient une plaie dans la vie 
des Slaves dans les Balkans et qu'elles allaient détruire tous 
les plans du gouvernement russe dans sa politique euro- 
péenne. Cette dispute soulevée si effrontément par la Serbie, 
provoqua une indignation légitime dans la société dirigeante 
de la Russie. Le 8 mai le gouvernement russe envoya à 
Belgrade le télégramme suivant: 1 ) 

„I1 nous est impossible de ne pas regretter que le gou- 
vernement serbe aie, sans attendre la conclusion de la paix, 
soulevé une question que nous ne pouvons point envisager 
avec sympathie, vu qu'elle est en contradiction avec les 
engagements assumés par le gouvernement serbe". 

Après cette dépêche le gouvernement russe donna à en- 
tendre à la Serbie sous différentes formes, qu' il n'approuvait 
pas sa conduite, et qu'il insistait pour que le traité fût exé- 
cuté à la lettre; mais le gouvernement serbe resta inébranlable 
dans sa décision. Sa situation était en ef'et difficile; dans 
ses intentions contre la Bulgarie, il était allé trop loin; avec 
la Grèce il avait des engagements sérieux; les propositions 
faites à la Roumanie et à la Turquie le démasquaient 
suffisamment. Mais c'était surtout de l'intérieur du pays 
qu'il subissait une forte pression, — de la part de l'armée 
et de la ligue militaire secrète; même le palais n'était 
pas étranger à l'idée de profiter du moment propice. Au 
mois d'avril, le généralissime Poutnik eut une rencontre 
avec M-r Pachitch, auquel il transmit les veux de l'armée 
et sa décision ferme de ne pas quitter les territoires 
qu'elle occupait; probablement M-r Pachitch avait la bonne 
volonté de ne pas mener les choses jusqu'à une guerre 
avec la Bulgarie, car le journal „Serbska Sastava" du 
17 avril dit, en parlant de cette rencontre: „Le gouvernement 
de Pachitch est contraint de rejeter sa propre création 
- le malheureux traité avec la Bulgarie .... Les raisons 
sont les mêmes que celles que nous avons déjà données: que 
les Macédoniens sont des Serbes bulgarisés, 



J ) Livre Orange russe, N° 335. 



192 



que le traité porte atteinte aux intérêts vi- 
taux de la Serbie, et que par nos sacrifices 
nous avons changé l'état des choses". 

Deux jours plus tard, le même journal imprimait un 
article sous le titre „La guerre avec la Bulgarie," dans 
lequel il est dit: „ . . . Le choc ne saurait être évité que 
d'une seule façon: par l'exécution de la part de la Serbie 
du traité conclu par le gouvernement radical ... autre- 
ment la guerre avec la Bulgarie est certaine". 

En même temps le journal de l'état major de l'armée, 
„le Piémont", fidèle à l'idée qu'explique son nom dit ce 
qui suit dans le Ne du 1 juin: 

„Les Bulgares n'admettent pas la révision du traité; 
nous ne pouvons pas admettre l'arbitrage.. . Le seul 
moyen de trancher le différend serbo-bulgare 
dans le sens des intérêts vitaux de la Serbie 
serait d'annexer immédiatement à la Serbie 
les territoires affranchis... Si les Bulgares 
essaient de franchir le Vardar, la guerre 
fratricide est inévitable". 

Sous la pression de l'opposition parlementaire et 
de la volonté de l'armée, le cabinet serbe perdit la liberté 
de diriger la politique du pays et ne. faisait que répéter 
désespérément ce qui lui était soufflé par les personnages 
irresponsables. L'opinion publique était surexcitée et la 
presse quotidienne la préparait à une guerre éventuelle 
avec la Bulgarie. Elle recourait largement à des expres- 
sions violentes qui enflamment facilement la fantaisie de 
la foule. Ignorant les clauses du traité l'opinion publique 
assimilait facilement le principe, que ce qui avait été gagné 
par le sang serbe ne devait dans aucun cas être rendu 
aux Bulgares détestés, que la Macédoine était une province 
serbe, que les Bulgares voulaient s'approprier etc. etc. . . . 
En même temps une campagne acharnée était menée à 
l'étranger; tous les savants serbes y prêtèrent leur con- 
cours; le gouvernement ne s'arrêtait devant aucun men- 
songe pour créer un courant hostile aux Bulgares. 



— 193 — 

Par exemple le journal „Le Piémont", dans son Ne du 
20 décembre 1912, donne place à une correspondance 
de Tchataldja (!) dans laquelle est décrite la situation des 
Serbes sur ce front. Dans le Ne du 14 janvier le même 
journal affirme que: 

„Si le contingent serbe n'était -pas arrivé à 
leur aide, ils (les Bulgares) auraient été battus à Lulé- 
Burgas". 

Le „Mali Journal" du 16 janvier 1913, écrit dans 
le même sens: „Nous nous rappelons de quelle manière 
brillante la cavalerie serbe a rempli sa tâche à Kirk- 
Klissé et à Lulé-Burgas". A propos du renouvellement 
des opérations dans la seconde période de la guerre, 
le même journal demande dans le N2 du 20 février avec 
indignation: «Pourquoi les Serbes périssent-ils à Tcha- 
taldja?" Le journal du parti libéral „Serbska Sastava", 
une feuille des plus renommée en Serbie, écrit dans 
son N° du 20 janvier: „A Tchataldja, à Gallipoli, sous 
Andrinople il n'y a d'autres alliés que les Serbes de 
la Serbie". Les agents diplomatiques trava liaient aussi 
dans le même sens pour induire en erreur la société 
européenne, en attribuant aux Serbes des mérites qui 
justifieraient leurs prétentions ultérieures. Ainsi M-r Jova- 
novitch, ministre serbe à Vienne, déclara dans la „Neue 
Freie Presse" que les Serbes avaient pris part aux combats 
de Tchataldja avec 10,000 hommes pendant la deuxième 
période de la guerre. 

Les exagérations des Serbes à propos des grands 
services, rendus aux Bulgares à la prise d'Andrinople, sont 
connues. A cette occasion, les inventions se multipliaient 
tous les jours et enfin les Serbes allèrent jusqu'à s'attribuer 
les assauts contre Andrinople, la prise de cette forteresse, 
la capture de Choukri-Pacha etc., comme s'il n'y avait 
point de Bulgares sous Andrinople. 

Dans l'intention de déprécier l'importance du succès 
des Bulgares, le journal du ministre Pachitch, „Samoouprava", 
disait le 12 juin ce qui suit: 

13 



194 



„ Les Turcs ont considéré la vallée du Vardar comme 
le théâtre d'opérations offensives et la T h race comme 
le théâtre d'opérations défensives. On voit 
cela d'après les fortifications. En Thrace il y a des forte- 
resses turques, dans la vallée du Vardar il n'y en a pas". 

„ Pourquoi- les Turcs ont ils demandé l'armistice? 
Avaient ils peur que les Bulgares ne passent par Tcha- 
taldja et entrent à Constantinople ? Non! Ils ont demandé 
l'armistice par ce qu'ils avaient peur de nous, de 
l'armée serbe. C'est à cause • de la victoire serbe à 
Monastir que les Turcs ont demandé l'armistice". 

Des articles apparaissaient qui attiraient aussi l'attention 
du gouvernement sur „ l'impérialisme bulgare" et „le danger 
bulgare"; d'autres attaquaient ouvertement le gouverne- 
ment serbe d'avoir conclu un traité à tel point défavorable 
à la Serbie, conseillaient au Roi d'abdiquer pour que le 
gouvernement reprenne sa liberté d'action et le consolaient 
en disant qu'il rachèterait de cette manière la violation 
inévitable du traité (Journal „Odjek"). 

Toutes ces inventions se répandaient de bouche en 
bouche jusqu'à ce que tous les Serbes fussent persuadés que 
c'était la vérité. Elles servirent même aux Serbes d'argument 
dans leur campagne en Europe pour gagner l'opinion pub- 
lique. En général, tout ceci donait l'impression que toute 
la Serbie vivait sous l'influence d'une vision hallucinante 
qui la harcelait, surtout à l'approche de la paix. En même 
temps les agents diplomatiques serbes à Paris et à Vienne 
firent, l'un après l'autre, des déclarations identiques devant 
les correspondants de la „Neue Freie Presse" dans le 
sens que les circonstances avaient changé et qu'il était 
indispensable que le traité avec la Bulgarie fût révisé. 
Des professeurs serbes, des politiciens et autres agents 
innombrables ne quittaient pas les rédactions des journaux 
en Russie et en France, s'étant donné pour tâche de 
préparer l'opinion public. 

Pour démontrer que la trahison envers la Bulgarie 
était décidée d'avance nous citerons ici des passages 



— 195 — 

d'un article, public au mois d'avril 1913 dans la revue 
serbe la plus renommé de ce temps — „Délo". L'ar- 
ticle était consacré „aux rapports serbo-bulgares," et 
était écrit par un homme d'Etat, sous le pseudonyme 
,,Politicus". Après avoir exposé d'après le principe „ rébus 
sic stantibus", que la Serbie n'était pas obligée d'exécuter 
les clauses du Traité du 29 février 1912, concernant la 
répartition des territoires conquis, l'auteur déclare avec une 
sincérité cynique que la Serbie gardera la Macédoine pour 
elle, en donnant l'argument suivant non moins cynique: 
„Le partage des territoires n'est plus une question juri- 
dique, mais politique. Or, la politique n'admet pas 
d'assurance. Certaines suites adviennent d'elles mêmes, 
malgré toutes les mesures juridiques, dictées par la pré- 
voyance .... Nous trouvons que la Serbie ne doit pas 
se baser sur des motifs juridiques, car la répartition des 
territoires est une question politique qui doit se ré- 
soudre par le développement même des opérations de 
guerre. La formule „ rébus sic 'stantibus" est un prin- 
cipe général qui est sousentendu dans tous les traités 
entre les Etats. Si la Bulgarie n'admet pas que les con- 
ditions aient changé, l'arbitrage ne pourrait rien y 
faire, et chacun des deux Etats sera obligé de 
trouver lui-même la manière d'imposer son point 
de vue. Il va de soi, qu'après le brillant succès de la 
guerre, la situation de la Serbie dans les Balkans doit de- 
venir meilleure et dans aucun cas ne doit empirer. Et c'esi 
ce dernier cas qui aurait lieu, si la Bulgarie s'introdui- 
sait comme un coin entre la Serbie et la Grèce, 
et serrerait ainsi la Serbie des deux côtés. 
Comme l'Autriche-Hongrie a serré la Serbie des deux 
autres côtés, nous devons coûte que coûte éviter une 
.étreinte austro-bulgare. Affaire de goût, que personne ne 
nous incriminera .... Au point de vue national les Bul- 
gares n'y perdraient qu'un espoir et rien de plus. 
Si les Serbes restent en Macédoine, il n'y aura pour 
les Bulgares aucune perte réellement nationale, car l'un 

13* 



— 196 — 

des deux: ou les Macédoniens sont des Bulgares 
et alors ils resteront Bulgares et même, dans un avenir éloigné, 
ils pourraient être rendus à la Bulgarie. Le régime étranger 
ne peut priver un peuple de son caractère national, et 
cela n'arrivera non plus aux Bulgares. Ou alors, les 
Macédoniens ne sont pas des Bulgares et alors 
les prétentions bulgares ne sont pas fondées. Si les Macé- 
doniens s' assimilaient sous le régime serbe et devenaient 
des Serbes, — et c'est justement ce que les Bulgares 
craignent avant tout, — alors ce serait la meilleure 
preuve que ce ne sont pas des Bulgares, mais 
des Serbes . . . Nous entrons dans une phase critique 
dans les rapports entre la Serbie et la Bulgarie, critique, 
mais nullement dangereuse. Nous ne doutons pas 
une seconde que le gouvernement serbe ne montrera, aussi 
dans ce cas, la fermeté nécessaire. La Serbie gar- 
dera les territoires conquis et la Bulgarie ne 
subira aucune perte". 

Tout commentaire de notre part est superflu. Quant 
à la formule „ rébus sic stantibus" dont se servent les 
Serbes, inclusivement M. Pachitch, il est évident à quel 
point cet argument est mal fondé. 

Nous nous contenterons de citer a cet égard l'opi- 
nion critique de la commission Carnegie: „Nous avons 
parlé d'un livre de Balkanicus (pseudonyme d'un des 
membres du cabinet Pachitch) l ) qui a ouvert la cam- 
pagne pour la révision du traité dans le journal du 
gouvernement „Samoouprava", dès le mois d'avril 1913. 
Balkanicus s'appuyait sur la clause pacta servanda 
sunt (on doit observer les traités), mais avec la ré- 
serve rébus sic stantibus (à la condition qu'il 
n'y ait pas de changement de circonstances) et relevait 
les changements survenus dans la répartition des armées 
alliées entre les deux théâtres de la guerre, comme des 
infractions qui devaient amener la révision du traité .... 



3 ) L'homme d'Etat connu sous les pseudonymes .Politicus" et 
.Balkanicus" c'est M-r Protitch, membre du Cabinet Pachitch d'alors. 



— 197 — 

La Commission a exprimé son opinion en démontrant 
(Chap. I-er) que l'allégation d'un prétendu changement de 
circonstances n'était qu'un dernier refuge après l'insuccès 
des tentatives faites pour donner aux termes du traité une 
explication forcée et prouver ainsi que les Bulgares avai- 
ent les premiers violé le traité. Ce qui rend la violation 
de ce traité particuliérment odieuse, c'est que la condition 
essentielle, vitale, pour une des parties contractantes, et 
sans laquelle le traité n'eût pas été conclu, a été violée 
par l'autre partie dès que le but commun a été atteint. 
Les Serbes n'ont pas agi en fair play, comme disent les 
Anglais. On voit quelles conséquences dangereuses on 
pourrait tirer du point de vue serbe sur l'application, et 
surtout sur la méthode d'application de la clause. On peut 
dire, avec Iellinek, qu'il n'y a pas, non seulement de traité 
international, mais de loi en général, à laquelle la clause 
rébus sic stantibus ne puisse s'appliquer. Il n'y aurait 
pas de progrès, s'il n'y avait pas moyen d'adapter la 
législation aux changements de circonstances. Mais il ne 
s'ensuit pas pour cela que la série des adaptations néces- 
saires doive être comprise comme une série de ruptures 
en droit (Rechtsbruche). La loi est changée par 
une autre loi. Le traité doit être changé par un 

autre traité Voilà un principe, auquel aucun 

„ précédent", ni aucun sophisme ne saurait faire déroger, 
si l'on veut que le droit international soit une réalité 
<v. Rapport dans les Balkans, p. 42, 202 — 203). 

A propos des arguments des Serbes et des Grecs, 
basés sur le principe „beati possidentes" René Pinon s'exp- 
rime ainsi dans son article publié dans la Revue des Deux 
Mondes 15 juin 1913: 

„Tous les théoriciens de l'art militaire enseignent 
que le premier principe à la guerre, qu'il s'agisse d'une 
armée ou de plusieurs armées alliées, est de chercher d'abord 
et de détruire le principal rassemblement des forces en- 
nemies. C'est ce qu'ont fait les Bulgares; personne ne 
saurait leur en contester le mérite. Si nous rappelons 



— 198 — 

cette vérité, ce n'est nullement pour soutenir que les Bul- 
gares ont seuls des droits sur les pays cédés par les 
Turcs, mais pour répondre à quelques journaux grecs ou 
serbes qui prétendent que chacun doit garder ce 
qu'il a occupé". 

La Serbie et la Grèce préparent la guerre contre 
la Bulgarie. 

Pendant que le Ministère des Affaires Intérieures 
développait une activité fiévreuse pour serbiser la Macédoine 
et que le Ministère des Affaires Etrangers faisait autant 
pou; créer une alliance contre la Bulgarie et pour gagner 
l'opinion publique de l'Europe, le Quartier Général serbe tra- 
vaillait avec la même énergie pour assurer le succès. Déjà au 
mois d'avril le Commandement Général avait fixé son plan 
d'opération — l'armée était concentrée dans les environs 
d'Egri-Palanka, de Chtip, de Vélès, de Koumanovo, d'Uskub 
et certaines positions dans ces districts étaient déterminées 
pour être fortifiées contre la Bulgarie, ce que les Serbes 
se hâtaient d'exécuter. Le flanc droit de l'armée descendait 
le long de la rive droite du Vardar jusqu'à la ville Guev- 
guélie, ou commençait la zone de concentration de l'armée 
grecque, de Salonique. 

Pour cette guerre qui allait éclater, les Serbes et les. 
Grecs concentrèrent toutes leurs troupes disponibles qui 
étaient bien plus nombreuses que pendant la guerre contre 
la Turquie. Ils savaient à quel adversaire ils auraient à 
faire; les états majors qui avaient si soigneusement déprécié 
les succès des Bulgares et avaient amoindri leur qualités 
militaires, connaissaient la vérité et prenaient des mesures 
sérieuses. Pour s'assurer le succès, le complot organisé de 
toutes parts contre la Bulgarie ne suffisait pas. Les nou- 
veaux alliés avaient besoin de temps pour se fortifier et 
pour s'organiser complètement. C'est pourquoi ils remet- 
taient habilement le jour de la liquidation de l'héritage turc. 

La Roumanie était aussi sur le qui-vive. Elle suivait 
d'un oeil vigilant tout ce qui se faisait au delà du Danube 



— 199 — 

et était- prête à profiter de toute occasion propice pour 
gagner encore quelque territoire en dehors de la ville de 
Silistra, et cela au dépens de la Bulgarie, naturellement. 
Il parait qu'il y eut une entente préalable entre la Rou- 
manie et la Serbie, car d'après la configuration des déploie- 
ments stratégiques de l'armée serbe au. mois d'avril, le 
concours de l'armée roumaine était pris en considération. 
L'armée serbe tout entière avec les troupes du Monténégro 
étaient concentrées dans la Macédoine; pour la défense de 
la Serbie ainsi que pour protéger le flanc et la base de 
l'armée, on n'avait gardé que des détachements faibles, 
composés de la milice. Cette mission allait être confiée dès 
ce moment à la Roumanie. Les événements ultérieurs 
confirmèrent pleinement cette supposition. 

Après l'armistice, voyant l'opiniâtreté des Serbes et 
des Grecs, le Quartier Général bulgare se mit à étudier la 
manière de transférer l'armée vers la frontière de la Ma- 
cédoine. Le gouvernement faisait de grands efforts pour 
accélérer la conclusion de la paix définitive; car ' il était 
temps de faire lever l'état de guerre qui pesait beaucoup 
à la population et à l'armée. En même temps il faisait 
des démarches auprès du gouvernement russe en le priant 
de ramener les Serbes à la raison, afin que la Bulgarie 
pût lever l'état de guerre qui pesait à la population, qu'elle 
ne fut pas obligée de transporter les troupes vers la fron- 
tière occidentale et évitât surtout une collision éventuelle 
entre les deux armées. Malgré l'excitation de l'opinion 
publique provoquée par la trahison des alliés, notre gou- 
vernement ne voulait pas exposer l'armée bulgare à se 
battre contre les armées des alliés, reposées et organisées 
pour le combat. Aux démarches renouvelées à Belgrade 
de la part de la Russie au profit d'une entente amiable, 
le gouvernement serbe répondait toujours d'une manière 
évasive, tâchant de persuader la Russie officielle de la 
légitimité de ses prétention. Il voulait obtenir son conse- 
ntement à ce que l'arbitrage se fît non seulement sur la 
zone désignée dans le traité de 1912 comme „ contes- 



200 



table", mais en général, sur toutes les questions en litige 
entre la Bulgarie d'un côté et la Serbie et la Grèce de 
l'autre; de cette manière la Serbie espérait faire sortir la 
Russie elle même du cadre du traité. Cette proposition 
serbe a été rejetée par le gouvernement russe, car en 
l'acceptant il aurait reconnu en principe l'invalidité du traité. 

A l'objection de M-r Sazonoff que cette politique des 
deux nouveaux alliés visait une guerre contre la Bulgarie, 
guerre qui ne promettait rien de bon, le gouvernement 
serbe n'entreprit rien pour améliorer la situation. 

Il parait que le langage ferme de la Russie provoqua 
des hésitations chez le gouvernement serbe, car au com- 
mencement du mois de mai le général Poutnik se vit forcé 
de tenir un langage plus énergique envers le gouverne- 
ment serbe, en le prévenant que: „ce serait une iniquité 
terrible et un péché impardonnable, une trahison envers 
les intérêts les plus considérables de la Patrie, que de 
céder à la Bulgarie un seul pouce du terri- 
toire occupé. Toute l'armée est concentrée 
et prête pour la guerre. Si la question en litige doit 
être tranchée par la guerre, il faut commencer la guerre 
tout de suite" 1 ) Vu cet état des choses en Serbie on ne 
pouvait attendre la moindre concession d'elle. Les pour- 
parlers à Londres allaient toujours lentement et pénible- 
ment, comme au commencement, sans qu'il y eût pour 
cela des causes spéciales. Il était évident que les délégués 
serbes et grecs créaient exprès des difficultés et traînaient 
les pourparlers en longueur. Sir Edouard Gray se vit forcé 
de les mettre devant l'alternative: de signer la paix, ou 
de quitter immédiatement la capitale de l'Angleterre. En effet, 
bientôt après, le 17 mai, la paix fut signé. Par cet acte 
la guerre contre la Turquie était formellement finie. Cette 
dernière cédait aux alliés le territoire à l'ouest de la 
ligne Enos— Midia. Mais dès ce moment les différends 
entre les alliés à propos de la répartition du territoire 

1 J. Serbska Zastava, N du 28 mai 1913 



— 201 — 

conquis entrèrent dans une phase décisive. La Bulgarie 
était obligée de transporter immédiatement ses troupes 
vers la frontière d'ouest, car deux jours avant la signature 
de la paix le gouvernement serbe rejeta le traité d'alliance 
avec la Bulgarie dans son exposé, fait par M-r Pachitch 
devant la Scoupchtina^ où il présenta aussi les motifs de 
cet acte. Dès ce jour, une activité encore plus fiévreuse 
se manifesta dans les quartiers généraux et dans les 
chancelleries diplomatiques des adversaires. La Serbie 
continuait à refuser obstinément à remplir les clauses du 
traité. Elle rejeta même la proposition d'un condominium 
dans les territoires conquis, refusa de se soumettre à 
l'arbitrage et ne consentait qu'à une révision complète et 
fondamentale du traité. Elle s'empressait en même temps 
de faire aboutir ses pourparlers avec fes Grecs, les Rou- 
mains et les Turcs à un traité formel d'alliance. 

L'exposé (Je M-r Pachitch du i ; Mai içij. 

Pendant ce temps le gouvernement bulgare conti- 
nuait à s'en tenir ferme au traité; il demandait l'intervention 
de la Russie et faisait à tout hasard des préparatifs de 
guerre. Nous reviendrons plus tard sur la marche de la 
lutte diplomatique; cependant nous nous arrêterons main- 
tenant sur l'exposé par écrit que le gouvernement serbe 
fit le 1 2/V devant le gouvernement bulgare et qu'il répéta 
trois jours plus tard à haute voix devant la Scoupchtina 
pour être entendu du peuple serbe et de l'Europe entière. 
Vu que cet exposé contient tous les arguments du gouver- 
nement serbe, suivant lesquels il décida de faire un pas 
si fatal dans l'histoire des Balkans, et vu que ce sont les 
dernières paroles que le peuple serbe prononça pour se 
justifier d' avoir violé ses devoirs d'allié envers la Bulgarie, 
nous citerons ici les principaux points. M. Pachitch affirme ; 

1. Que le traité serbo-bulgare, qui est un secret d'Etat, 
prévoit : a) des territoires incontestablement bulgares à l'est 
de la Strouma et des Rhodopes, b) des territoires inconte- 



202 



stablement serbes au nord et à l'ouest du Char, c) une 
zone comprise entre le Char, les Rhodopes, la 
mer Egée et le lac d'Ochrida que les Serbes 
appellent „ contestée"; d) une autre zone contestée 
dont M. Pachitch ne donne pas les frontières, ^qui ne 
peut être que celle comprenant les villes de Koumanovo, 
Uskub, Tétovo, Gostivar, Kitchévo, Dèbre et Strouga. 

2. Que ce traité doit être révisé pour les raisons 
suivantes: a) parce que „les événements ont mo- 
difié la base du traité"; b) parce que les Bulgares 
n'ont pas envoyé 100,000 hommes sur les champs de 
bataille du Vardar et qu'au contraire ce sont les Serbes 
qui ont envoyé 50,000 hommes et un parc d'artillerie 
sur le champ de la Maritza; c) parce que la Bulgarie 
n'aurait pas émis cfes prétentions sur la Thrace, lors de 
la conclusion du traité; d) parce qu'aux termes du traité 
la Serbie aurait droit a un accès sur l'Adriatique et que 
la création de l'Albanie autonome a amoindri l'étendue du 
territoire attribuée à la Serbie et rompu l'équilibre; e) 
parce que la Serbie désire une frontière commune avec 
la Grèce. * 

3. Que la Macédoine, qui ne peut, comme 
le traité l'admet, être autonome puisque la 
Serbie demande les compensations pour 
l'Albanie perdue, doit être partagée et ce 
partage ne peut ce faire sur le principe de 
la nation alité, la population étant mélangée, 
mais doit se faire en tenant compte des sacri- 
fices faits et de manière à satisfaire aux inté- 
rêts d'Etat et aux intérêts économiques de 
la Serbie. 

Vu que le texte complet du traité était gardé 
secret et que le ministre serbe donnait librement des cita- 
tions des différents documents du traité, l'exposé produisit 
un grand effet dans la société serbe. Il attira aussi l'atten- 
tion publique à l'étranger, mais il fut cependant apprécie 
d'après son mérite dans les milieux compétents. 



203 



Mais aujourd'hui où il est facile d'avoir sous la main 
tous les documents concernant l'alliance et que chacun 
peut apprécier les motifs du gouvernement serbe, nous 
trouvons, qu'en général ils portent le même caractère que 
la presse serbe au moment où elle assurait, qu'à Tcha- 
taldja et à Boulaïr il y avait des troupes serbes et qu'An- 
drinople a été pris à l'assaut par les Serbes. Et en effet, 
il est évident maitenant que M-r Pachitch nomme ex- 
près „zone contestée" la zone qui devait être autonome 
d'après le traité; il le fait pour mieux fonder ses exigen- 
ces ultérieures. Quant à la vraie „zone contestée" qui 
se trouve entre le mont Char et la ligne général qui va 
de la hauteur Golème, près de Kustendil, jasqu'au lac d'Och- 
rida, et sur laquelle l'Empereur russe avait à se pronon- 
cer, le président serbe n'en souffle mot. La première „zone 
contestée" est une invention, car si telle zone existait en 
effet, il n'y avait pas de nécessité de définir jusqu'aux 
moindres détails la ligne qui va de la hauteur Golème 
jusqu'au lac d'Ochrida, dont il est question dans le § 2 
de l'annexe secret du traité d'alliance; les Serbes se cré- 
aient ainsi un prétexte pour soulever la question de la 
révision du traité. Dans le traité il n'y a pas un mot sur 
la question de céder l'Albanie à la Serbie ou sur celle 
d'une issue sur l'Adriatique, issue dont le territoire aurait 
été amoindri à cause de la fondation d'une Albanie auto- 
nome. Or, ceci est la cause principale, pour laquelle le gou- 
vernement serbe demanda des compensations en Macé- 
doine; et justement, ces prétentions trahissent les inten- 
tions du gouvernement serbe au moment de la signature 
du. traité et montrent comment il envisageait en général 
la question Macédonienne. Il est évident que pour les Ser- 
bes la chose principale était d'arriver avant tout à un cer- 
tain équilibre dans la Péninsule et d'élargir le territoire 
serbe au dépens de la Macédoine, si cela ne pouvait se 
faire sur le compte de l'Albanie. Poussé exclusivement par 
cette idée d'agrandissement territorial, le gouvernement 
serbe délaissa ses prétentions ethnographiques sur la Ma- 



— 204 — 

cédoine et préféra donner pour motif l'Albanie. Il est évi- 
dent que la même cause qui poussa Pachitch à se servir 
de l'Albanie pour motif de la révision du traité, lui sug- 
géra un nouvel argument, inconnu jusqu'alors, et notam- 
ment qu'il était indispensable à la Serbie d'avoir une fron- 
tière commune avec la Grèce. Il est probable que déjà au 
moment de la conclusion du traité les gouvernants serbes 
prévoyaient une frontière commune avec la Grèce dans l'Al- 
banie, car ils insistaient à ce que le point extrême de la 
frontière avec la Bulgarie ne fût pas plus loin que le lac 
d'Ochrida. 

Quant à l'incrimination adressée à la Bulgarie de 
n'avoir pas exécuté exactement les clauses du traité en 
n'ayant pas envoyé 100.000 soldats sur le théâtre du Vardar, 
tandis que les Serbes avaient fourni deux divisions pour 
l'investissement d'Andrinople, elle tombe d'elle même, si 
on prend en considération, que cette clause ne se rappor- 
tait qu'au cas où la Turquie attaquerait seulement la Serbie [ ), 
ou au cas où la Bulgarie et la Serbie déclareraient la 
guerre à la Turquie, et cela à la condition „que l'armée 
principale delà Turquie aurai t été concentrée 
dans le rayon: Uskub, Koumanovo, Kratovo, 
Kotchané, Vêles"..., comme cela a été prévu dans 
„ l'entente suplémentaire entre les états majors serbe et 
bulgare" du 19 juin 1912. Dans ce cas, comme dit le 
§ 3 de la même entente, l'armée bulgare s'engageait à 
envoyer sur le théâtre du Vardar 3 divisions d'infanterie. 
L'exposé rapide du développement des opération de guerre 
nous a montré que les forces principales de la Turquie 
étaient concentrées non pas dans la vallée du Vardar, 
mais dans celle de la Maritza; de sorte qu'au point de 
vue des principes de la stratégie exécuter une clause du 
traité au prix d'une défaite éventuelle aurait été un crime 
devant l'histoire et envers l'œuvre commune. Le dévelop- 
pement des événements ne suffisait pas au guvernement 



') 43 de la convention militaire. 



— 205 — 

serbe pour qu'il reconnût que les besoins du théâtre de 
la Thrace étaient si grands, que la Bulgarie ne puuvait, 
non seulement détacher de son armée 100.000 hommes, 
mais au contraire, avait besoin d'autres troupes pour ar- 
rêter l'offensive de l'armée turque qui s'était réorganisée 
au mois de février; ce fut complété par les Serbes qui en- 
voyèrent deux divisions. 

Dans son désir de trouver des arguments d'incrimi- 
nation contre la Bulgarie, le premier ministre serbe oublie 
même qu'il y avait dans le traité une clause qui prévoyait 
aussi cette question; et notamment dans le § 7 de l'en- 
tente des états majors du 19 juin, il est écrit: „Si la 
situation exige le renforcement des troupes bulgares sur 
le théâtre d'opération de la Maritza, et si, pour le théâtre 
b'opérations du Vardar, toutes les troupes, ci-dessous 
énumerées ne sont point indispensables, les unités néce- 
ssaires seront transportées du théâtre du Vardar sur celui 
de la Maritza et vice versa" . . . c'est à dire juste ce de 
quoi il s'agit dans l'exposé. Guidés par des considérations 
purement militaires, les états majors ne déterminèrent même 
pas combien de troupes et de quelle sorte d'arme devaient 
être transférées d'un théâtre à l'autre; ils laissent l'exécution 
de cette clause aux besoins nés pendant le développement des 
opérations. L'expression des „ troupes ci-dessous énumrrêes" 
dans le traité suppose le maximum des troupes, sans 
sousentendre seulement les troupes bulgares, qui devaient 
être ajoutées à l'armée serbe, c. à d. toutes les troupes, 
dont il est question dans les § § 1, 2, 3 de l'entente du 
1 9 juin. Cela veut dire qu'au besoin, ' toute l'armée serbe 
pouvait être envoyée sur le théâtre de la Maritza, ainsi 
qu'une quantité de troupes bulgares aurait pu être appe- 
lées sur le théâtre du Vardar. L'entente valide du 15 sep- 
tembre entre les états majors donne encore plus de clarté 
dans la distribution des troupes alliées. Dans le § 2 de 
cet entente il est dit: „La totalité de l'armée bulgare opé- 
rera dans la vallée de la Maritza, en détachant une divi- 
sion, au début des opérations, sur la ligne Kustendil — 



206 



Doupilitza"; cette division, lisons nous plus loin, ensemble 
avec une division serbe coopéreront avec le gros de l'armée 
serbe; par conséquent 11 n'y est pas même question de 
100,000 soldats bulgares à envoyer au secours des Serbes. 
Aussi privé de fondemenj; est l'assertion que la Bul- 
garie n'a pas soulevé la question de l'occupation de la Thrace 
dans le cas, où cela aurait été possible. Le cas est identique 
à celui de l'occupation de la Vieille Serbie par les Serbes. 
Sans entrer dans les détails, les alliés se contentèrent, encore 
dans le § 2 de l'annexe secret du traité, de reconnaître le 
droit réciproque „aux zones incontestables" et notamment 
pour les Bulgares au territoire à l'est des Rhodopes et de 
la Strouma, c'est à dire à la Thrace, et pour les Serbes, — 
au territoire à l'ouest du Char, c'est à dire à la Vieille 
Serbie et à l'Albanie. Mais toute la question se résume 
justement dans ceci: pourquoi les Bulgares prendraient ils 
la Thrace, tandis que les Serbes n'auront pas reçu l'Albanie. 
De là naquit l'idée de „ l'équilibre" qui n'est point men- 
tionnée dans le traité, et au moment où la Serbie elle 
même n'aurait pas voulu partager son gain avec le Mon- 
ténégro qui était son allié à droit égal. Dans le traité le 
mot «équilibre" ne figure pas; au contraire, ce qui y est 
réglé sur les territoires incontestables donne la plus grande 
liberté d'agrandissement aux Etats alliés, selon les chances 
.politiques ou militaires. Et en effet, si dans la guerre 
avec l'Autriche, ce qui n'était pas exclu par le traité, la 
Serbie avait gagné, avec le concours de l'armée bulgare, 
la Bosnie, l'Herzégovine et l'Albanie, les prétentions des 
Bulgares à des compensations et à un partage de la 
Vieille Serbie auraient-elles été fondées? Dans ce cas 
les gouvernants serbes auraient sûrement d'autres prin- 
cipes et s'en seraient tenu fermement à la lettre du 
traité. En poursuivant la même interprétation du traité, le 
gouvernement serbe rejeta même l'autonomie de la Macé- 
doine qui dans ce cas litigieux pouvait être de grande 
utilité. Par ce geste la Serbie anéantit le plus essentiel 
dans le traité, ce que les délégués avaient élaboré avec 



207 



tous les détails, pour que les malentendus fussent évités, 
car la question Macédonienne était la plus sensible et la 
plus dangereuse pour les deux pays voisins. 

Nous demandons maintenant qui avait raison dans 
ces différends qui représentent dans leur développement 
la page la plus tragique dans la vie des peuples balka- 
niques et qui scandalisa l'opinion publique en Europe ? 
Nous laisserons aux étrangers la liberté de juger eux même 
cette question; les nombreux articles qui parurent à 
cette époque dans la presse française et russe, ainsi que 
l'oeuvre fondementale concernant cette question „ Enquête 
dans les Balkans, Dotation Carnegie, pour la paix inter- 
nationale" ont jugé impartialement les actions des Serbes 
et des Bulgares. Ici, cependant, nous donnerons l'opinion 
du notable journaliste français Ludovic Naudeau, 
émise dans l'article en tête du „ Le Journal": 

„Que la paix avec les Turcs soit signée aujourd'hui, 
demain ou dans trois jours, il faut convenir que la ques- 
tion désormais passe au second plan. Ce que nous voyons 
au premier plan, c'est la menace d'une nouvelle guerre 
balkanique. 

„Si l'Europe n'intervient pas franchement, catégori- 
quement, immédiatement, une guerre pourra commencer 
assez vite entre la Bulgarie d'une part et la Serbie alliée 
à la Grèce d'autre part. 

„Les deux nations slaves, la Serbie et la Bulgarie, 
s'étaient, en effet, engagées réciproquement par le traité 
qui les lie à soumettre à Nicolas II tous les différends 
qui pourraient survenir entre elles à la suite de la lutte 
contre la Turquie. Mais quoi, les Serbes prétendent main- 
tenant faire litière d'un contrat où ils avaient, en pleine 
connaissance de cause, apposé leur signature nationale. Ce 
contrat est net, clair, formel, indéniable; les Serbes le 
répudient. 

„ Certes, notre plus grand désir est de demeurer impar- 
tiaux. Mais ce n'est point faire injure à ses amis que 
d'attirer leur attention sur des vérités qu'ils méconnaissent. 



— 208 — 

Les Serbes, pendant la guerre, ont marché en Macédoine 
beaucoup plus avant que ne le prévoyait leur traité avec 
les Bulgares. Maintenant, ils refusent de rétrograder, de 
rétrocéder le terrain jusqu'aux limites prévues par le dit 
engagement. Ils disent qu'ayant conquis toute seule ces 
territoires, la vaillante armée serbe ne saurait accepter d'être 
dépossédée de sa conquête. C'est là un langage des plus 
spécieux. Nos amis de Belgrade peuvent-ils s'imaginer un 
seul instant que, si les Bulgares n'avaient pas, en Thrace, 
mis en déroute les principales armées turques en une série 
de batailles sanglantes, ils auraient, eux Serbes, aussi aisé- 
ment envahi la Macédoine? 

„La vérité est la vérité. On peut réunir dans ce qui 
fut autrefois la Turquie d'Europe un comité de militaires 
envoyés par toutes les nations civilisées. Ils attesteront 
unanimement : 

1. Qu'en précipitant en Thrace ses armées, la Bulgarie 
obéissait à une absolue nécessité stratégique, et qu'en 
marchant à la rencontre des principales armées turques, en 
les refoulant vers Constantinople, elle obtenait des résultats 
tout aussi utiles pour ses alliés que pour elle-même; 

2. Que les trois quarts, sinon les quatre cinquièmes 
des soldats turcs mis hors de combat pendant l'ensemble 
de cette guerre l'ont été par les armées Bulgares seules; 

3. Que, par conséquent, c'est à cause du gigantesque 
effort accompli par les Bulgares en Thrace que leurs alliés 
ont pu, pendant ce temps, s'installer si commodément dans 
les territoires qu'ils détiennent aujourd'hui. 

Si l'on envoyait par surcroit, dans l'ancienne Turquie 
d'Europe, un comité d'ethnographes et de sociologues, ils 
reconnaîtraient, de leur côté, les vérités suivantes: 

1. Si des nécessités stratégiques ont obligé l'armée 
bulgare à opérer en Thrace, c'était néanmoins pour délivrer 
la Macédoine que la Bulgarie avait entrepris la guerre; 

2. Les régions de la Macédoine que les Serbes per- 
sistent à vouloir occuper et .qu'ils parlent d'annexer pure- 
ment et simplement, malgré les stipulations formelles du 



— 209 — 

traité qu'ils ont signé, sont sans contradiction possible des 
régions bulgares, et les habitants de ces régions se consi- 
dèrent comme des Bulgares. Le district de Monastir est 
un centre de „bulgarisme" où fermenta la grande insurrec- 
tion de 1903. Pour la partie bulgare, renoncer à Monastir, 
ce serait consentir à une véritable amputation. 

„Le signataire de ces lignes a lui-même visité en 1902 
et en 1913, ces contrées, où il avait l'impression de se 
trouver en pays bulgare. Les Macédoniens du district de 
Monastir ont toujours considéré Sofia comme la capitale 
de leur pays et ils y jouent souvent, parmi l'élite bulgare, 
un rôle considérable. 

„Et voici, maintenant, ce qu'il est nécessaire de dire 
tout simplement et tout uniment pour qu'on le sache bien: 

„Si l'Europe n'intervient pas à temps pour conseiller 
à nos amis Serbes de respecter le traité qu'ils ont signé, 
la guerre est inévitable. Je sais de très bonne source que 
la Bulgarie demeurera sur ce point absolument intransigeante. 
Elle exigera de sa voisine l'exécution pure et simple du 
traité qui les rend solidaires. Puissent nos amis de la Serbie 
ne pas rester sourds à l'appel de la raison. Personne. ne 
doute de leur courage, mais ils doivent fort bien se rendre 
compte que vouloir ravir Monastir à la Bulgarie, c'est 
vouloir déchaîner la guerre. Il est encore temps pour eux 
de se reprendre, de faire honneur à leur traité, de s'en 
rapporter à l'arbitrage du Tzar et d'éviter ainsi une grande 
catastrophe". 

Rencontre de M-r Guèchofj avec M-r Pachitch. Télé- 
gramme du T^ar russe. 

Après avoir reçu l'exposé par écrit des prétentions 
serbes, le ministre président bulgare, M-r Guéchoff, voulut 
avoir une rencontre avec M-r Pachitch, pour éclaircir quelques 
points qui auraient pu être mal compris. Tandis qu'en Bul- 
garie on espérait pouvoir améliorer la situation au moyen 
d'une entente réciproque, le gouvernement serbe lui même 

• H 



— 210 

poussa les choses si loin par l'exposé de M-r Pachitch dans la 
Scoupchtina, qu'il n'y eut plus moyen de revenir. La rencontre 
eut lieu à Tzaribrod (le 19 mai). Le ministre bulgare insista 
beaucoup devant M-r Pachitch pour obtenir de lui le consen- 
tement de faire publier au moins une partie du traité, celle qui 
éclairerait mieux la question soulevée par le gouvernement 
serbe; cependant M-r Pachitch ne consentit pas même à 
ceci. Tout cela fut bientôt connu en Russie. Dans l'opiniâ- 
treté de la Serbie le gouvernement russe commença à 
voir un vrai danger pour le sort de l'Alliance balkanique; 
c'est pourquoi, simultanément avec les démarches énergi- 
ques qu'il fit à Belgrad au profit de l'exécution du traité^ 
il conseilla au gouvernement bulgare de faire des conces- 
sions. Le gouvernement russe se souvint de l'ancien 
projet de partage de la Macédoine entre les Bulgares et 
les Serbes avec le fleuve Vardar pour frontière, projet au 
profit duquel il travaillait tant d'années sous le régime 
d'Abdoul Hamid. Les différends soulevés à ce propos étai- 
ent connus de lui depuis longtemps, encore depuis l'année 
1898. La Russie indiqua le Vardar comme ligne de partage 
de la Macédoine slave, c. à d. justement ce que voulaient 
les Serbes. 

Nous ne pouvons pas dire si ce projet réaparut de 
nouveau à St-Petersbourg de lui même; peut être fut-il indi- 
qué de Belgrade; cependant les proposition et les conseils 
que le gouvernement russe donna au nôtre en ces jours 
orageux, tandis que les clauses du traité étaient si claires 
et les droits étaient si évidents, étaient interprétés comme 
hésitation; cela jeta un soupçon sur la conduite que la 
Russie tiendrait au moment de la liquidation des différends. 
Ce soupçon créa de l'inquiétude dans nos cercles gouver- 
nants. Le consentement à un pareil partage de la Macé- 
doine ne pourrait d'aucune manière être justifié devant 
l'histoire; la société bulgare dont les sentiments et l'amour 
propre étaient trop engagés dans les différends serbo-bul- 
gares, n'aurait jamais pardonné au gouvernement qui cé- 
derait devant la violence des Serbes. Le gouvernement 



211 



voulait d'abord arranger la question avec la Serbie qui 
était l'auteur principal des différends, et plus tard il aurait 
résolu avec le Grèce les questions territoriales en litige, 
espérant que dans ce cas une entente avec la Grèce 
n'aurait pas présenté de difficultés. La conduite sans 
égard de l'Autriche à propos de la question albanaise ou 
plutôt serbe indigna beoucoup la Russie, dont les alliés 
n'étaient pas encore prêts pour une guerre européenne et 
lui conseillaient de céder. La Russie accepta la décision 
sur la question albanaise et conseilla à la Serbie d'être 
conciliante. A cet occasion la diplomatie serbe profita pour 
extorquer du gouvernement russe la promesse d'une récom- 
pense dans l'avenir. D'ailleurs, l'ambassadeur russe à Bel- 
grad, M-r Hartvig, était un grand serbophile et ami intime 
des Karaguéorguiévitch. Il savait présenter et défendre 
devant son gouvernement les prétentions serbes. A quel 
point les appréhensions des gouvernants bulgares étaient fon- 
dées, nous pouvons en juger en partie par ce qui a été imprimé 
dans les journaux serbes à propos de la mort de l'ambas- 
sadeur russe, M-r Hartvig. Le journal „Pravda", par 
exemple, écrit: „ Aidée et dirigée par lui, la di- 
plomatie serbe avançait et nous apportait 
des succès. Nous savons tous quelle importance il avait 
pour nous; nous savons tous que son secours nous était 
indispensable; il était notre frère et le plus 
grand Serbe". 

Vers la fin du mois de mai les Serbes et les Grecs 
avaient achevé leurs préparatifs de guerre; ils s'étaient si 
bien organisés en Macédoine, qu'ils pouvaient attendre 
patiemment le développement des événements pour voir 
ce que la Bulgarie entreprendrait. Ils étaient tellement 
certains que la guerre avec la Bulgarie était inévitable, 
qu'après avoir préparé le plan le plus détaillé des opé- 
rations de guerre, le quartier général serbe n'oublia pas 
de faire i m p r i m e r préalablement un manifeste conforme 
aux événements et de le distribuer parmi les troupes et 
dans les institutions publiques.il ne restait qu'à y -a j ou- 

14* 



212 



ter par écrit la date de la déclaration de guerre et de 
le faire lire devant l'armée. Et en effet, quand le 1 6 juin 
les Bulgares commencèrent l'offensive, le manifeste fut 
trouvé, déjà le 1 8 juin, dans les mains du com- 
mandant serbe du 8-me régiment d'infanterie, le sous-colonel 
Siméon Iovanovitch, dans le village Orah (Macédoine), 
daté par écrit aussi le 18 juin. En parlant de ce mani- 
feste il faut noter quelques phrases qui caractérisent les 
causes de la guerre et qui prouvent encore une fois que 
pour les Serbes la Macédoine n'était autre chose qu'une 
affaire d'intérêt politique et économique et non pas une 
obligation morale de haute valeur : „ Les Bulgares nous 
disputent les parties de la Macédoine que nous avons 
conquises au prix les tout de sacrifices. La Bulgarie 
agrandie deux fois au cours de cette guerre commune, ne 
donne pas à la Serbie, deux fois moins — ni Prilep qui appar- 
tenait au roi Marco, ni Moiiastir. La Bulgarie, baignée par 
deux mers, ne permet pas à la Serbie d'avoir une issue à une 
seul. L'armée serbe ne peut et ne doit pas y 
consentir. Elle doit défendre ses acquisitions 
contre tout le monde même contre les alliés 
d'hier — les Bulgares". 1 ) 

Dans le livre vert de la Roumanie nous apprenons 
que les nouveaux alliés ont fait le 26 mai un nouvel 
essai auprès du gouvernement roumain pour l'engager, 
après échange préalable d'opinions, de conclure un traité 
d'alliance formel 2 ). 



*) Voir dans l'annexe le texte complet du manifeste et le fac- 
similé du même manifeste. 

2 ) Référé â sa Majesté le Roi. 

Bucarest, dimanche, 26 mai 1913. 

„Aujour d'hui, à dix heures du matin, le ministre de Grèce M. 
Papadiamantopoulos, est revenu chez moi me parler d'une alliance avec 
la Grèce contre la trop grande expansion de la Bulgarie et a ajouté qu'une 
telle alliance pourrait être formée en y ajoutant la Turquie. Je lui ai 
répondu qu'en ce qui concernait la Turquie, je croyais plus prudent 
d'attendre la consolidation de sa situation intérieure. Quant à un rap- 
prochement avec la Grèce, j'ai ajourné ma réponse à plus tard, lorsque 
les frottements balkaniques se seront accentués davantage (Livre 
Vert M? 134). 

T. Maïorescou. 



— 213 — 

A cette occasion les alliés se présentèrent devant 
le gouvernement roumain avec de nouvelles données à la 
main, pour le faire entrer dans la coalition et pour l'informer 
qu'on pouvait compter aussi sur le concours de la Turquie. 
Mais cette fois, comme auparavant, le gouvernement rou- 
main s'abstint, pour des causes inconnues, à signer un 
engagement formel; cependant il parait qu'en principe il 
aurait acquiesé à cette proposition. Sûrement la conduite 
de la Russie dans la question de compensation sur le compte 
de la Bulgarie que le gouvernement roumain voulait 
obtenir le forçait de s'abstenir à prendre des engagements 
formels. Il est important de noter dans ce document si 
précieux la pensée intime et la vraie cause des différends 
soulevés: „ Contre la trop grande expansion de la Bulgarie". 
L'envie était le vrai motif qui mit sur pied toute la Pénin- 
sule contre le peuple bulgare. 

Pour achever la préparation politique de la guerre, 
il restait à accomplir encore une condition; c'était de pré- 
senter devant le monde entier la Bulgarie comme la vraie 
coupable dans cette guerre, pour que ce fût elle qui eût à 
porter la lourde responsabilité d'avoir rompu l'alliance 
balkanique. Il suffisait de la moindre provocation de sa part 
pour que ses adversaires se jetassent sur elle. Or, dans 
les conditions dé ce moment là, où les Serbes et les Grecs 
avaient envahi les territoires reconnus pour incontestable- 
ment bulgares et ne voulaient même pas reconnaître à la 
Bulgarie le droit du condominium, — ce n'était pas chose 
difficile. L'armée bulgare qui revenait de la Thrace, parée 
de victoires récentes et qui approchait de la terre sacrée 
de la Macédoine, ne pouvait si facilement consenti/ aux con- 
cessions devant l'usurpation manifeste de ses alliés. La 
lutte diplomatique se transmit à l'armée, et chaque Bulgare 
su que la Macédoine, pour la libération de laquelle cm 
avait versé tant de sang, allait être extorquée à la Bulgarie 
par fourberie. Pour celui qui a suivi dans le chapitre précé- 
dent comment et avec quel courage le gouvernement bulgare 
avait lutté dans le passé contre les prétentions des Serbes 



214 



et des Grecs en Macédoine, quels soins, quel sacrifices la 
Bulgarie et son gouvernement avaient apporté à l'oeuvre 
de la libération de la Macédoine, il n'est pas difficile 
de saisir à quel point les jours que la Bulgarie vécut 
alors furent pénibles et pleins d'amertume. L'opinion publi- 
que et politique en Angleterre, en France et en Russie 
se prononça au profit de la conservation de l'alliance 
balkanique et au profit de l'arrangement pacifique des dif- 
férends. Sir Edouard Grey dit même au Parlement : 
„Une guerre entre les alliés aurait été la plus grande 
infamie pour l'humanité. Les pays balkaniques alliés ont 
tout gagné, désunis et jetés dans une guerre fratricide ils 
perdront tout". Le gouvernement bulgare envisageait la 
question au même point de vue et trouvait que devant 
l'intransigence des Serbes le gouvernement russe aurait dû 
prendre des mesures pour ne pas laisser périr l'alliance 
balkanique, si nécessaire à sa politique. Bien des gens en 
Bulgarie comptaient sur la sagesse de la politique russe 
et espéraient que la Russie interviendrait au profit du 
droit que ce même traité lui réservait; on s'attendait à ce 
que, par son autorité, elle imposerait à la Serbie le respect 
devant les clauses du traité. Ce fut le contraire. Au lieu 
de faire entendre un langage ferme et décisif, au lieu de 
désapprouver les menées serbes, le gouvernement russe 
montra une certaine hésitation et même commença à con- 
seiller aux Bulgares d'être plus conciliants. Au lieu de 
trancher le différend par quelques paroles du Tzar et d'or- 
donner aux Serbes de retirer leur armée au nord de la 
ligne: hauteur „Golème" — lac d'Ochrida, le gouverne- 
ment russe fit des propositions aux premiers ministres 
des pays balkaniques de se réunir soit à Salonique pour 
arriver là à une entente, soit à St-Petersbourg pour y 
mener des pourparlers etc. Il est évident que cette propo- 
sition de pourparlers était en contradiction avec la ferme 
résolution du gouvernement bulgare de ne pas faire de la 
Macédoine un objet de marchadage et d'exiger l'exécution 
stricte des clauses du traité. Le gouvernement bulgare 



— 215 — 

souligna que l'entente avec la Grèce se fit séparément 
de celle avec la Serbie et exigeait que les différents avec 
cette dernière fussent liquidés dans le cadre du traité. 
Mais au milieu de ces pourparlers qui n'aboutirent à aucune 
entente, au lieu de donner le plus tôt possible une solution 
quelconque des questions en litige, le Tzar se contenta d'en- 
voyer le 26 mai deux télégrammes tout à fait identiques, 
l'une au roi de la Serbie et l'autre au roi des Bulgares. 

Voici le texte intégral du télégramme impérial: 

A Sa Majesté le Roi des Bulgares, 

La nouvelle de l'entrevue projetée à Salonique entre 
les Ministres-Présidents des quatre pays alliés, qui pour- 
raient ensuite se rencontrer à St.-Pétersbourg, M'a fait le 
plus grand plaiser, cette intention semblant indiquer le 
désir des Etats Balkaniques de s'entendre et de consolider 
l'alliance qui jusqu'à présent a donné les résultats les plus 
brillants. C'est avec un sentiment pénible que j'apprends 
que cette décision n'a pas encore été mise à exécution et 
que les Etats balkaniques paraissent se préparer à une 
guerre fratricide capable de ternir la gloire qu'ils ont 
acquise en commun. Dans un moment aussi grave, J'en 
appelle directement à Votre Majesté ainsi que M'y obli- 
gent Mon droit et Mon devoir. C'est à la Russie que les 
deux peuples, Bulgare et Serbe, ont remis par l'acte de 
leur alliance la décision de tous les différends relatifs à 
l'application des termes du traité et des conventions qui 
s'y réfèrent. Je demande donc à Votre Majesté de rester 
fidèle aux obligations contractées par Elle et de s'en rap- 
porter à la Russie pour [a solution du différend actuel 
entre la Bulgarie et la Serbie. Considérant les fonctions 
d'arbitre, non pas comme une prérogative, mais comme 
une obligation pénible à laquelle Je ne saurais Me sous- 
traire, Je crois devoir prévenir Votre Majesté qu'une guerre 
€ntre les alliés ne pourrait Me laisser indifférent. Je tiens 
à établir que l'Etat qui aurait commencé cette guerre en 



— 216 — 

serait responsable devant la cause slave et que Je Me 
réserve toute liberté quant à l'attitude qu'adoptera la Russie 
vis-à-vis des résultats éventuels d'une lutte aussi criminelle". 

Nicolas. 

Le texte de ce télégramme était stupéfiant; on ne 
faisait pas de différence, comme si les agissements des deux 
souverains étaient de la même valeur moral, et comme si 
dans ce différend il n'y avait pas de coupable. Dans ces 
télégrammes il menaçait les deux rois au cas où l'un 
d'eux se permettrait de commencer la guerre. Or, de fait 
la Serbie avait depuis longtemps accompli l'acte de prova- 
cation envers la Bulgarie, ayant envahi le territoire qui 
appartenait à la Bulgarie d'après le traité et aussi en ayant 
empêché à nos troupes de l'occuper la Macédoine selon 
leur droit au condominium. 

De son coté le Tzar des Bulgares envoya un télé- 
gramme à l'Empereur Russe en défendant encore une fois 
les droits de son peuple: 

A Sa Majesté l'Empereur de Russie, 

J'ai reçu la dépêche par laquelle Votre Majesté, dans 
sa sollicitude pour la paix et la cause slave, en appelle 
directement à Moi, au sujet de la grave crise que subissent 
nos relations avec nos alliés, et qui n'a malheureusement 
été suscitée que par eux mêmes. Je dois à la vérité de 
rappeler à Votre Majesté que, profondément pénétré de la 
responsabilité qu'il aurait assumée en suivant une autre 
voie, mon gouvernement a d'avance répondu au sentiment 
de Votre Majesté. Dès le 13 avril dernier, en effet, il 
s'adressait à Monsieur Sazonoîf pour le prier de faire 
cesser la surexcitation des deux côtés de la frontière, en 
invitant les deux parties à se soumettre à l'arbitrage prévu 
dans leur traité d'alliance. Cette invitation a été faite. 
Mon gouvernement l'a immédiatement acceptée. Quant au 
gouvernement serbe, il continuait une politique dont la 



— 217 — 

dernière manifestation, la déclaration de M. Pachitch à la 
Skoupchtina, a produit dans mon pays une émotion d'autant 
plus grande qu'elle a été lue au moment même où la 
rencontre des Présidents du Conseil se préparait. 

Votre Majesté ne refusera donc pas de reconnaître 
que la Bulgarie a été fidèle à sa parole; qu'elle attend 
toujours que l'arbitrage soit également, et à son exemple, 
accepté par la Serbie; et que c'est bien le gouvernement 
serbe qui, en se dérobant à cet arbitrage et en accumulant 
des manifestations hostiles contre la Bulgarie, continue à 
provoquer les dangers d'une lutte fratricide. Cette lutte, Moi 
et Mon gouvernement, nous la déplorerions plus que qui 
ce soit; nous voulons sincèrement l'éviter, mais nous ne 
pouvons aller à l'encontre des sentiments unanimes d'indi- 
gnation que provoquent chez tout mon peuple, au lendemain 
d'efforts inouis et de glorieuses victoires, les tentatives de 
nos alliés qui veulent lui arracher, au mépris du droit et 
de la foi jurée, les fruits les plus sacrés de ces efforts et 
de ces victoires. La Bulgarie n'a pas seulement des droits 
sur la Macédoine; elle a des devoirs inéluctables envers 
une population qui a toujours été et qui veut rester à tout 
prix bulgare; et Votre Majesté voudra bien se souvenir que 
ces devoirs ont été, pendant de longues années, reconnus 
par la Russie elle-même. 

Ferdinand. 

L'attaque entreprise par les Bulgares le 16 juin. 

La réponse du Roi des Bulgares fut bien accuellie 
par la majorité de la population. Elle était digne d'un 
peuple qui venait d'achever glorieusement une grande et 
lourde guerre. Le ton mesuré et ferme reflétait bien le 
respect que les Bulgares ressentaient envers la Russie, mais 
en même temps on y voyait la conscience profonde des 
mérites envers l'alliance balkanique et aussi le sentiment 
de ses droits. Le télégramme du Tzar occasionna une cer- 
taine froideur dans les rapports des deux cours. Toute- 



— 218 — 

fois les pourparlers et les tentatives d'aboutir à une entente 
continuaient, mais naturellement sans donner aucun succès. 
On était à bout de patience et il fut décidé que 
nos troupes obtiendraient par force le droit au condomi- 
nium en Macédoine, droit que donnaient les clause du 
traité. Il était humiliant pour l'armée bulgare de rester 
passive devant 1' offense et les menaces de la part 
de la Serbie. Le 16 juin notre armée (la 2-me et 
la 4-me armée) entra dans le territoire envahi par les 
Serbes et les Grecs, de sorte qu'au moment où l'arbitrage 
aurait à se prononcer sur le sort de la zone „ contestée", 
les deux côtés fussent dans des conditions égales. Au 
cas de résistance nos troupes avaient reçu l'ordre d'attaquer 
et de prendre par force les points indiqués et qui se trou- 
vaient dans la zone contestée. Il fallait montrer à la Serbie 
que le droit d'un peuple ne peut être violé impunément, 
surtout quand ce peuple a fait tant de sacrifice pour la Ma- 
cédoine. Le parti militariste serbe était l'obstacle principal 
d'une entente entre les deux gonvernement. Après de 
longs pouparlers il fut évident qu'il fallait mettre fin 
à ce différend qui depuis tant de mois épuisait la patience 
de l'armée et devant lequel tout restai sans résultat; les 
remontrances amicales, et les explications officielles, ainsi 
que les conseil et les menaces de la part de la Grande 
Russie. Mais le Quartier Général serbe qui était le moteur 
principal dans ce différend ne voulait laisser échapper 
l'occasion pour atteindre son but lointain. Il attendait 
avec impatience le premier prétexte de la part des 
Bulgares pour déclarer la guerre. Il trouva que cette 
attaque locale des Bulgares était un motif suffisant pour 
se jeter dans une guerre fratricide. S'étant entendu avec la 
Grèce et le Monténégro et ayant obtenu l'assurance du 
concours de la Roumanie et de la Turquie, le Quartier 
Général serbe ordonna à ses troupes de résister et d'atta- 
quer. Après avoir repoussé les troupes serbes des points 
qui devaient être occupés par nos troupes par droit au 
condominium, notre gouvernement fit le premier la pro- 



— 219 — 

position d'arrêter les opération de guerre. Dans ce but il 
envoya sur le front entier des officiers pour parlementer. 
Le commandemant général serbe avec le Prince Héritier 
en tête étaient trop engagés devant le gouvernement et le 
peuple et demandaient la guerre à tout prix, car „une 
autre fois cet occasion propice d'anéantir la Bulgarie ne 
se présenterait jamais". La plupart de nos parlementaires 
furent faits prisonniers ou tués. L'armée serbe continua 
son offensive en y enployant toutes ses forces. L'armée 
grecque fit de même, de sorte que la guerre entre les 
alliées éclata bientôt dans toute son horreur. 

Dès ce moment la situation politique extérieure de 
la Bulgarie changea complètement et à son désavan- 
tage. L'avertissement sévère de l'Empereur de Russie (télé- 
gramme du 26 mai) et la réponse du Roi des Bulgares 
présentaient pour la Russie .un motif suffisant pour sévir 
contre la Bulgarie comme auteur de la guerre. Elle prit 
des mesures trop exclusives pour punir le peuple bulgare 
et à cause de l'irritation de certains personnages, elle oublia 
la juste cause de ce peuple et le jeta dans de graves épreu- 
ves. Pour que le peuple bulgare fût si cruellement puni 
et pour qu'il perdît les sympaties, dont il jouissait large- 
ment de la part de toutes les grandes puissances quel- 
ques jours auparavant, il fallait que nos voisins eussent 
jeté toutes les calomnies possibles contre tout ce qui était 
bulgare, sans que le peuple bulgare pût se justifier 
et expliquer la vérité; nos adversaires nous avaient 
cerné de tous les côtés. Après la Serbie et la Grèce 
sous l'instigation de la Russie 1 ) la Roumanie nous déclara 
aussi la guerre, elle s'était réservée la liberté d'action juste 
pour ce cas. Enfin, la Turquie adhéra aussi à la coalition. 



*) Le 13 juin M-r Majoreskou fit le rapport suivant au Roi: 
«L'ambassadeur russe, M-r Chébeko me fit part qu'à tout moment on 
s'attendait à voir éclater la guerre entre la Bulgarie d'un côté et la Serbie 
et la Grèce de l'autre. En indiquant le rôle que nous sommes appelés à 
jouer aujourd'hui dans les Balkans, M-r Chébeko ajouta que nous aurions 
bien fait de mobiliser notre armée, de passer le Danube, d'occuper la 
ligne Toutrakane — Baltchique et de la garder pour toujours". 



— 220 — 

Ainsi réunies, toutes les armées de nos voisins envahi- 
rent de tous les côté la Bulgarie, ce qui força l'armée 
bulgare de se retirer. N'étant pas en état de continuer la 
guerre, la Bulgarie fut forcé de demander la paix et le 
28 juillet elle fut contrainte de signer la paix humiliante 
de Bukarest. 2 ) D'après ce traité la Macédoine nous fut 
arrachée et fut donnée aux Serbes et aux Grecs. On nous 
enleva une bonne partie de la Dobroudja qui avait été donnée 
à la Roumanie. Dans la conférence de Constantinople, 
qui eut lieu quelques semaines plus tard, on nous prit aussi 
la Thrace entière avec Andrinople, et on la céda à la Turquie. 

Le traité de Bukarest mit fin à la deuxième guerre que 
la Bulgarie avait menée pour la libération de la Macédoine. 
Le mauvais sort poursuivit ce malheureux pays et le fit tom- 
ber sous un nouvel esclavage. Les événements de l'année 
1913 achevèrent la ruine de la population bulgare en 
Macédoine, qui, après avoir subi toutes les horreurs de 
deux guerres acharnées, tomba à la fin sous le double et 
lourd joug des persécuteurs les plus acharnés des Bulgares. 
Une horrible injustice fut faite à Bukarest au peuple 
bulgare, et les cabinets européens restèrent spectateurs 
passifs et virent même avec plaisir la fin des troubles 
dans les Balkans, car le danger de plus grandes compli- 
cations en Europe était ainsi écarté. 

Encore sous le coup de notre désillusion et pleins 
d'amertume nous, les Bulgares, nous pouvons difficilement 
juger les conséquences de la situation politique qui nous 
a été imposée après notre catastrophe nationale. Nous 
laissons cette tâche à des étrangers qui ont étudié notre 
pays et le connaissent. Un de ceux-ci est l'ancien correspon- 
dant militaire, Nicolas Sourine, officier de l'armée russe, qui 
a fait un long séjour en Macédoine et en Bulgarie. Dans 
un article qui a été publié dans l'organe de la Société de 
gienfaisance Slave à Petersgbour, le „Slavianski Izvestiya" 
(Numéro du 1 mars 1914), Sourine fait une intéressante 



') V. dans l'annexe le texte du traité de Bukarest. 



— 221 — 

appréciation de la politique extérieure de la Bulgarie qui 
mérite d'être rapportée ici dans ses parties essentielles 
en tant qu'exposé d'une opinion russe: 

„ Quand, au mois de juin de l'année" dernière, les 
armées serbes et bulgares eurent pris position l'une 
contre l'autre, aucunes notes et représantation ne pou- 
vaient écarter la guerre. Quelque eût été la décision 
de l'arbitre, les Serbes n'auraient pas cédé un pouce 
de terrain au-delà du Vardar et les Bulgares ne se 
seraient également pas résignés à la perte de cette partie 
de la Macédoine. L'affaire eût pu s'arranger à l'amiable 
seulement si dçs mesures plus décisives avaient été 
prises auparavent pour assurer l'exécution du traité 
d'alliance. Quand les deux peuples, envisageant les choses 
à des points de vue absolument différents, furent prêts à 
appuyer leurs prétentions les armes à la main, l'impui- 
ssance de la diplomatie devint manifeste. Le peuple bul- 
gare, maintenant moins que jamais n'est enclin à une 
politique d'aventures. Il n'est presque pas affaibli. Son 
énergie n'est pas abattue par le pitoyable résultat de sa 
guerre victorieuse. Il n'est qu'irrité et désillusioné sur les 
avantages qu'apportent ses victoires. Il ne craint pas le 
combat, mais ne . désire pas se battre avant d'acquérir la 
conviction que ses victoires lui seront profitables. Et 
aucun pouvoir ne pourra a son gré et par caprice le con- 
traindre à prendre les armes. Mais en même temps le 
peuple sait ce qu'il a perdu et espère la recouvrir dans, 
une occasion propice". 

Nicolas Sourine touche à la question de l'entente 
entre la Bulgarie, la Russie et la Serbie et affirme que 
les hommes politiques au pouvoir — qu'ils soient „philes" 
ou „phobes" ne jouent qu'un rôle secondaire et ne peu- 
vent aider ou faire obstacle que jusqu'à un certain point, 
aux bons rapports entre la Bulgarie et les Etats slaves 
et continue: 

„I1 n'est pas difficile de définir les intérêts fonda- 
mentaux sur lesquels sera élevée toute la politique 



222 



extérieure de la Bulgarie. Le peuple bulgare, suffisamment 
cultivé et conscient au point de vue politique, les sent et les 
comprend. Son point de vue est simple et clair, et son 
but parfaitement déterminé — l'unité du peuple bulgare (la 
Bulgarie de San-Stéfano); avec cette pensée le peuple a 
vécu 35 années de sa vie indépendante et continue à 
vivre maintenant encore. Elle a été le stimulant le plus 
puissant du peuple bulgare dans le passé. Sous son 
influence, il a accompli des merveilles d'héroïsme et d'ab- 
négation pendant les guerres balkaniques, et dans l'avenir 
sa force et sa participation dans les événements interna- 
tionaux dépendra du degré de développement de cette 
idée au sein des masses populaires. En l'abandonnant, la 
Bulgarie cesserait de jouer quelque rôle que ce fut dans 
la politique extérieure. Son importance comme quantité 
politique deviendrait nulle, et au point de vue politique 
personne ne s'intéresserait plus à elle. Mais depuis leur indé- 
pendance les Bulgares ont réussi à prouver suffisamment 
que, peuple pacifique et pratique, ils entendent cet esprit 
pratique non au sens étroit et mesquin du mot, et considèrent, 
comme une garantie de leur prospérité matérielle, la réalisa- 
tion de leur idéal politique — l'unité du peuple bulgare". 

Plus loin, Sourine fait ressortir que les événements 
de l'année précédente n'ont pas étouffé l'esprit national, 
mais ont développé a l'extrême les traits traditionnels du 
caractère bulgare — la prudence, la méfiance, l'obstina- 
tion. „Une sombre irritation a remplacé le magnifique 
élan qui avait soulevé le peuple bulgare il y a six 
mois...". Le peuple bulgare a subi, avec dignité, la 
lourde épreuve, comme aucun de ses voisins n'aurait pu 
le faire. Sourine blâme sévèrement ceux des journaux 
russes qui, de pair avec les ennemis directs des Bulgares, 
ont répandu avec zèle dans leurs colonnes des bruits alar- 
mants au sujet d'une abdication du Tzar, de révolutions 
et de troubles. 

„La pensée dirigeante dans la politique bulgare, 
continue Sourine, restera, comme dans le passé, celle de 



223 



l'unité du peuple bulgare. Son but sera de nouveau la 
conquête de la Macédoine et de la Dobroudja. Aucun Bulgare, 
de quelque parti qu'il soit, ne soulèvera d'objection contre 
cette base de la politique. C'est pour cela que la Serbie, la 
Grèce et la Roumanie sont les ennemies natureles des 
Bulgares contre lesquelles ceux-ci devront lutter pour 
atteindre leur idéal national et assurer l'existence du 
royaume bulgare comme unité politique. Cette haine natu- 
relle entre la Bulgarie et les Etats voisins est entretenue 
par ces dernières au moyen de l'opiniâtre et cruelle déna- 
tionalisation des Bulgares dans les nouvelles terres. De 
bonnes relations ne pourront nécessairement s'établir qu' 
avec la Turquie. Ce qui constituait pour la Bulgarie un but 
constant — la Macédoine, n'est plus dans les mains 
des Turcs". 

„Au point de vue russe et slave, la situation dans 
les Balkans n'est pas brillante. Toutes les conditions qui 
nous sont défavorables sont maintenues évidemment par 
ceux auquels elles sont utiles. L'unique bonne volonté 
des hommes d'Etat bulgares n'est pas du tout 
suffisante. Chez tout Bulgare la phobie serbo-grecque et 
roumaine est en ce moment incomparablement plus forte 
que la russo- ou slavophilie. Dans son irritation actuelle la 
Bulgarie ne prêtera foi à aucunes promesses et assurances 
et ne se décidera à agir qu'en présence d'avantages réels 
et entièrement garantis. Nul austrophile bulgare, même le 
plus notable, ne pourrait prêcher un rapprochement de la 
Bulgarie avec le germanisme contre le slavisme comme 
base constante de la politique bulgare, mais tous les 
russophiles réunis, dans l'état actuel des choses, n'auraient 
pas le pouvoir d'imposer à la Bulgarie l'idée slave. Il est trop 
simple, et sans fondement aucun, d'attribuer la triste situation 
actuelle dans les Balkans à l'austrophilie de quelques Bul- 
gares. Il serait plus raisonnable et plus efficace d'engager 
la lutte contre les conséquences de la seconde guerre pour 
créer un terrain plus favorable". 



— 224 — 

Pour le peuple bulgare la question Macédonienne 
reste ouverte. Sous le poids des circonstances il a été 
forcé „de replier ses drapeaux victorieux et d'attendre de 
meilleurs jours". La douleur de la Bulgarie est immense: 
l'oeuvre d'un demi-siècle consacrée au développement poli- 
tique et intellectuel de la Macédoine est ruinée. Le coeur 
saigne à la vue des violences exercées contre les Macé- 
doniens, des poursuites contre tout ce qui porte le nom 
bulgare, à la vue des écoles et des églises bulgares 
fermées et des intellectuels bulgares chassés ou massacrés. 
Dans leur soif de domination les Serbes et les Grecs ont 
persécuté les Bulgares de Macédoine avec un tel achar- 
nement qu'on eût dit qu'en quelques semaines ils espéraient 
pouvoir changer la physionomie bulgare de cette contrée. 
Mais un peuple grandi au milieu de luttes continuelles 
ne peut être si facilement effacé. Le Macédonien est encore 
assez fort pour résister aux nouveaux persécuteurs. Les 
rides de son visage deviennent de jour en jour plus 
profondes mais la foi dans la Bulgarie qui ne le délaisse 
pas et qui souffre avec lui le soutient et le fait patiem- 
ment attendre le jour où la justice, si chère aux peuples 
oppressés, éclatera et lui apportera le droit de respirer 
largement l'air de son pays et de parler à haute voix sa 
langue maternelle. 

Sofia, juin 1915. 



ANNEXES. 

I. 

Le traité de San-Stefano 1878 l ). 

Article 3. 

La Serbie est reconue indépendante. 

La frontière, marquée sur la carte ci-jointe, suivra le thal- 
weg de la Drina, en laissant le Petit-Zvornik et Zakar à la 
Principauté et en longeant l'ancienne limite jusqu'aux sources 
du ruisseau Dezevo près de Stoilac. De là, le nouveau tracé 
suivra le cours de ce ruisseau jusqu'à la rivière Raska, et puis 
le cours de celle-ci jusqu'à Novi-Bazar. De Novi-Bazar, remon- 
tant le ruisseau qui passe près des villages Mekinje et Trgoviste 
jusqu'à sa source, la ligne frontière se dirigera par Bosur-Planina 
dans la vallée de l'Ibar et descendra le ruisseau qui se jette dans 
cette rivière près du village Ribanic. Ensuite elle suivra le cours 
des rivières Ibar, Sitnitza, Lab, et du ruisseau Batintze jusqu'à 
sa source (sur la Grapachnitza-Planina). De là, la frontière 
suivra les hauteurs qui séparent les eaux de la Kriva et de la 
Veterniza, et rejoindra, par la ligne la plus courte, cette dernière 
à l'embouchure du ruisseau Miovatzka pour remonter celui-ci, 
traverser la Miovatska-Planina et redescendre vers la Morava, 
près du village de Kalimanci. A partir de ce point, la frontière 
descendra la Morava jusqu'à la rivière Vlassina, près du village 
Staikovtzi en remontant cette dernière ainsi que la Liuberazda 
et le ruisseau Koukavitze, passera par la Sukha-Planina, longera 
le ruisseau de Vrylo jusqu'à la Nisava et descendra ladite rivière 
jusqu'au village de Kroupatz, d'où elle ira rejoindre, par la ligne 
la plus courte, l'ancienne frontière serbe au Sud-Est de Karaoul- 
Baré, pour ne plus la quitter jusqu'au Danube. 

*) Affaires étrangères. Documents diplomatiques. Affaires 
d'Orient. Congrès du Berlin. 1877. Paris, 187 p. 23—24. 

15 



226 



Article 6. 



La Bulgarie, est constituée en Principauté autonome, 
tributaire, avec un Gouvernement chrétien et une milice nationale. 

Les frontières définitives de la Principauté bul- 
gare seront tracées par une commission spéciale russo-turque, 
avant l'évacuation de la Roumélie par l'armée impériale russe. 
Cette commission tiendra compte dans ses travaux,- pour les 
modifications à introduire sur le lieux au tracé général, du 
principe de la nationalité de la majorité des habitants des confins, 
conformément aux bases da la paix, ainsi que des nécessités 
topographiques et des intérêts pratiques de circulation pour les 
populations locales. 

L'étendue de la Principauté de Bulgarie est 
fixée, en traits généraux, sur la carte ci-jointe, qui devra servir 
de base à la délimitation définitive. En quitant la nouvelle fron- 
tière de la principauté serbe, le tracé suivra la limite occiden- 
tale du caza de Vrania jusqu'à la chaîne du Karadagh, Tournant 
vers l'Ouest, la ligne suivra les limites occidentales des cazas 
de Koumanovo, Katchanik, Kalkandelen, jusqu'au mont Korab; 
de là, par la rivière Velèstchitza jusqu'à sa jonction avec le 
Drine Noir. Se dirigeant vers le Sud par le Drine et après par 
la limite occidentale du caza d'Ochride vers le mont Linas, la 
frontière suivra les limites occidentales des cazas de Cortcha et 
Starovo jusqu'au mont Gramos. Ensuite, par le lac de Kastoria, 
la ligne frontière rejoindra la rivière Moglénitza et. après avoir 
suivi son cours et passé au sud de Yanitza (Wardar-Yénidjé), se 
dirigera par l'embouchure du Wardar et par le Galico vers les 
villages de Parga et de Saraï-Keuy ; de là, par le milieu du lac 
Bechik-Gueul, à l'embouchure des rivières Strouma et Karassou, 
et par la côte maritime jusqu'au Buru-Gueul; plus loin, partant 
dans la direction nord-ouest vers le mont Tchaltépé par la chaîne 
du Rhodope jusqu'au mont Krouchovo, par les Balkans noirs 
(Kara-Balkans) par les monts Eschek-Koulatchi, Tchépeliou, Kara- 
kolas et Ischiklar, jusqu'à la rivière Arda. De là, la ligne frontière 
sera tracée dans la direction de la ville de Tchirmen et, laissant 
la ville d'Andrinople au midi, par les villages de Sugutliou, 
Kara-hamza, Arnaoutkeu, Akardji et Enidjé, jusqu'à la rivière 
Téké-déressi. En suivant le cours du Tekedéressi et du Tchorlou- 
deressi jusqu'à Loulé-Bourgas, et de là, par ia rivière Soudjak- 
déré jusqu'au village de Serguen. La ligne frontière ira par les 
hauteurs directement vers Hakim-Tabiassi, où elle aboutira à la 
mer Noire. Elle quittera la côte maritime près cle Mangalia en 
longeant les limites méridionales du sandjak de Toultcha et 
aboutira au Danube au-dessus de Rassova. 



— 227 — 
II. 

Le traité de Berlin du 13 juillet 1878. 

Article 1er. 

La Bulgarie est constituée en Principauté autonome et 
tributaire, sous la suzeraineté de S. M. I. le Sultan. Elle aura 
un Gouvernement chrétien et une milice nationale. 

Article 2. 

La Principauté de Bulgarie comprendra les territoires 
ci-après: 

La frontière suit, au Nord, la rive droite du Danube, 
depuis l'ancienne frontière de Serbie jusqu'à un point à déter- 
miner par une Commission européenne à l'Est de Silistrie et, 
de là, se dirige vers la mer Noire au Sud de Mangalia, qui est 
rattaché au territoire roumain. La mer Noire forme la limite Est 

de la Bulgarie Elle continue par la chaîne principale du 

Grand-Balkan, dont elle suit toute l'étendue, jusqu'au sommet 
du Kosica. La, elle quitte la crête du Balkan, descend vers le 
Sud, entre les vilages de Pirdope et de Duchanci, laissés l'un à 
la Bulgarie et l'autre à la Roumélie-Orientale etc. l ) 

Article 3. 

Le Prince de Bulgarie sera librement élu par la popula- 
tion, et confirmé par la Sublime Porte, avec l'assentiment des 
Puissances. Aucun membre des dynasties régnantes des Grandes 
Puissances européennes ne pourra être élu Prince de Bulgarie. 
En cas de vacance de la dynastie princière, l'élection du nouveou 
Prince se faira aux mêmes conditions et dans les mêmes formes. 

Article 11. 

L'armée ottomane ne séjournera plus en Bulgarie. Toutes 
les anciennes fortesses seront rasées, aux frais de la Principauté, 
dans le délai d'un an, ou plus tôt, si faire se^peut. Le Gouver- 
nement local prendra imméeiatement des mesures pour les dé- 
tuire, et ne pourra en foire construire de nouvelles etc 

Article 13. 

Il est formé au Sud des Balkans une province qui prendra 
le nom de „Roumélie Orientale" et qui restera placée sous 



*) Voir la carte I dans l'annexe. 

15* 



228 



l'autorité politique et militaire directe de S. M. I. le Sultan, dans: 
les conditions d'autonomie administrative. Elle aura un Gouver- 
neur Générai chrétien. 

Article 15. 

S. M. le Sultan aura le droit de pouvoir à la défense des 
frontières de terre et de mer de la province en élevant des 
fortifications sur ces frontières et en y entretenant des trou- 
pes etc 

Article 17. 

Le Gouverneur Général de la Roumélie Orientale sera 
nommé par la Sublime Porte, avec l'assentiment des Puissances., 
pour un terme de cinq ans. 

Article 23. 

La Sublime Porte s'engage à appliquer scrupuleusement 
dans l'île de Crète le règlement organique de 1868 en y appor- 
tant les modifications qui seraient jugées équitables. Des règle- 
ments analogues, . adaptés aux besoins locaux, sauf en «ce qui, 
concerne les exemptions d'impôts accordées à la Crète, seront 
également introduits dans les autres parties de la Turquie d'Europe 
pour lesquelles une organisation particulière n'a pas été prévue 
par le présent Traité. La Sublime Porte chargera des Commis- 
sions spéciales, au sein desquelles l'élément indigène sera large- 
ment représenté, d'élaborer les détails de ces nouveaux règle- 
ments dans chaque province. Les projets d'organisation résultant 
de ces travaux seront soumis à l'examen de la Sublime Porte,, 
qui, avant de promulguer les actes destinés à les mettre en 
vigueur, prendra l'avis de la Commission Européenne instituée 
pour la Roumélie Orientale. 

Article 45. 

La Principauté de Roumanie rétrocède à S, M. l'Empereur 
de Russie la portion du territoire de la Bessarabie détachée de 
la Russie en suite du Traité de Paris de 1856, limité à l'Ouest 
par le thalweg du Pruth, au Midi par le thalweg du bras de 
Kilia et l'embouchure du Stary Stamboul. 

Article 46. 

Les îles formant le Delta du Danube, ainsi que l'Ile des 
Serpents, le sandjak de Toultcha, comprenant les districts (cazas) 
de Kilia, Soulina, Mahmoudié, Issaktcha, Toultcha, Matchine,. 



— 229 — 

13abadagh, Hirsovo, Kustendjé, Medjidié, sont réunis à la Rou- 
manie. La Principauté reçoit en outre le territoire situé au Sud 
de la Dobroudja jusqu'à une ligne ayant son point de départ à 
l'Est de Silistrie et aboutissant à la Mer Noire au Sud de Man- 
galia. Le tracé de la frontière sera fixé sur les lieux par la 
Commission Européenne instituée pour la délimitation de la 
Bulgarie. 



III. 

Le traité d'alliance et les conventions militaires entre la Bul- 
garie et la Serbie 1912. 

i. 

Traité d'amitié et d'alliance entre le royaume de Bulgarie 
et le royaume de Serbie du 29 février 1912. 

Sa Majesté Ferdinand I er , roi des Bulgares, et Sa Majesté 
Pierre I er , roi de Serbie, pénétrés de. la conviction da la com- 
munauté d'intérêts et de la similitude des destinées de leurs 
États et des deux peuples frères, bulgare et serbe, et décidés 
à défendre solidairement, avec des forces communes, ces intérêts 
et à s'efforcer de les mener à bonne fin, sont convenus de ce 
qui suit: 

Article premier. 

Le royaume de Bulgarie et le royaume de Serbie se garan- 
tissent mutuellement leur indépendance et l'intégrité de leur ter- 
ritoire, en s'engageant d'une manière absolue et sans restriction 
d'aucune sorte à se porter réciproquement secours, avec la tota- 
lité de leurs forces, dans tout cas où l'un des deux royaumes 
serait attaqué par un ou plusieurs Etats. 

Article 2. 

Les deux parties contractantes s'engagent de même à se 
porter mutuellement secours, avec la totalité de leurs forces, au 
cas où l'une quelconque des grandes puissances tenterait de 
s'annexer, ou d'occuper,. ou d'appréhender avec ses troupes, même 
provisoirement, n'importe quelle partie des territoires de la pénin- 
sule des Balkans se trouvant actuellement sous la domination 
turque, si l'une des parties contractantes estime ce fait contraire 
■à ses intérêts vitaux et constituant un casus belli. 



230 



Article 3. 

Les deux parties contractantes s'engagent à ne conclure 
la paix que conjointement et après entente préalable. 

Article 4. 

Une convention militaire sera conclue à l'effet d'ssurera 
l'exécution du présent traité d'une manière complète et la plus 
conforme au but poursuivi. Cette convention stipulera aussi bien 
tout ce qu'il y aura lieu d'entreprendre de part et d'autre en 
cas de guerre, que tout ce qui, ayant trait à l'organisation mili- 
taire, la dislocation et la mobilisation des troupes, les rapports 
des hauts commandements, devra être établi, dès le temps de 
paix, pour la préparation et la bonne conduite de la guerre. 

La convention militaire fera partie intégrante du présent 
traité. Son élaboration devra commencer au plus tard quinze jours 
après la signature du présent .traité et être terminée dans le 
délai maximum de deux mois. 

Article 5. 

Le présent traité et la convention militaire seront en vigueur 
du jour de leur signature jusqu'au 31 décembre 1920 inclusive- 
ment. Ils ne pourront être prorogés au delà de ce délai qu'après 
une entente complémentaire, expressément sanctionnée, des deux 
parties contractantes. Toutefois, au cas où au jour de l'expiration 
du traité et de la convention militaire, les deux parties se trou- 
veraient être en guerre ou sans avoir liquidé encore la situation 
résultant de la guerre, le traité et la convention seront maintenus 
en vigueur jusqu'à la signature de la paix ou à la liquidation de 
l'état de choses amené par la guerre. 

Article G. 

Le présent traité sera établi en deux exemplaires uniformes, 
rédigés tous les deux en langue serbe et bulgare. Il sera signé 
par les souverains et les ministres des Affaires étrangères des 
deux États. La convention militaire, également en deux exem- 
plaires rédigés en bulgare et en serbe, sera signée par les sou- 
verains, les ministres des Affaires étrangères et les plénipoten- 
tiaires militaires spéciaux. 

Article 7. 

Le présent traité et la convention militaire ne pourront 
être publiés ou communiqués à d'autres États qu'après entente 



231 



préalable des deux parties contractantes, et ce conjointement et 
simultanément. 

Une entente préalable sera de même nécessaire pour l'ad- 
mission d'un tiers Etat dans l'alliance. 

Fait à Sofia, le 29 février 1912. 



2. 

Annexe secrète au traité d'amitié et d'alliance entre le 
royaume de Bulgarie et le royaume de Serbie. 

Article premier. 

Au cas où il surviendrait en Turquie des troubles intérieurs, 
de nature à mettre en danger les intérêts nationaux ou d'État 
des parties contractantes ou de l'une d'elles, comme au cas où 
des difficultés intérieures ou extérieures avec lesquelles la Turquie 
se verrait aux prises mettraient en cause le maintien du statu 
quo dans la péninsule des Balkans, celle des deux parties con- 
tractantes qui aboutirait la première à la conviction qu'une action 
militaire doit être engagée de ce fait s'adressera, par une pro- 
position motivée, à l'autre partie, qui sera tenue d'entrer immé- 
diatement dans un échange de vues, et si elle ne tombe pas 
d'accord avec son alliée,* de lui donner une réponse motivée. 

Si une entente en vue d'une action intervient, cette entente 
devra être communiquée à la Russie, et au cas où cette puissance 
ne s'y opposerait pas, l'action sera engagée, conformément à 
l'entente établie et en s'inspirant en tout des sentiments de 
solidarité et de communauté d'intérêts. Dans le cas contraire — 
soit si une entente n'intervient pas - - les deux États feront 
appel à l'opinion de la Russie, laquelle opinion sera, si et dans 
la mesure dans laquelle la Russie se prononcera, obligatoire 
pour les deux parties. 

Au cas où la Russie s'abstenant de donner son opinion 
et l'entente entre les deux parties contractantes ne pouvant, 
même après cela être obtenue, celle des deux parties qui est 
pour l'action déciderait d'engager cette dernière à elle seule et 
à ses risques, l'autre partie sera tenue d'observer une neutralité 
amicale vis-à-vis de son alliée, de procéder sur-le-champ à une 
mobilisation dans les limites prévues par la convention militaire 
et de se porter, avec toutes ses forces, au secours de son alliée, 
si un tiers État prenait le parti de la Turquie. 



232 



Article 2. 

Tous les accroissements territoriaux qui seraient réalisés 
par une action commune dans le sens des articles premier et 
second du traité et de l'article premier de la présente annexe 
secrète, tombent sous la domination commune (condominium) 
des deux États alliés. Leur liquidation aura lieu sans retard, 
dans un délai maximum de trois mois après le rétablissement 
de la paix, et sur les bases suivantes: 

La Serbie reconnaît à la Bulgarie le droit sur les terri- 
toires à l'est des Rhodopes et de la rivière Strouma; la Bulgarie 
reconnaît le droit de la Serbie sur ceux situés au nord et à 
l'ouest du Char-Planina. 

Quant aux territoires compris entre le. Char, les Rhodopes, 
la mer Egée et le lac d'Ochrida, si les deux parties acquièrent 
la conviction que leur organisation en province autonome distincte 
est impossible en vue des intérêts communs des nationalités 
bulgare et serbe ou pour d'antres raisons d'ordre intérieur ou 
extérieur, il sera disposé de ces territoires conformément aux 
stipulations cidessous: 

La Serbie s'engage à ne formuler aucune revendication en 
ce qui concerne les territoires situés au delà de la ligne tracée 
sur la carte ci-annexée et qui, ayant son point de départ à la 
frontière turco-bulgare, au mont Golem (au nord de Kr. Palanka) 
suit la direction générale du sud-ouest jusqu'au lac d'Ochrida, 
en passant par le mont Kitka, entre les villages de Metejevo 
et Podarjikon, par le sommet à l'est du village Nerav, en suivant 
la ligne de partage des eaux jusqu'au sommet 1.000, au nord 
du village de Baschévo, entre les villages de Liubentzi et Petar- 
litza, par le sommet Ostrich 1.000 (Lisetz-Planina), lé sommet 
1.050 entre les yillages de Dratch et Opila, par les villages de 
Talichmantzi et Jivalevo, le sommet 1.050, le sommet 1.000, 
le village Kichali, la ligne principale de partage des eaux Gra- 
dichté-Planina jusqu'au sommet Gorichté, vers le sommet 1023, 
suivant ensuite la ligne de partage des eaux entre les villages 
Ivankovtzi et Loghintzi, par Vetersko et Sopot sur le Vardar. 
Traversant le Vardar, elle suit les crêtes vers le sommet 2.550 
et jusqu'à la montagne Pétropole, par la ligne de partage des 
eaux de cette montagne entre les villages de Krapa et Barbares 
jusqu'au sommet 1.200, entre les villages de Yakryenovo et 
Drenovo, jusqu'au mont Tchesma (1.254), par la ligne de partage 
des eaux des montagnes Baba-Planina et Krouchka-Tepessi, entre 
les villages de Salp et Tzerske, jusqu'au sommet de la Protoyska- 
Planina, à l'est du village de Belitza, par Bréjani, jusqu'au sommet 
1.200 (Ilinska-Planina), par la ligne de partage des eaux passant 



233 



par le sommet 1.330 jusq'au sommet 1.217 et entre les villages 
de Livoichta et Corentzi jusqu'au lac d'Ochrida près du monastère 
de Gabovitzi. 

La Bulgarie s'engage à accepter cette frontière si Sa Majesté 
l'Empereur de Russie, qui sera sollicité d'être l'arbitre suprême 
en cette question, se prononce en faveur de cette ligne. 

Il va de soi que les deux parties contractantes s'engagent 
à accepter comme frontière définitive la ligne que Sa Majesté 
l'Empereur de Russie, dans les limites sus-indiquées, aurait trouvée 
correspondre le plus aux droits et aux intérêts des deux parties. 

Article 3. 

Copie du traité et de la présente annexe secrète sera 
communiquée conjointement au gouvernement impérial de Russie, 
qui sera prié en même temps d'en prendre acte, de faire preuve 
de bienveillance à l'égard des buts qu'ils poursuivent, et de prier 
Sa Majesté l'Empereur de Russie de daigner accepter et approuver 
les attributions désignées pour sa personne et son gouvernement, 
par les clauses de ces deux actes. 

Article 4. 

Tout différend qui surgirait touchant l'interprétation et 
l'exécution d'une quelconque des clauses du traité, de la présente 
annexe secrète et de la convention militaire sera soumis à la 
décision définitive de la Russie, dès lors que l'une des deux 
parties aura déclaré qu'elle estime impossible une entente par 
des pourparlers directs. 

Article 5. 

Aucune des dispositions de la présente annexe secrète ne 
pourra être publiée ou communiquée à un autre État sans une 
entente préalable des deux parties et l'assentiment de la Russie. 

Fait à Sofia, le 29 février 1912. 



Convention militaire entre le royaume de Bulgarie 
et le royaume de Serbie. 

Conformément à l'esprit et sur la base de l'article 3 du 
traité d'amitié et l'alliance entre le royaume de Bulgarie et le 
joyaume de Serbie et afin de mieux assurer la conduite de la 
guerre avec succès et la réalisation plus complète des buts que 



— 234 — 

l'alliance a en vue, les deux parties contractantes conviennent 
des stipulations ci-dessous, qui auront, en tout, même force et 
valeur que les dispositions du traité lui-même. 

Article premier. 

Le royaume de Bulgarie et le royaume de Serbie s'enga- 
gent, dans les cas prévus par les articles 1 er et 2 du traité 
d'alliance et par l'article 1 er de l'annexe secrète à ce traité, à 
se porter mutuellement secours, la Bulgarie avec une force armée 
qui ne devra pas être inférieure à deux cent mille combattants 
et la Serbie avec une force d'au mois cent cinquante mille com- 
battants, en mesure aussi bien de combattre à la frontière que 
de prendre part à des opérations militaires hors du territoire 
national. 

Dans ce nombre ne sauraient être compris ni les combat- 
tants de formations surnuméraires, ni ceux du troisième ban 
serbe, ni les troupes territoriales bulgares. 

Ce contingent de combattants devra être rendu à la fron- 
tière ou au delà des frontières de son territoire national — dans 
la direction où il devra être dirigé suivant les causes et le but 
de la guerre, et d'après le développement des opérations mili- 
taires — au plus tard le vingt et unième jour après la déclara- 
tion de la guerre ou la communication de l'État allié que le 
casus fœderis s'est produit. Toutefois, même avant l'expira- 
tion de ce délai, les deux parties considéreront comme leur 
devoir d'alliée — et si cela est conforme à la nature des opé- 
rations militaires et peut contribuer à l'issue favorable de la 
guerre — d'envoyer, même partiellement et dans les limites de 
la mobilisation et de la concentration, leurs troupes sur le champ 
de bataille dès le septième jour à partie de la déclaration de la 
guerre ou de la survenance du casus fœderis. 

Article 2. 

Si la Roumanie attaque la Bulgarie, la Serbie est tenue de 
lui déclarer immédiatement la guerre et de diriger contre elle ses 
forces, d'au moins cent mille combattants, soit sur le moyen 
Danube, soit sur le théâtre d'opérations ee la Dobroudja. 

Au cas où la Turquie attaquerait la Bulgarie, la Serbie 
s'engage à pénétrer en Turquie et à distraire de ses troupes 
mobilisées, cent mille combatants au moins, pour les diriger sur 
le théâtre d'opérations du Vardar. 

Si la Serbie se trouve être, à ce moment, seule ou con- 
jointement avec la Bulgarie, déjà en guerre avec un tiers Etat v 



235 



elle engagera contre la Roumanie ou la Turquie toutes les troupes 
dont elle conservera la libre disposition. 

Article 3. 

Si la Autriche-Hongrie attaque la Serbie, la Bulgarie est 
tenue de déclarer immédiatement la guerre à l'Autriche-Hongrie 
et de diriger ses troupes, d'au moins deux cent mille combattants 
en Serbie, de telle sorte que, unies à l'armée serbe, elles opèrent 
soit offensivement, soit défensivement, contre l'Autriche-Hongrie. 

La même obligation incombera à la Bulgarie vis-à-vis de 
la Serbie au cas où l'Autriche-Hongrie. sous quelque prétexte 
que ce soit, d'accord ou sans le consentement de la Turquie,, 
ferait pénétrer ses troupes dans le sandjak de Novi-Bazar et où 
par suite la Serbie lui déclarerait la guerre ou, pour la défense 
de ses intérêts, dirigerait ses troupes dans le sandjak et par là 
provoquerait un conflit armé entre elle et l'Autriche-Hongrie. 

Au cas où la Turquie attaquerait la Serbie, la Bulgarie 
s'engage à franchir immédiatement la frontière turque et à prélever 
sur ses troupes, mobilisées conformément à l'article premier de 
la présente convention, une armée forte d'au moins cent mille 
combattants, qui sera dirigée sur le théâtre d'opérations du Vardar. 

Si la Roumanie attaque la Serbie, la Bulgarie est tenue 
d'attaquer les troupes roumaines dès qu'elles auront pénétré, en, 
traversant le Danube, sur le territoire serbe. 

Si la Bulgarie, dans l'un quelconque des cas envisagés par 
le présent article, se trouve déjà, seule ou conjointement avec 
la Serbie, en guerre avec un tiers État, elle est tenue de porter 
au secours de la Serbie toutes les troupes dont elle conserverait 
la libre disposition. 

Ariiclc -4. 

Si la Bulgarie et la Serbie, suivant une entente préalable., 
déclarent la guerre à la Turquie, l'une et l'autre seront tenues,, 
s'il n'en est disposé autrement par un arrangement spécial, de 
prélever sur leurs troupes, mobilesées conformément à l'article 
premier de la présente convention, et de diriger sur le théâtre 
d'opérations du Vardar une armée d'au mois cent mille combattants. 

Article 5. 

Au cas où l'une des parties contractantes déclarerait la 
guerre à un tiers État sans entente préalable et sans le consen- 
tement de l'autre partie contractante, cette denrnière sera déliée 
des obligations prévues à l'article premier de la présente conven- 
tion, mais sera tenue d'observer, pendant la durée de la guerre 



236 - 



une neutralité amicale vis-à-vis de son alliée, ansi que de mo- 
biliser sans retard une force d'au moins cinquante mille combat- 
tants qui sera concentrée de manière à assurer au mieux la 
liberté des mouvements de son alliée. 

Article 6. 

En cas de guerre conjointe, aucune des parties contrac- 
tantes ne pourra conclure avec l'ennemi d'armistice plus long 
que vingtquatre heures, sans une entente préalable et sans le 
consentement de l'autre partie. 

Une entente préalable et par écrit sera de même néces- 
saire pour que des pourparlers de paix puissent être engagés 
et un traité de paix signé. 

Article 7. 

Pendant la durée de la guerre, les troupes de chacune des 
parties contractantes seront commandées et toutes leurs opéra- 
tions seront dirigées par leurs propres commandements. 

Lorsque des corps de troupes appartenant aux armées des 
deux Etat opéreront contre un même objectif, le commandement 
commun sera pris, pour des unités, de même importance, par le 
chef le plus ancien en grade, et pour des unités d'importance, 
différente par le chef le plus ancien au point de vne du com- 
mandement exercé. 

Lorsqu'une ou plusieurs armées distinctes appartenant à 
une des parties contractantes seront mises à la disposition de 
l'autre partie, elles se trouveront sous les ordres de leurs propres 
commandants qui, pour la conduite stratégique des opérations, 
seront soumis au commandant en chef de l'armée à la disposition 
de laquelle elles sont mises. 

En cas de guerre conjointe contre la Turquie, le comman- 
dement en chef sur le théâtre d'opérations du Vardar appartiendra 
à la Serbie si l'armée principale serbe opère sur ce théâtre et 
si elle est numériquement plus forte que les troupes bulgares 
sur ce théâtre, conformément à l'article 4 de la présente con- 
vention. Toutefois si l'armée principale serbe n'opère pas sur ce 
théâtre et lorsqu'elle y sera numériquement plus faible que les 
troupes bulgares, le commandement en chaf sur ce théâtre ap- 
partiendra à la Bulgarie. 

Article 8. 

Au cas où les troupes des deux parties contractantes se 
trouveraient placées sous les ordres d'un même commandant, tous 
Jes ordres et toutes les prescriptions se rapportant à la conduite 



237 

stratégique des opérations tactiques communes seront rédigées 
dans les deux langues, en bulgare et en serbe. 

Article 9. 

En ce qui concerne le ravitaillement et les subsistances en 
général, le logement, le. service médical, le transport des blessés 
et malades ou l'inhumation des morts, le transport du matériel 
de guerre et autres objets similaires, l'armée de chacune des 
parties contractantes jouira des mêmes droits et facilités sur le 
territoire de l'autre partie et par les mêmes procédés que les 
troupes de cette dernière partie conformément aux lois et règles 
locales. Toutes les autorités locales doivent, dans le même but, 
prêter leur appui aux troupes alliées. 

Le payement de toutes les subsistances sera réglé par 
chaque partie pour son compte aux prix locaux, de préférence 
en espèces et, dans des cas exceptionnels, contre bons délivrés 
spécialement. 

Le transport des troupes et de tout le matériel de guerre, 
subsistances et autres objets en chemin de fer et les frais y 
relatifs seront à la charge de la partie sur le territoire de laquelle 
ce transport a lieu. 

Article 10. 

Les trophées appartiennent à l'armée qui les aura pris. 

Dans le cas où la prise a lieu par. l'effet d'un combat en 
commun sur le même terrain, les deux armées partageront les 
trophées proportionnellement aux forces des combattants qui y 

auront directement participé. 

■\ 

Article 11. 

Durant la guerre, chaque partie contractante aura un dé- 
légué dans l'état-major du commandement en chef ou dans les 
commandements des armées, lesquels délégués entretiendront la 
liaison entre les deux armées sous tous 4es rapports. 

Article 12. 

Les opérations stratégiques et les cas qui ne sont 
pas prévus, ainsi que les contestations qui pourraient surgir 
seront réglés d'un commun accord par les deux commande- 
ments en chef. 

Article 13. 

Les chefs des états-majors des armées alliées s'enten- 
dront, immédiatement après la conclusion de la présente con- 
vention, sur la distribution des troupes mobilisées d'après l'article 



238 



premier de cette convention et leur groupement dans la zone 
<le concentration dans les cas exposés ci-dessus ; sur les routes 
qui devront être réparées ou construites à nouveau en vue 
de la concentration rapide sur la frontière et des opérations 
-ultérieures. 

Article 14. 

La présente convention sera en vigueur à partir du jour 
de sa signature et durera tant qu'aura force le traité d'amitié et 
d'alliance auquel elle est annexée à titre de partie intégrante. 

Sofia, 29 avril 1912. 

I v. E v. G u é c h o f f. 

M. Milovanovitch. 

Lieutenant général]: A. N i k i p h o r o f f. 

Général: R. Poutnik. 



Arrangement entre les états-majors de Bulgarie 
et de Serbie. 

Conformément à l'article 13 da la convention militaire 
«existant entre le royaume de Bulgarie et le royaume de Serbie, 
les délégués désignés par les deux parties ont, sur la base des 
plans d'opérations respectifs, convenu de ce qui suit : 
Au cas d'une guerre entre la Bulgarie et la Serbie 

d'une part et la Turquie de l'autre part: 

Dans l'hypothèse où la principale armée turque serait 
«concentrée dans la région d'Uskub, Koumanovo, Kratovo, Kotchani, 
Vélès, les troupes alliées destinées à agir sur l'théâtre d'opéra- 
tions du Vardar seront réparties, comme suit: 

1° Une armée serbe de deux divisions marchera, par le 
Kara-Dagh, sur Uskub. Cette armée formera l'aile broite des 
troupes alliées; 

2° Une armée serbe de cinq divisions d'infanterie et une 
division de cavalerie avancera, par la villée de la Moravitza et 
de la Ptchina, sur le front Koumanovo-Kratovo. Cette armée 
constituera le centre des troupes alliées avec la mission d'opérer 
de front contre l'ennemi. 

3° Une armée bulgare de trois divisions fournira l'aile 
gauche des troupes alliées, avec la mission d'opérer contre l'aile 
droite et sur lès derrières de l'ennemi, dans les directions 
•de Kustendil, Egri-Palanka, Uskub et Kustendil, Tzarévo-Sélo, 
Kotchani. 



239 



4° Les deux chefs d'état-major général reconnaîtront en- 
semble la région entre Kustendil et Vrania, et si cette recon- 
naissance démontre la possibilité d'employer de grandes masses 
dans la direction de Kustendil, Egri-Palanka, Uscub, les deux 
divisions serbes destinées à opérer, par le Kara-Dagh, contre 
Uskub, seront, si la situation générale le permet, employées à 
renforcer l'aile gauche des troupes alliées et seront concentrées 
à cet effet près de Kustendil. 

5° Pour couvrir le flanc droit des troupes alliées, le chef 
d'état-major de l'armée serbe disposera à sa convenance des trois 
divisions restantes du deuxième ban. 

6° Le chef d'état-major de l'armée bulgare s'engage à agir 
pour la prompte mise en état de la route de Bossilograd à Vlassina. 

7° Si la situation exige le renforcement des troupes 
bulgares sur le théâtre d'opérations de la Maritza et si, pour 
le théâtre d'opérations du Vardar, toutes les troupes ci-dessous 
énumérées ne sont point indispensables, les unités nécessaires 
seront transportées de ce dernier théâtre d'opérations sur celui 
de la Maritza. A l'inverse, si la situation exige le renforcement 
des troupes alliées sur le théâtre d'opérations du Vardar et si 
le maintien de toutes les troupes désignées pour les opérations 
sur le théâtre de la Maritza n'est pas indispensable, les unités 
nécessaires seront transportées de ce théâtre sur celui du 
Vardar. 



ANNEXE. 

Les deux états-majors généraux s'engagent: 

a) A échanger tous leurs renseignements sur les armées 
des pays limitrophes; 

b) A se procurer mutuellement le nombre voulu d'exem- 
plaires de tous les règlements, instructions, cartes, etc., tant 
officiels que secrets; 

c) A envoyer chacun dans l'armée alliée un certain nombre 
d'officiers chargés de se familiariser avec son organisation et 
d'en étudier la langue, conformément à l'article 2 de la conven- 
tion militaire. 

d) Les chefs d'état-major des armées serbe et bulgare se 
rencontreront chaque automne pour se mettre au courant de la 
situation générale et pour introduire dans les arrangements conclus 



240 



les modifications rendues nécessaires par les changements de la 
situation. 

Varna, 19 juin 1912. 

Général R. P o u t n i k. 
\ ' Général Fitcheff. 

Remarque. — Le groupement des troupes alliées et 
l'idée première des opérations appartiennent à l'état-major général 
serbe; je n'en prends point la responsabilité. 

Signé: Général Fitcheff. 



o. 

Avis exprimés par les représentants des états-majors. 

Au cours de l'examen concerté du plan d'opérations contre 
la Turquie, le chef de l'état-major bulgare a établi ce qui suit : 

1° J'estime que dans une guerre contre la Turquie, la 
vallée de la Maritza formera le principal théâtre d'opérations et 
que c'est là quil faudra frapper le coup décisif, car je suppose 
que, vu la configuration du terrain et les importants objectifs 
stratégiques, les principales forces de l'armée tujque y seront 
concentrées; 

2° Ceci étant, je propose à l'état-major serbe allié d'étudier 
la question de savoir comment il pourra renforcer l'armée bulgare 
dans la valée de la Maritza, pour qu'elle acquière la supériorité 
numérique sur l'ennemi en ayant en vue la concentration supposée 
de la force turque dans cette vallée. 

3° Les troupes nécessaires pour renforcer l'armée bulgare 
sur le théâtre de guerre de la Maritza peuvent être prélevées 
sur les contingents du théâtre de la guerre en Macédoine. 

Belgrade, le 23 août/5 septembre 1912. 

Le Chef de l'état-major général, 

Général -major Fitcheff 4 '. 



Au cours de l'examen concerté du plan d'opérations contre 
la Turquie, le chef de l'état-major serbe est resté d'avis: 

1° Que la vallée du Vardar formera le principal théâtre 
de la guerre et que là seront concentrées les plus grandes forces, 
de l'enmeni ; 



241 



2° Ceci étant, il faudra concentrer sur ce théâtre, au début 
de la campagne, des forces alliées plus nombreuses ; 

3° L'état-major, tenant compte de l'importance générale 
du théâtre de la guerre du Vardar, ayant en vue surtout la 
configuration du terrain et la saison prévue pour les opérations 
militaires, ainsi que cette circonstance politique à savoir que les 
armées grecque et monténégrine opéreront dans le même temps 
contre l'armée turque sur ce théâtre, déclare : 

a) Que toute l'armée serbe doit opérer contre l'armée 
turque du théâtre de la guerre du Vardar, et 

b) que l'armée bulgare alliée doit envoyer de Kustendil 
même sur le théâtre de la guerre du Vardar une force d'au moins 
une divisiorj (24 bataillons avec l'artillerie et tous les services 
requis) pou/ grossir l'effectif de l'armée serbe. 

Belgrade, le 23 aout/5 septembre 1912. 

Le suppléant de l'adjoint au chef de l'état-major général, 
-colonel d'état-major. 

Signé: Jivotine Mitchitch. 



6. 

Arrangement entre les états-majors de Bulgarie 
et de Serbie. 

Sur la base de l'article 4 de la convention militaire existant 
entre le royaume de Bulgarie et le royaume de Serbie, les 
délégués désignés par les deux parties, les chefs de leurs états- 
majors respectifs, après avoir examiné le projet d'une guerre 
offensive contre la Turquie, ont, d'un commun accord, pris la 
résolution qui suit ; 

1° Toute l'armée serbe opérera sur le théâtre de la guerre 
de la Macédoine en s'engageant à assurer la ligne d'opération 
Egri-Palanka — Kustendil. 

2° La totalité de l'armée bulgare opérera dans la vallée 
de la Maritza, en détachant une division, au début des opérations, 
sur la ligne Kustendil— Doupnitza. Une garnison spéciale sera 
laissée à Doupnitza pour la sécurité de la ville. 

3° Une division serbe du premier ban sera transportée en 
chemin de fer à Kustendil et formera au début, avec la division 
bulgare, une armée qui coopérera avec la principale armée serbe. 

Si la principale armée serbe refoule les Turcs au delà de 
la ligne Uskub — Vélès — Chtip et si elle se porte à l'attaque au 
sud de cette ligne, les Bulgares pourront se servir de leur 

16 



— 242 — 

division pour renforcer les troupes du théâtre de guerre de la: 
Maritza, en laissant des troupes territoriales à la frontière 
macédonienne. 

4° L'organisation du transport sera la suivante : la ligne 
Pirot--Tzaribrod — Sofia— Kustendil sera laissée a la dispositiort 
de l'état-major serbe dès la cinquième journée de la mobilisation. 
Les transports se feront par des trains serbes, le matériel roulant 
bulgare ne pouvant pas être disponible à ce moment. 

5° Le ministère bulgare de la Guerre assurera, dans les 
premiers temps, l'approvisionnement de la division serbe. 

Les provisions de vivres prises aux Bulgares seront ren- 
dues en nature par le ministère serbe de la Guerre. 

6° L'arrangement du 19 juin 1912 entre les chefs d'état- 
major respectifs (signé à Varna) reste en vigueur après la pré- 
sente combinaison. 

Sofia, le 15 septembre 1912i 

Général-major F i t c h e f L 
Général R. Po u t n i k. 



IV. 

Le traité, d'alliance et la convention militaire entre la 
Bulgarie et la Grèce du 16 mai 1912. 

i. 

Traite d'alliance défensive entre la Bulgarie et la Grèce. 

Considérant que les deux royaumes désirent fermement la 
conservation de la paix dans la péninsule balkanique et peuvent, 
par une alliance défensive solide, mieux répondre à ce besoin : 

Considérant, dans ce même ordre d'idées, que la coexis- 
tence pacifique des différentes nationalités en Turquie, sur la 
basse d'une égalité politique réelle et véritable et le respect des 
droits découlant des traités ou autrement concédés aux nationa- 
lités chrétiennes de l'empire, constituent des conditions néces- 
saires pour la consolidation de l'état de choses en Orient; 

Considérant enfin qu'une coopération des deux royaumes, 
dans le sens indiqué, est de nature, dans l'intérêt même de 
leurs bons rapports avec l'Empire ottoman, à faciliter et à cor- 
roborer l'entente des éléments grec et bulgare en Turquie; 



— 243 — 

Le gouvernement de Sa Majesté le roi des Bulgares et le 
gouvernement de Sa Majesté le roi des Hellènes, se promettant 
de ne pas donner une tendance agressive quelconque à leur 
accord purement défensif et ayant résolu de conclure une alliance 
de paix et de protection réciproque dans les termes ci-dessous 
indiqués, ont nommé pour leurs plénipotentiaires .... 

Lesquels, après avoir échangé leurs pouvoirs, ont arrêté ce 
qui suit: 

Article premier. 

Si, contrairement au sincère désir des deux hautes parties 
contractantes, et en dépit d'une attitude de leur gouvernement 
évitant tout acte d'agression et toute provocation vis-à-vis de 
l'Empire ottoman, l'un des deux États venait à être attaqué par 
la Turquie, soit dans son territoire, soit par une atteinte systé- 
matique aux droits découlant des traités ou des principes fon- 
gamentaux du droit des gens, les deux hautes parties contrac- 
tantes sont tenues de se prêter réciproquement secours avec la 
totalité de leurs forces armées et par suite de ne conclure la 
paix que conjointement et d'accord. 

Article 2. 

Les deux hautet parties contractantes se promettent mu- 
tuellement, d'un côte d'user de leur influence morale auprès de 
leurs congénères en Turquie afin qu'ils contribuent cincèrement 
à la coexistencs pacifique des éléments constituant la population 
de l'empire, et de l'autre côté de se prêter une assistance réci- 
proque et de marcher d'accord, dans toute action auprès du 
gouvernement ottoman ou auprès des grandes puissances, qui 
aurait pour but d'obtenir ou d'assurer la réalisation des droits 
découlant des traités ou autrement concédés aux nationalités 
grecque et bulgare, l'application de l'égalité politique et des 
garanties constitutionnelles. 

Article 3. 

Le présent traité aura une durée de trois arts à partir du 
jour de sa signatnre et sera renouvelé tacitement pour une anée 
sauf dénonciation. Sa dénonciation doit être notifiée au moins 
six mois avant l'expiration de la troisième année à partir de la 
signature du traité. 

Article 4. 

Le présent traité sera gardé secret. Il ne pourra être com- 
muniqué à une tierce puissance soit intégralement, soit en partie v 

16* 



244 



ni divulgué en partie ou en tout qu'avec le consentement des 
deux hautes parties contractantes. 

Le présent traité sera ratifié le plus tôt que faire se pourra. 
Les ratifications seront échangées à Sofia (ou à Athènes). 

En foi de quoi, les plénipotentiaires respectifs ont signé le 
présent traité et y ont apposé leurs cachets. 

Fait à Sofia, en double expéditions, le 16 mai 1912. 

I. E. G u é c h o f f, D. Panas. 



DECLARATION. 

L'article premier ne se rapporte notamment pas au cas où 
une guerre viendrait à éclater entre la Grèce et la Turquie par 
suite de l'admission dans le Parlement grec des députés crétois 
contre la volonté du gouverment ottoman; dans ce cas, la 
Bulgarie n'est tenue qu'à garder vis-à-vis de la Grèce une neutralité 
bienveillante. Et comme la liquidation de la crise des affaires 
d'Orient, née des événements de 1908, aussi quant à la question 
crétoise, correspond à l'intérêt général, et est même de nature, 
sans troubler l'équilibre dans la péninsule balkanique, à y consolider 
dans l'intérêt de la paix la situation internationale, la Bulgarie 
(indépendamment des engagements assumés par le présent traité) 
promet de ne gêner d'aucune façon une action éventuelle de la 
Grèce qui tendrait à la solution de cette question. 

I. E. G u é c h o f f, D. Panas. 

2. 
Convention militaire entre la Bulgarie et la Crèce. 

Sa Majesté le roi des Bulgares et Sa Majesté le roi des 
Hellènes, désirant compléter par une convention militaire le traité 
d'alliance défensive conclu à Sofia le 16 mai 1912 entre le 
royaume de Bulgarie et le royaume de Grèce, ont, dans ce but, 
nommé pour leurs plénipotentiaires .... 

Lesquels après s'être communiqué leurs pleins pouvoirs 
trouvés en bonne et due forme, sont convenus de ce qui suit : 

Article premier. 

Dans le cas où, conformément aux obligations découlant 
du traité d'alliance défensive conclu à Sofia le 16 mai 1912 



— 245 - 

entre la Bulgarie et la Grèce, la Grèce interviendrait militairement 
contre la Turquie dans une guerre bulgaro-turque, ou bien la 
Bulgarie contre Ja Turquie dans une guerre turco-grecque, les 
deux États, bulgare et grec, s'engagent à se prêter mutuellement 
secours: soit, la Grèce avec un effectif atteignant au minimum 
cent vingt mille hommes, et la Bulgarie avec un effectif d'au 
moins trois cent mille hommes; ces forces devront être aptes 
aussi bien à entrer en campagne sur la frontière qu'à prendre 
part à des opérations militaires en dehors des limites du territoire 
national. 

Les troupes sus-indiquées devront être concentrées à la 
frontière et à même de la franchir au plus tard le vingtième 
jour qui aura suivi la mobilisation ou l'avis donné par l'une des 
parties contractantes que le casus fœderis s'est produit. 

Article 2. 

Au cas où la Grèce viendrait à être attaquée par la Turquie, 
la Bulgarie s'engage à déclarer la guerre à cette dernière puissance 
et à entrer en campagne contre elle avec l'ensemble de ses forces, 
fixées, aux termes de l'article premier, à un minimum de trois 
cent mille hommes, en conformant ses opérations militaires au 
plan élaboré par l'état-major bulgare. 

Au cas où la Bulgarie viendrait à être attaquée par la 
Turquie, la Grèce s'engage à déclarer la guerre à cette dernière 
puissance et à entrer en campagne contre elle avec l'ensemble 
de ses forces, fixées aux termes de l'article premier, à un minimum 
de cent vingt mille hommes, en conformant ses opérations 
militaires au plan élaboré par l'état-major grec. L'objectif principal 
de la flotte hellénique devra toutefois être de se rendre maîtresse 
de la mer Egée et d'interrompre les communications par cette 
voie entre l'Asie Mineure et la Turquie d'Europe. 

Dans les cas prévus aux deux paragraphes précédents, la 
Bulgarie s'engage à opérer offensivement avec une partie impor- 
tante de son armée contre les forces turques concentrées dans 
la région des vilayets de Kossovo, Monastir et Salonique. Si 
la Serbie, en vertu de ses accords avec la Bulgarie, prend part 
à la guerre, la Bulgarie pourra disposer de la totalité de ses 
forces militaires en Thrace; mais dans ce cas, elle prend par le 
présent acte l'engagement envers la Grèce que des forces mili- 
taires serbes d'un effectif d'au moins cent vingt mille combattants 
opéreront offensivement contre les forces turques concentrées 
dans la région des trois vilayets susmentionnés. 



— 246 



Article 3. 



Si la Bulgarie et la Grèce, aux termes d'une entente préa- 
lable, déclarent la guerre à la Turquie, elles sont l'une et l'autre 
tenues — à moins qu'il n'en soit disposé autrement par un 
accord spécial — de faire entrer en campagne les effectifs prévus 
à l'article premier de la présente convention. 

Les dispositions des deux derniers paragraphes de l'article 2 
sont, dans ce cas aussi, applicables. 

Article 4. . 

Au cas où l'un des gouvernements contractants déclarerait 
la guerre à un État autre que la Turquie, sans une entente 
préalable et sans le consentement de l'autre gouvernement, ce 
dernier est délié des obligations exposées à l'article premier, 
mais reste néanmoins tenu d'observer pendant toute la durée 
de la guerre, une neutralité amicale à l'égard de son allié. 

Article 5. 

En cas de guerre conjointe, aucun des États alliés ne 
pourra conclure d'armistice d'une durée supérieure à vingt-quatre 
heures sans une entente préalable et sans le consentement de 
l'autre État allié. 

L'entente des deux parties contractantes^ contenue dans 
un accord écrit, sera de même nécessaire pour que l'une d'elles 
puisse engager des négociations en vue de la paix ou conclure 
un traité de paix. 

Article a t 

Dans le cas où la Bulgarie et la Grèce ayant mobilisé 
leurs forces armées ou étant entrées en campagne, la Grèce se 
verrait obligée de régler la question Cretoise suivant les vœux 
des populations de l'île et serait pour cela attaquée par la Turquie, 
la Bulgarie s'engage à se porter à son secours, conformément 
à l'article premier de la présente convention. 

Article 7. 

Les chefs d'état-major général des armées bulgare et 
grecque, devront en cas de guerre, se renseigner mutuellement 
et en temps opportun sur leurs plans d'opérations. Ils devront 
en outre faire connaître tous les ans les modifications apportées 
à ces plans du fait de circonstances nouvelles. 

Article 8. 

La présente convention deviendra obligatoire pour les 
deux parties contractantes sitôt après avoir été signée; elle 



247 



«demeurera en vigueur pendant toute la durée du traité d'alliance 
défensive du 16 mai 1912, auquel elle est incorporée à titre 
<ie partie intégrante. 

Fait à Sofia, en double exemplaire, le 22 septembre 1912. 

I. E. G u é c hof f. 

Général Fit c hef f. 

D. Panas. 

J. M. M e t a x a s, capitaine. 



Le traité de Londres du 17/30 mai 1913. 

Sa Majesté l'Empereur des Ottomans d'une part et Sa 
Majesté le Roi de Serbie, Sa Majesté le Roi de Bulgares,! Sa 
Majesté le Roi des Hellènes, Sa Majesté le Roi de Monténégro 
(ci-après désignés par les mots „les Souverains alliés") d'autre 
pars, animés du désir de mettre fin au présent état de guerre et 
de rétablir des relations de paix et d'amitié entre leurs Gouver- 
nement et leurs sujets respectifs, ont résolu de concure un Traité 
de Paix et ont chosi à cet effet pour leurs Plénipotentiaires: 

Article 1. 

Il y aura, à dater de l'échange des ratifications du présent 
traité, paix et amitié entre Sa Majesté l'Empereur des Ottomans 
d'une part et Leurs Majestés les Souverains alliés d'autre part, 
ainsi qu'entre leurs héritiers et successeurs, leurs Etats et sujets 
respectifs, à perpétuité. 

Article 2. 

Sa Majesté l'Emperer des Ottomans cède à Leurs Ma- 
jestés les Souverains alliés tous les territoires de Son Empire 
sur le continent européen à l'Ouest d'une ligne tirée d'Enos sur 
la Mer Egée à Midia sur la Mer Noire, à l'exception de l'Al- 
banie. Le tracé exact de de la frontière d'Enos à Midia sera 
déterminé par une commission internationale. 

Article 3. 

Sa Majesté l'Empereur des Ottomans et Leurs Majestés 
les Souverains alliés déclarent remettre à Sa Majesté l'Empereur 
d'Allemagne, à Sa Majesté l'Empereur d'Autriche, Roi de Bohême 
etc., et Roi Apostolique de Hongrie, à Monsieur le Président de 
la République Française, à Sa Majesté le Roi de Grande-Bretagne 
<et d'Irlande et des Territoires britanniques au delà des Mers, 



248 



Empereur des Indes, à Sa Majesté le Roi d'Italie et à Sa Ma- 
jesté l'Empereur de toutes les Russies le soin de régler la dé- 
limitation des frontières d'Albanie et toutes autres questions 
concernant l'Albanie. 

Article 4. 

Sa Majesté l'Empereur des Ottomans déclare céder à Leurs 
Majestés les Souverains alliés l'île de Grète et renoncer en leur 
faveur à tous les droits de souveraineté et autres qu'il possédait 
sur cette île. 

Article 5. 

Sa Majesté l'Empereur des Ottomans et Leurs Majestés 
les Souoerains alliés déclarent confier à Sa Majesté l'Empereur 
d'Allemagne, Sa Majesté l'Empereur d'Autriche, Roi de Bohême 
etc. et Roi Apostolique de Hongrie, à Monsieur le Président de 
la République Française, à Sa Majesté le Roi de Grand-Bretagne 
et d'Irlande et des Territoires britanniques au delà des Mers, 
Empereur des Indes, à Sa Majesté le Roi d'Italie et à Sa Ma- 
jeMé l'Empereur de toutes les» Russies le soin de statuer sur le 
sort de toutes les îles ottomanes de la Mer Egée, l'île de Grète 
exceptée, et de la pénininsule de Mont-Athos. 

Article 6. 

Sa Majesté l'Empereur des Ottomanes et Leurs Majestés 

les Souverains alliés déclarent remettre le soin de régler les 

questions d'ordre financier résultant de l'état de guerre quf 

prend fin et des cessions territoriales ci-dessus mentionnées à 

la commission internationale convoquée à Paris, à laquelle ils 

ont délégué leurs représentants. 

E9 .:. - WkJL j^ . 

Article 7. 

Les questions concernant les prisonniers de guerre, juri- 
diction, nationalité et commerce seront réglées par des conven- 
tions spéciales. 

Article Final (Clause concernante la ratification): 

„En procédant à la signature du traité de paix conclu à la 
date de ce jour entre la Bulgarie, la Grèce, la Serbie et le Monténégro 
d'une part, et la Turquie de l'autre, les soussignés, plénipotentiaires de 
la Bulgarie et de la Turquie, dûment autorisés par leurs Gouvernements 
respectifs, sont convenus par le présent protocole, qui fera partie inté- 
grante^dudit traité et aura la même force et valeur que le traité de 
paix, entrera en vigueur et produira tous ses effets à partir du jour de 
la signature. 

En foi de quoi les plénipotentiaires respectifs ont signé le présent 
protocole et y ont apposé leur cachet. 

Fait en deux exemplaires à Londres, au Palais de St. James, le 
17/30 Mai 1913". 



— 249 



VI. 



Le traité serbo-grec contre la Bulgarie du 19 mai 
(Hr juin) 1913. 

Sa Majesté le Roi de Serbie et Sa Majesté le Roi des 
Hellènes, considérant qu'il est de leur devoir de veiller à la 
sécurité de leurs peuples et à la tranquillité de leurs royaumes; 

Considérant de plus, dans leurs formel désir de conserver 
une paix durable dans la péninsule Balkaniqne, que le moyen le 
plus efficace d'y arriver est de s'unir par une étroite alliance 
défensive ; 

Ont résolu de conclure une alliance de paix, d'amitié et 
de protection réciproque, se promettant de ne jamais donner 
une tendance agressive à leur accord purement défensif, et ont 
dans ce but nommé pour leurs plénipotentiaires, savoir: 

Sa Majesté le Roi de Serbie, M. Mathias Boschkovitch, 
son ministre à Athènes, grand officier de l'ordre royal de Saint 
Sava, Commandeur de l'ordre royal du Sauveur, 

Sa Majesté le Roi des Hellènes, M. Jean Alexandropoulos, 
son Ministre à Belgrade, Commandeur de l'ordre royal du Sauveur, 
grand officier de l'ordre royal de Takovo, 

; Lesquels, après avoir échangé leurs pleins pouvoirs, trou- 
vés en bonne et due forme, ont arrêté au jourd'hui ce qui suit : 

Article 1. 

Les deux hautes parties contractantes stipulent expressé- 
ment la garantie mutuelle de leurs possessions et prennent l'en- 
gagement, au cas où, contrairement à ce qu'il y a lieu d'espérer,, 
l'un des deux royaumes, sans aucune provocation de sa part, 
viendrait à être attaqué, de se prêter réciproquement secours 
avec la totalité de leurs forces armées et de ne conclure par 
suite la paix que conjointement et d'accord. 

Article 2. 

Lors du partage des territoire de la Turquie 
d'Europe qui, à l'issue de la guerre présente, seront 
cédés aux Etats Balkaniques par le traité de paix 
avec l'Empire Ottoman, les deux hautes parties con- 
tractantes s'engagent à n'entrer dans aucune en- 
tente particulière avec la Bulgarie, de se prêter 
une aide constante et à marcher toujours d'accord 
en soutenant mutuellement leurs revendications 
territoriales et les lignes frontières ci-dessous, 
indqiuées. 



250 



Article 3. 



Les deux hautes parties contractantes, considérant qu'il 
est de l'intérêt vital de leurs royaumes que nul autre 
Etat ne s'interpose entre leurs possessions respec- 
tives à l'ouest du fleuve Axios (Vardar), déclarent 
qu'elles se prêteront mutuellement aide afin que la Serbie et la 
Grèce aient une frontière commune. Cette frontière, basée 
sur le principe de l'occupation effective, partira du 
plus haut sommet de la chaîne de Kamna, délimitant le bassin 
du haut Schkoumbi, contournera le lac Achris (Ochrida), at- 
teindra la rive ouest du lac de Prespa au village de Kousko, et 
la rive est au Bas Dupliani (Dolni Dupliani), passera près de 
Rahmanli, suivra la ligne du partage des eaux entre la rivière 
Erigon (Tcherna) et la Moglenica et atteindra le fleuve Axios 
(Vardar) à trois kilomètres environ au sud de Ghévghéli, suivant 
la ligne donnée en détail dans l'annexe I du présent taité. 

Article 4. 

Les deux hautes parties contractantes conviennent que 
les lignes frontières serbo-bulgare et gréco-bul- 
gare seront établies sur le principe de l'occupation 
effective et de l'équilibre entre les trois Etats 
ainsi qu'il suit: 

La frontière serbe orientale suivra à partir de Ghévghéli 
le cours du fleuve Axios (Vardar) jusqu'au confluent de Bojimia 
Déré, remontera cette rivière et, passant par les cotes 120, 350, 
754, 895, 571 et les rivières Kriva Lakavitza, Brégalnica et 
Zlétovska, se dirigera vers un point de l'ancienne frontière turco- 
bulgare sur l'Ossogovska Planina, cote 2225, suivant la ligne 
donnée en détail dans l'annexe du présent traité. 

La frontière grecque du côté de la Bulgarie laissera à la 
Grèce sur la rive gauche de l' Axios (Vardar) les territoires occupés 
par les troupes serbes et grecques en face de Ghévghéli et de 
Davidovo jusqu'au mont Vélès et le lac de Doïran, puis, passant 
.au sud de Kilkitch (Koukouch), elle traversera le fleuve Strymon 
par le nord du pont d'Orliak et se dirigera par le lac Achinos 
(Tachinos) et la rivière Angistis (Angista) sur la mer un peu à 
l'est du golfe d'Elevthéra, suivant la ligne donnée en détail dans 
l'annexe III du présent traité. 

Article 5. 

S'il venait à se produire un désaccord avec la Bulgarie 
au sujet des frontières ci-dessus indiquées, et si tout arrange- 
ment à l'amiable devenait impossible, les deux hautes parties 



251 



contractantes se réservent de proposer d'un commun accor à la 
Bulgarie que le différend soit soumis à la médiation ou à l'arbi- 
trage des Souverains des Puissances de la Triple Entente ou des 
chefs d'autres Etats. Au cas où la Bulgarie refuserait d'accepter 
ce mode de règlement pacifique et assumerait une attitude mena- 
çante contre l'un des deux royaumes, ou tenterait d'imposer 
ses prétentions par la force, les deux hautes parties contractantes 
s'engagent solennellement à se prêter réciproquement secours 
avec la totalité de leurs forces armées et à ne conclure par 
suite la paix que conjointement et d'accord. 

Article 6. 

En vne de préparer et d'assurer les moyens de défense 
militaire, une convention militaire sera conclue dans le plus bref 
délai possible à partir de la signature du présent traité. 

Article 7. 

Sa Majesté le Roi des Hellènes s'engage à ce que son 
gouvernement donne toutes les facilités nécessaires et garantisse 
pour une période de 50 ans la pleine liberté de commerce 
d'exportation et d'importation serbe par le port de Salonique 
et les lignes du chemin de fer de Salonique vers Skopié et 
Monastir. Cette liberté sera aussi large que possible, pourvu 
seulement qu'elle soit compatible avec l'exercice plein et entier 
de la souveraineté hellénique. Une convention spéciale sera con- 
clue entre les deux hautes parties contractantes dans le délai 
d'un an à partir d'aujourd'hui pour régler en détail l'application 
de cet article. 

Article 8. 

Les deux hautes parties contractantes conviennent que, 
dès le règlement définitif de toutes les questions résultant de 
la guerre présente les états-majors de deux armées s'entendront 
en vue de régler parallèlement l'augmentation des torces mili- 
taires de chaque Etat. 

Article 9. 

Le deux hautes parties contractantes conviennent encore 
que, dès le règlement définitif de toutes les questions résultant 
de la guerre présente, elles procéderont d'un commun accord à 
l'étude d'un projet de convention douanière, dans le but de res- 
serrer étroitement les rapports commerciaux et économiques des 
•deux pays. 



252 



Article 10. 



Le présent traité entrera en vigueur aussitôt après sa sig- 
nature il ne poura être dénoncé avant l'expiration de dix années. 
L'intention d'en faire cesser les effets derva être notifiée 6 mois, 
à l'avance par l'une des deux hautes parties contractantes à 
l'autre, à défaut de quoi, l'accord liera les deux Etats jusqu'à 
l'expiration d'un an à dater du jour de la dénonciation. 

Article 11. 

Le présent traité sera gardé strictemant secret. Il ne pourra 
être communiqué à une autre puissance, soit intégralement, soit 
en partie, qu'avec le contractantes. 

Il sera ratifié le plus tôt que faire se pourra. 

Les ratifications seront échangées à Athènes. 

En foi de quoi les plénipotentiaires respectifs ont signé 
ce traité et y ont apposé leurs cachets. 

Fait à Solonique en double expédition le 19 mai 1913. 

Jeau Alexandropoulos. M. Boschkovitc h. 

# (L. S.) (L. S.) 

(v. Le livre blanc grec. P. 9-10). 
VII. 

Le traité de Bukarest du 28 juillet (10 août) 1913. 

Leurs Majestés le roi de Roumanie, le roi des Hellènes,, 
le roi de Monténégro et le roi de Serbie, d'une part, et Sa 
Majesté le roi des Bulgares, d'autre part, animés du désir de 
mettre fin à l'état de guerre actuellement existant entre Leurs 
pays respectifs, voulant dans une pensée d'ordre, .établir la paix 
entre leurs peuplés si longtemps éprouvés, ont résolu de con- 
clure un Traité définitif de paix. Leurs dites Majestés ont, en 
conséquence, nommé pour Leurs Plénipotertiaires savoir: 

Lesquels, suivant la proposition du Gouvernement Royal 
de Roumanie, se sont réunis en Conférence à Bukarest, munis 
de pleins pouvoirs, qui ont été trouvés en bonne et du forme. 

L'accord s'étant heureusement établi entre eux, ils sont 
convenus des stipulations suivantes: 

Article premier. 

Il y aura, à dater du jour de l'échange des ratifications 
du présent Traité, paix et amitié entre Sa Majesté le roi de 
Roumanie, Sa Majesté la roi des Hellènes, Sa Majesté le 'roi de 



— 253 — 

Monténégro, Sa Majesté le roi de Serbie et Sa Majesté le roi 
des Bulgares, ainsi qu'entre Leurs héritiers et successeurs, Leurs 
Etats et sujets respectifs. 



Article IL 

Entre le Royaume de Bulgarie et le Royaume de Roumanie, 
l'ancienne frontière entre le Danube et la Mer Noire est, con- 
formément au procès-verbal arrêté par les Délégués militaires 
respectifs et annexé au Protocole N° 5 du 22 Juillet (4 Août) 
1913 de la Conférence de Bukarest, rectifiée de la manière 
suivante : 

La nouvelle frontière partira du Danube, en amont de 
Turtukaia, pour aboutir à la Mer Noire au sud d'Ekrene. 

Entre ces deux points extrêmes, la ligne frontière suivra 
le tracé indiqué sur les cartes 1/100000 et 1/200000 de l'état- 
major roumain, et selon la description annexées au présent 

article. * 

Il est formellement entendu que la Bulgarie démantèlera, 
au plus tard dans un délai de deux années, les ouvrages de 
fortifications existants et n'en construira pas d'autres à Roustchouk, 
à Schoumla, dans le pays intermédiaire, et dans une zone de 
vingt kilomètres autour de Baltchik. 

Une commission mixte, composée de représentants des 
deux Hautes Parties contractantes en nombre égal des deux côtés, 
sera chargée dans les quinze jours qui suivront la signature du 
présent Traité, d'exécuter sur le terrain le tracé de la nouvelle 
frontière conformément aux stipulations précédentes. Cette com- 
mission présidera au partage des biens-fonds et capitaux qui 
ont pu jusqu'ici appartenir en commun à des districts des com- 
munes, ou des communautés d'habitants séparés par la nouvelle 
frontière. En cas de désaccord sur le tracé et les mesures 
d'exécution, les deux Hautes Parties contractantes s'engagent à 
s'adresser à un Gouvernement tiers ami pour le prier de désigner 
un arbitre dont la décision sur les points en litige sera consi- 
dérée comme définitive. 



Article III. 

Entre le Royaume de Bulgarie et le Royaume de Serbie, 
la frontière suivra, conformément au procès-verbal arrêté par les 
Délégués militaires respectifs et annexé au Protocole N° 9 du 



254 



25 Juillet (7 Août) 1913 de la Conférence de Bucarest le tracé 
suivant: 

La ligne frontière partira de l'ancienne frontière, du sommet 
Patariza, suivra l'ancienne frontière turco-bulgare et la ligne de 
partage des eaux entre le Vardar et la Strouma, avec l'exception 
que la haute vallée de la Stroumitza restera sur territoire serbe; 
elle aboutira à la montage Belasiza, ou elle se reliera à la fron- 
tière bulgarogrecque. Une description détaillée de cette frontière 
et son tracé sur la carte 1/200000 de l'état-major autrichien, 
sont annexés au présent article. 

Une commission mixte, composée de représentants des deux 
Hautes contractantes, en nombre égal des deux côtés, sera chargée, 
dans les quinze jours qui suivront la signature du présent Traité, 
d'exécuter sur le Terrain le tracé de la nouvelle frontière,' con- 
formément aux stipulations précédentes. 

Cette commission présidera au partage des biens-fonds et 
capitaux qui ont pu jusqu'ici appartenir en commun à des districts, 
des communes, ou des communautés d'habitants séparés par la 
nouvelle frontière. En cas de désaccord sur le tracé et les mesures 
d'exécution, les deux Hautes Parties contractantes s'engagent 
à s'adresser à un Gouvernement tiers ami pour le prier de 
désigner un arbitre dont la décision sur les points en litige 
sera considérée comme définitive. 

Article IV. 

Les questions relatives à l'ancienne frontière serbo-bulgare 
seront réglées suivant l'entente intervenue entre les deux Hautes 
Parties contractantes, constatée dans le Protocole annexé au 
présent article. 

Article V. 

Entre le Royaume de Grèce et le Royaume de Bulgarie, 
la frontière suivra, conformément au procès-verbal arrêté par les 
Délégués militaires respectifs et annexé au Protocole Nr. 9 du 
25 Juillet (7 Août) 1913 de la Conférence de Bukarest, le tjacé 
suivant : 

La ligne frontière partira de la nouvelle frontière bulgaro- 
serbe sur la Grête de Belasiza planina, pour aboutir à l'embou- 
chure de la Mesta à la Mer Egée. 

Entre ces deux points extrêmes, la ligne frontière suivra 
le tracé indiqué sur la carte 1/200000 de l'état-major autrichien 
et selon la description annexée au présent article. 



— 255 

Une commission mixte, composée de représentants des deux 
Hautres Parties contractantes en nombre égal des deux côtés, 
sera chargée dans les quinze jours qui suivront la signature du 
présent Traité, d'exécuter sur le terrain le tracé de la frontière 
conformément aux stipulations précédontes. 

Cette commission présidera au partage des biens-fonds et 
capitaux qui ont pu jusqu'ici appartenir en commun à des dis- 
tricts, des communes ou des communautés d'habitants séparés 
par la nouvelle frontière. En cas de désaccord sur le tracé et 
les mesures d'exécution, les deux Hautes- Parties contractantes 
s'engagent à s'adresser à un Gouvernement tiers ami pour le 
prier de désigner un arbitre dont la décision sur les points en 
litige sera considérée comme définitive. 

Il est formellement entendu que la Bulgarie se désiste dès 
maitenant de toute prétention sur l'île de Crète. 

Article VI. 

Les Quartiers généraux des armées respectives seront 
aussitôt informés de la signature du présent Traité. Le Gouver- 
nement Bulgare s'engage à ramener son armée, dès le lendemain 
de cette signification, sur le pied de paix. Il dirigera les troupes 
sur leurs garnisons ou l'on procédera, dans le plus bref délai, 
au renvoi des diverses réserves dans leurs foyers. 

Les troupes, dont la garnison se trouve située dans la 
zone d'occupation de l'armée de l'une des Hautres Parties con- 
tractantes, seront dirigées sur un autre point de l'ancien terri- 
toire bulgare et ne pourront gagner leurs garnisons habituelles 
qu'après évacuation de la zone d'occupation sus-visée. 

Article VII. 

L'évacuation du territoire bulgare, tant ancien que nouveau, 
commencera aussitôt après la démobilisation de l'armée bulgare, 
et sera achevée au plus tard dans la quinzaine. 

Durant ce délai, pour l'armée d'opération roumaine, le zone 
de démarcation sera indiquée par la ligne Sistov — Lovcea -Turski- 
Izvor— Glozene — Zlatiza — Mirkovo — Araba-Konak — Orchanie — 
Mezdra — Vratza — Berkovitza — Lom — Danube. 

Article VIII. 

Durant l'occupation des territoires bulgares, les différentes 
armées conserveront le droit de réquisition, moyennant paiement 
en espèces. 



256 

Elle y auront le libre usage des lignes de chemin de fer 
pour les transports de troupes et les approvisionnements de 
toute nature, sans qu'il y ait lieu à indemnité au profit de 
l'autorité locale. 

Les malades et les blessés y seront sous la sauvegard des 
dites armées. 

Article IX. 

Aussitôt que possible après l'échange des ratifications du 
présent Traité tous les prisonniers de guerre seront récipro- 
quement rendus. 

Les Gouvernements des Hautes Parties contractantes dé- 
signeront chacun des Commissaires spéciaux chargés de recevoir 
les prisonniers. 

Tous les prisonniers aux mains d'un des Gouvernements 
seront livrés au commissaire du Gouvernement auquel ils appar- 
tiennent ou à son représentant dûment autorisé à l'endroit qui 
sera fixé par les parties intéressées. 

Les Gouvernements des Hautes Parties Contractantes pré^ 
senteront respectivement l'un à l'autre et aussitôt que possible 
après la remise de tous les prissonniers un état des dépenses 
directes supportées par lui pour le soin et l'entretien des pri- 
sonniers, depuis la date de la capture ou de la reddition jusqu'à 
celle de la mort ou de la remise. Compensation sera faite entre 
les sommes dues par la Bulgarie à l'une des autres Hautes 
Parties contractantes et celles dues par celles-ci à la Bulgarie 
et la différence sera payée au Gouvernement créancier aussitôt 
que possible après l'échange des états de dépenses sus-visés. 

Article X. 

Le présent Traité sera ratifié et les ratifications en seront 
échangées à Bukarest dans le délai de quinze jours ou plus tôt 
si faire se peut. 



257 
VIII. 



La proclamation du Roi Pierre de Serbie du 18 juin 
(1 juillet) 1913. 



„ ORDRE du Haut Commandant de l'armée 18 juin 
L913 à Belgrade: 

Soldats! 

Par mon ordre du 0/19 octobre de l'année passée je vous 
avais appelés pour taire la guerre à la Turquie dans le but de 
délivrer nos frères opprimés et de vanner le sombre Kossovo Polé. 
Grâce à votre bravoure, à votre héioïsme sans exemple et à 
votre empressement aux sacrifices, vous avez, en moins d'un 
mois, vaincu l'ennemi, délivré vos frères et vangé le Kossovo. 

Soldats! 

La guerre des Balkans est finie. Nos frères — délivrés. 
La paix avec la Turquie est signée. Vous devriez maintenant 
retourner chez vous et vaquer à vos affaires, revoir vos parents, 
les êtres chers à vos cœurs et qui vous attendent avec impatience. 

A mon grand regret, chers soldats, vous ne pouvez pas 
encore retourner chez vous, vous ne pouvez pas encore revoir 
les êtres qui vous sont chers et vous reposer après les grands 
efforts, lies Pulgares, hier encore nos alliés avec lesquels nous 
luttâmes récemment côte à côte, que nous avons aidés de tout 
cœur, en véritables frères, à prendre leur précieuse Andrinople, 
arrosée de notre sang, nous disputent les parties de la Macé- 
doine que nous avons conquises au prix de tant de sacri- 
fices. La Bulgarie, agrandie deux fois au cours de cette guerre 
commune, ne donne pas à la Serbie, deux fois moindre, ni 
Prilep du roi Marko, ni Monastir où vous vous êtes couverts 
de gloire et où vous avez anéanti les dernières troupes turques 
envouyées contre nous. La Bulgarie, baignée par deux mers ne 
permet pas à la Serbie d'avoir une issue u elle seule. La serbie 
et son espérance — l'année serbe — ne peuvent et ne devraient 
pas u consentir. Ils doivent défendre leurs acquistions contre 
tout le monde, même contre les alliés d'hier — les Bulgares. 

Les Grecs, nos alliés, marcheront avec nous dans la guerre 
contre les Bulgares, qui veulent les dépouiller aussi de leurs 
conquêtes; nos frères monténégrins aussi participent à la 
guerre,- .car ils veulent défendre le sol serbe. 

17 



— 258 



S o I cl a t s. 



Au nom dé Dieu et de notre juste cause — en avant! 
Déployez de nouveau le victorieux drapeau serbe et portez-le 
victorieusement dans les rangs de votre nouvel ennemi, comme 
vous l'avez victorieusement promené sur le Vardar jusqu'à Salo- 
nique, à Prilep et à Monastir, à travers Kossovo-pole et à 
Prizren. 

Çn avant soldats! Dieu aussi aide les patriotes et les 
justes. 

i fs.ï Pierre. 

Cet ordre doit être lu à tous k soldats. 

. 

Le chef de l'état-major du quartier général, aide de camp 
d'honneur de S. M. le Roi. 

le voïvode: R. P o u t n i k. 

VM-e d'infanterie, Il-e ban, Armée Nationale — Ns 222 — le 
18.1 juillet 1913. 

Pour le commandant du 1-er battailon — communiqué solennelle- 
ment au battailon, le 18.1 juillet 1912. Orah. 

Le commandant, sous lieutenant Siméon Iovanovitc h." 
(Voir le fac-similé ci-joint). 



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LA MACEDOINE 

AVEC 

LA ZONE CONTESTEE 

J'après le traite d'allians Bulq?>™ 

Serbe de 28 Février v.sî. I9i 

Ec helle de I : 1,500.000 

10 O 10 20 30 40 50 




LÉGENDE : 

Frontière delà. Mdcédo/ne. 
'"' ' Frontière de la Zone Contestée . 



MODIFICATIONS TERRITORIALES 

DANS LES BALKANS 
1. CONFÉRENCE DE LONDRES 2. TRAITÉ DE BUKAREST 










Frontières 
anciennes 
Frontière» 
d'après le traité 
deBuhtrest 



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DR Solarov, K. 

72 La Bulgarie et la question 

S648 macédonienne